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Adelante Andalucía : construire une gauche andalouse

par Jose Ignacio García

Les élections régionales du 17 mai en Andalousie se dérouleront dans un contexte marqué par la consolidation du PP, qui a mis fin en 2018 à des décennies d’hégémonie socialiste, et par la montée en puissance d’une droite de plus en plus agressive. Dans ce contexte, le phénomène le plus marquant de la campagne est la progression d’Adelante Andalucía : selon le dernier sondage du CIS (Centre de Recherches Sociologiques), le parti frôlerait les 8,5 % et obtiendrait six député·es, dépassant ainsi la coalition emmenée par le Parti communiste, historiquement majoritaire au sein de la gauche andalouse.

Refondée en 2021 sous la direction de Teresa Rodríguez, Adelante se définit comme andalouciste, anticapitaliste, féministe et écosocialiste. Elle rassemble des organisations telles qu’Anticapitalistas Andalucía, Defender et Izquierda Andalucista, ainsi qu’une base militante indépendante en pleine expansion, organisée en assemblées locales. Son pari est aussi simple à énoncer que difficile à tenir : articuler la défense de la majorité des travailleur·ses, la souveraineté andalouse et une stratégie de rupture, sans que l’un des trois axes ne se dilue dans les autres.

À la tête de la candidature se trouve José Ignacio García, conseiller d’orientation, militant d’Anticapitalistas Andalucía et cofondateur d’Adelante. Dans cette interview, nous discutons avec lui de la situation andalouse, de la relation entre nation et classe, du bilan du cycle ouvert par le 15M (15 mai 2011, naissance du Mouvement des Indignés) et des défis posés par la montée de l’extrême droite.

Martín Mosquera et Brais Fernández : L’Andalousie apparaît souvent comme une périphérie interne de l’État espagnol. Subordonnée dans la division territoriale du travail, marquée par la précarité, les bas salaires et la détérioration du secteur public. Comment caractérisez-vous la situation andalouse actuelle et que signifie, en termes plus profonds, cette position subordonnée ?

José Ignacio García (JIG) : L’Andalousie est une nation subalterne au sein de l’État espagnol. Nous parlons du concept de zone de sacrifice, selon lequel certains territoires de l’État jouent le rôle que certains universitaires, comme Delgado Cabeza, ont qualifié d’arrière-cour du développement capitaliste.

Mais l’élément fondamental pour comprendre la configuration territoriale de l’État espagnol et ce rôle de l’Andalousie est que cela n’a pas joué en faveur des classes populaires d’autres régions de l’État, mais a au contraire représenté un énorme bénéfice pour les puissants du capitalisme espagnol.

L’État espagnol est mécanisme à deux rouages qui fonctionnent ensemble : la contradiction de classe et la contradiction territoire-nation, ainsi que les questions de genre et de race. Ces deux éléments ont façonné une série de territoires dont l’économie est essentiellement extractive, qui servent à fournir une main-d’œuvre bon marché, à l’extraction de matières premières, à offrir des espaces aux secteurs productifs ayant un impact social et environnemental extrêmement négatif, à alimenter une immense armée de réserve par le biais de l’émigration interne.

À différentes époques de l’histoire, cet extractivisme s’est appuyé sur certains aspects plutôt que d’autres, mais le processus d’expropriation de la richesse des classes travailleuses andalouses au profit des oligarchies est similaire. Ces oligarchies peuvent être extérieures ou intérieures à l’Andalousie, mais elles ont toujours un intérêt énorme à ce que la configuration territoriale de l’État reste la même et que l’Andalousie joue ce rôle d’arrière-cour.

C’est ce que le mouvement ouvrier andalou a traditionnellement dénoncé à propos des grands propriétaires terriens, comme la Maison d’Alba ou le Duc de l’Infantado. Une oligarchie extractiviste qui, même si elle pouvait dans certains cas être andalouse, construisait sa richesse et son pouvoir politique grâce au rôle subalterne de l’Andalousie au sein de l’État.

Aujourd’hui, la possession de la terre en Andalousie est plus concentrée qu’il y a un demi-siècle. La situation des travailleurs et travailleuses agricoles reste très difficile et nous assistons à ce que l’on pourrait appeler l’ubérisation du monde rural, avec l’arrivée de nouveaux propriétaires terriens sous la forme de fonds d’investissement et de capitaux étrangers.

Mais il existe d’autres secteurs où ce processus est parfaitement visible dans le contexte actuel. L’un d’entre eux est le tourisme. Dans la division internationale du travail, l’Andalousie est reléguée à un modèle touristique extrêmement injuste.

Ce modèle repose sur des conditions de travail très précaires, sur une concentration croissante de la richesse entre les mains des grandes chaînes hôtelières, et sur un secteur de l’hôtellerie de plus en plus concentré et lié au marché immobilier. Cela entraîne l’émergence de phénomènes tels que le secteur des appartements touristiques : l’Andalousie est la région qui en compte le plus grand nombre en Europe, et ce secteur tend à être monopolisé par les grands rentiers et les fonds d’investissement.

Le tourisme est un secteur crucial en Andalousie, fondé sur une main-d’œuvre bon marché, un taux de profit énorme et un transfert de richesse vers une minorité étrangère aux intérêts des classes populaires andalouses. Un modèle qui est aujourd’hui un exemple clair d’extractivisme économique du XXIème siècle. Un fait l’illustre très bien : nous accueillons plus de 33 millions de touristes par an et près de 50 % de la population andalouse ne peut pas prendre une semaine de vacances par an.

Un autre exemple intéressant est le rôle qui nous a été attribué dans la transition écologique menée par ce qu’on appelle le capitalisme vert. En ce moment même, dans les zones rurales andalouses, un conflit très grave est en cours car on y installe des macro-centrales photovoltaïques ou des usines de biogaz ayant un impact environnemental brutal, détruisant les moyens de subsistance de nombreuses régions et en imposant à la population un chantage, choisir entre l’emploi et la santé.

Ils ont décidé que l’Andalousie serait la pile électrique du sud de l’Europe, produisant de l’énergie pour le compte de multinationales en détruisant des oliveraies centenaires. Cela se produit alors même que, dans les quartiers de Séville, Cordoue ou Grenade, des mobilisations ont lieu en raison des coupures de courant qui se succèdent pendant la chaleur de l’été.

Tout cela constitue des exemples emblématiques du rôle subalterne de l’Andalousie au profit du capital, auquel on ne peut répondre qu’à travers une perspective combinant le souverainisme andalou et l’écosocialisme.

 

Adelante Andalucía tente d’articuler anticapitalisme et andaloucisme au sein d’un même projet. Dans une gauche qui a souvent oscillé entre privilégier la question sociale ou la question nationale, quelle nouveauté stratégique cette articulation introduit-elle et comment envisages-tu, dans ce cadre, la relation entre nation et classe ? Plus précisément, de quelle manière la question nationale peut-elle servir de médiation pour radicaliser le conflit social et faire avancer une perspective socialiste, plutôt que de le diluer ?

JIG : Si nous sommes conscients de cette construction de l’État espagnol avec ces deux rouages bien huilés, la contradiction de classe et la contradiction nationale, et du fait que ce sont ces deux contradictions-là qui relèguent l’Andalousie à une position subalterne et en font une zone de sacrifice, la réponse doit nécessairement dépasser ces deux contradictions.

Chez Adelante Andalucía, nous affirmons que l’émancipation de classe et l’émancipation nationale sont indissociables.

En Andalousie, cela revêt des traits très visibles, c’est quelque chose d’énormément ancré dans le peuple andalou et dans ses luttes. Le drapeau de la lutte des travailleurs et travailleuses ici a toujours été le drapeau vert et blanc. C’est symbolique, mais ce n’est pas anodin. Ce sont le développement historique du capitalisme, les institutions sociales qui se sont construites et les luttes qui se sont articulées qui ont façonné l’Andalousie en tant que nation.

Notre proposition est de construire un parti pour la classe ouvrière andalouse au XXIème siècle. Cela implique d’avoir deux éléments très clairs et, en même temps, d’éviter deux pulsions dangereuses qui ont marqué d’autres expériences historiques.

Nous voulons construire une organisation politique qui représente les intérêts des classes populaires andalouses, de l’immense majorité de la population qui souffre de ce système, tout en étant conscients que la contradiction de classe traverse l’Andalousie en tant que nation, ce qui implique d’assumer qu’en Andalousie, nous n’avons pas tous les mêmes intérêts. Un fonds d’investissement, aussi andalous que puissent être ses actionnaires, propriétaire de milliers d’hectares, n’est en rien comparable à un travailleur agricole ; tout comme le propriétaire d’une grande chaîne hôtelière n’est pas comparable à ses travailleurs et travailleuses. Notre projet affirme très clairement que nous fuyons l’interclassisme.

Et, d’autre part, Adelante intègre de manière inhérente à notre proposition une perspective souverainiste. La lutte des classes s’inscrit dans un contexte déterminé, au sein d’une structure nationale et à un endroit précis dans le monde. Elle ne se déroule pas dans l’abstrait. Cela implique que la classe ouvrière andalouse a ses propres problématiques et subit une oppression territoriale et nationale. Il est donc indispensable que la réponse vise également à renverser le rôle subalterne que joue l’Andalousie dans la configuration de l’État.

Souvent, les gauches de l’État espagnol n’ont pas compris la nécessité d’articuler une réponse souverainiste depuis et pour l’Andalousie. En effet, à maintes reprises, on a nié de facto l’existence d’une oppression spécifique à l’Andalousie, ainsi que celle du conflit territorial andalou, malgré les données sociales. Le regard porté a été réductionniste, exclusivement en termes de classe, ce qui a rendu toutes les réponses insuffisantes et a limité la capacité à se connecter au ressenti et à l’identité du peuple andalou.

Je donne parfois un exemple à cet égard qui, même s’il peut paraître exagéré, clarifie le regard que d’autres courants de gauche ont toujours porté sur l’Andalousie. En imaginant qu’à l’avenir, une république socialiste se constitue au sein de l’État espagnol, si ce processus ne s’inscrit pas dans le cadre du souverainisme andalou, c’est-à-dire s’il ne repose pas sur la capacité du peuple travailleur andalou à planifier et à décider de la vie sur notre terre, on aboutirait finalement à une entreprise publique d’énergie qui couvrirait la campagne andalouse de panneaux photovoltaïques.

Au-delà de cet exemple hypothétique, il est clair pour nous que tout processus politique d’émancipation de la classe ouvrière andalouse doit s’inscrire dans une perspective souverainiste si nous voulons que l’Andalousie cesse d’être une zone de sacrifice au profit du capital. Et, de plus, nous sommes convaincus que c’est la seule voie possible.

Notre andaloucisme est anticapitaliste et notre anticapitalisme est andalouciste. Non pas en raison d’une sorte d’alliance, tactique ou stratégique, entre courants politiques, mais parce que nous essayons de faire émerger un nouveau mouvement politique. Une proposition politique adaptée aux besoins du moment, mais dotée d’une perspective à long terme qui façonne un nouveau modèle de société pour l’Andalousie.

Cette idée me semble fondamentale : nous essayons de construire un outil politique partisan et un mouvement politique au sens le plus large (social, culturel, etc.) qui combine le dépassement du capitalisme en dessinant une société que nous appelons écosocialiste. Depuis l’Andalousie, à partir des problèmes, des vertus, des hétérogénéités et des potentialités de la classe travailleuse andalouse, dans le but de renverser le rôle subalterne qui lui a été attribué pendant des siècles.

Cela passe par la prise de conscience que cette innovation politique consistant à concilier le social et le national doit se refléter dans deux éléments : tant dans les aspects programmatiques que dans l’identité andalouse d’un nouveau genre que nous sommes en train de forger.

L’identité politique qu’Adelante Andalucía est en train de forger doit être définie ainsi. L’andaloucisme du XXIe siècle doit être anticapitaliste et l’anticapitalisme au sud du Despeñaperros doit être andalouciste. Sans oublier l’intersection avec le féminisme ou l’antiracisme.

En effet, c’est précisément dans le féminisme qu’une innovation très intéressante s’est développée auparavant, qui, d’une certaine manière, nous éclairait sur la voie que nous devions construire. Autour du féminisme andalou, une symbiose a été théorisée et mise en pratique, par le biais d’autrices, de vulgarisatrices, de collectifs, etc., combinant les féminismes avec les pratiques communautaires des femmes andalouses, les luttes historiques, la redéfinition des traditions, etc.

Évidemment, tout cela n’est pas un processus achevé chez Adelante Andalucía, loin s’en faut. Et, bien sûr, cela n’est pas sans risques. Des contradictions, des problèmes de toutes sortes peuvent apparaître, ainsi que des pulsions interclassistes et des regards centralistes, voire des tentations réformistes.

Mais nous y travaillons. Il n’y a pas de formule magique : ce sera l’évolution d’Adelante en tant que parti, l’étude politique, le débat, les luttes qui surgiront en Andalousie, la bataille politique, les erreurs et les apprentissages qui nous permettront d’avancer. Nous avons un chemin à parcourir.

 

Une force souverainiste andalouse est immédiatement confrontée à la question de l’internationalisme, dans un contexte de crise de la mondialisation capitaliste et de montée de la guerre et de la militarisation. Comment combiner une stratégie souverainiste avec une stratégie internationaliste qui aille au-delà de la solidarité formelle et articule la lutte au niveau international ?

JIG : C’est un aspect important. Nous sommes une force souverainiste andalouse, mais nous ne sommes pas indifférents à ce qui se passe en dehors de l’Andalousie, et ce n’est pas une question mineure. Au contraire, d’une certaine manière, nous nous sentons partie prenante du mouvement international de la classe ouvrière et des peuples qui luttent contre le capitalisme et l’impérialisme.

Cela se traduit par quelques principes fondamentaux. Depuis la naissance d’Adelante Andalucía, nous nous sommes définis comme internationalistes et anti-impérialistes. Même si, au sein d’Adelante, certains camarades et certaines camarades peuvent avoir des opinions divergentes sur certains aspects de la politique internationale ou sur l’interprétation de certains conflits actuels, nous partageons un accord stratégique solide.

En ce sens, il est clair pour nous que notre première tâche, en cohérence avec l’internationalisme et l’anti-impérialisme, est de nous opposer à la puissance impérialiste dont l’Andalousie fait partie, c’est-à-dire aux États-Unis et à l’OTAN.

De plus, l’Andalousie n’est pas exactement un territoire mineur dans la politique belliciste de l’OTAN, puisqu’il y a ici deux bases militaires américaines, à Rota et à Morón. Nous sommes un exemple clair de territoire mis au service d’intérêts impérialistes. C’est pourquoi nous nous sommes toujours déclarés opposés à l’existence de ces bases.

En effet, ce n’est pas un hasard si c’est précisément l’Andalousie qui a été choisie pour accueillir de telles bases. C’est un exemple de plus de notre terre comme zone de sacrifice au profit d’intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux des travailleurs andalous.

Mais attention, en Andalousie, cela ne peut être dissocié de la dimension sociale. Aborder la question des bases en ignorant qu’elles constituent un chantage à l’égard des classes populaires des régions concernées, c’est n’aborder que la moitié du problème. En Andalousie, on nous sommes souvent - soumis au chantage en nous obligeant à choisir entre « l’emploi et la paix », entre « l’emploi et la santé » ou entre « l’emploi et la solidarité ». Il faut abolir cette dichotomie, car c’est précisément là où l’adversaire veut nous mener.

Avec la même force qu’il faut opposer à l’OTAN et à l’existence des bases de Morón et de Rota, il faut exiger des plans pour l’emploi, une industrialisation durable et des alternatives de développement pour ces régions. Ces deux aspects sont indissociables et ne pourront être résolus qu’avec la participation active des travailleurs, c’est-à-dire avec le contrôle démocratique des ressources, qui nous permettra d’aborder les problèmes structurels que les capitalistes sont incapables de résoudre. Bien sûr, l’internationalisme et la construction de mouvements de solidarité, notamment avec la Palestine ou le Sahara occidental, très liés à l’Andalousie, sont des priorités politiques dans ce contexte.

Je voudrais ajouter quelque chose qui me semble également important. Nous devons intégrer cette perspective internationaliste de manière transversale dans tous nos axes politiques lorsque nous analysons la configuration territoriale de l’État espagnol. En Andalousie, l’espagnolisme s’est souvent déguisé en un soi-disant « andaloucisme » qui n’est rien d’autre que de l’anticatalanisme.

Ils captent une pulsion réelle qui existe au sein du peuple andalou, une douleur qui trouve son origine matérielle dans la manière dont l’Andalousie a été reléguée, et qui se canalise contre un autre peuple plutôt que contre les élites politiques et économiques.

La meilleure façon de contrer cette idée est justement un andaloucisme qui mette sans complexe les droits de l’Andalousie sur la table, mais qui voie dans le peuple travailleur catalan ou madrilène un allié contre le régime de 78.

 

La montée de l’extrême droite est un phénomène mondial et l’État espagnol n’échappe pas à cette tendance. Comment l’interprètes-tu ? Quelle est, selon toi, la menace réelle ? Et face à la possibilité d’un gouvernement avec la participation de Vox, cela oblige-t-il la gauche à repenser sa tactique ou son orientation stratégique ?

JIG : Il existe une menace réelle, et toute force politique de gauche qui tente de l’ignorer ou de sous-estimer son danger se trompe, à mon avis. Le pire n’est jamais le meilleur.

De plus, j’ai le sentiment que certains à gauche anticipent que Vox, au gouvernement, connaîtra le même sort que les forces à gauche du PSOE lorsqu’elles occupaient des ministères : rester des éléments extérieurs à l’État profond réel, sans capacité de transformation sociale, ou finir cooptés par le progressisme le plus sociolibéral.

Malheureusement, je pense qu’il n’en serait pas ainsi avec Vox. Car Vox n’est pas un élément extérieur à l’État capitaliste ni à la classe qui a toujours détenu le pouvoir. Au contraire, Vox est le fils et l’héritier de tout cela et l’a intériorisé dans son ADN. Vox n’est pas étranger aux hauts commandements des forces et corps de sécurité de l’État, il n’est pas étranger à la hiérarchie judiciaire, aux secteurs dirigeants de l’État ni aux grands pouvoirs économiques. Il en fait partie, et son entrée au gouvernement n’en ferait pas un élément extérieur qui combat tout cela, mais son complément parfait.

Je pense que l’État, pour parler en termes théoriques, n’est pas neutre en termes de classe. Et un gouvernement n’est pas une salle de commande où l’on arrive et où l’on commence à diriger et où tout le monde vous obéit, mais il ressemble davantage à la métaphore d’un train circulant sur des voies déjà établies, où démonter et monter d’autres lignes ferroviaires est un processus bien plus complexe qui nécessite bien plus qu’un gouvernement.

Mais Vox s’intégrerait parfaitement sur ces rails, avec le vent en poupe et une grande partie du Pouvoir avec un grand P de son côté. Il pourrait accélérer jusqu’à causer beaucoup de souffrances à la majorité de la population, en transformant précisément ces éléments de l’État qui sont des acquis des classes populaires, du mouvement ouvrier, des féminismes ou du mouvement LGTBIQ.

C’est pourquoi je ne sous-estime en aucun cas le danger que représente Vox. Et c’est pourquoi je ne pense pas non plus que la stratégie des cordons sanitaires en alliance avec les autres forces de droite, qui place Vox comme un élément extérieur à la démocratie libérale, soit utile, car je crois que cela revient à ne pas comprendre en quoi consiste réellement ce danger.

On pourrait alors se demander pourquoi, si la menace de l’extrême droite nous préoccupe tant, nous ne misons pas sur une stratégie d’unité électorale avec d’autres forces de gauche. C’est une question sensée qui mérite une explication.

Nous devons évaluer la conjoncture politique pour tracer notre stratégie. C’est précisément dans ce contexte que nous pensons que l’extrême droite en Espagne se nourrit, entre autres, d’une énorme désaffection populaire et d’une déception vis-à-vis d’une gauche qui, d’une manière générale, n’a pas réussi, après près de huit ans au gouvernement central, à mettre en œuvre des réformes profondes qui améliorent la situation des classes populaires face aux principaux problèmes.

Il faut souligner le problème du logement, des conditions de travail, du coût de la vie, la détérioration des services publics ou les renoncements en matière de droits civils et démocratiques, comme l’abrogation de la loi bâillon. Le statu quo perçu par l’immense majorité des classes populaires est que très peu de choses, voire rien, ne s’est amélioré avec le gouvernement autoproclamé le plus progressiste de la démocratie.

Il existe une énorme crise de crédibilité de la gauche au sens large, qui apparaît comme un groupe de personnes qui promettent beaucoup et font très peu. Cela favorise le glissement vers la droite des classes populaires.

Nous pensons que la manière la plus utile d’endiguer l’hémorragie de jeunes et de personnes issues de la classe ouvrière qui adhèrent chaque jour davantage aux discours d’extrême droite est justement de proposer une alternative qui remette en cause ce statu quo, mais depuis la gauche.

La meilleure façon de combattre l’extrême droite est l’émergence de forces telles qu’Adelante Andalucía, qui proposent une alternative contestataire à un statu quo injuste et qui le font en outre à partir d’une identité comme celle de l’Andalousie, qui sert de refuge en ces temps d’incertitude néolibérale et de disparition des grandes communautés du XXe siècle.

 

Si l’on prend du recul pour examiner le cycle qui s’est ouvert avec le 15M, l’ascension de Podemos, les confluences municipalistes et aussi les gauches indépendantistes, il semble clair que cette séquence s’est épuisée. Quel bilan stratégique tires-tu de ce cycle ? Où se situaient ses principales conquêtes, ses limites et ses illusions ?

JIG : Nous avons tiré les leçons de ce cycle. La première chose à garder à l’esprit, c’est que ce cycle est terminé. À mon sens, il s’achève avec l’entrée de Podemos au gouvernement du PSOE fin 2019. Ce moment marque la fin du cycle.

Chez Adelante Andalucía, nous sommes convaincus que nous ne sommes pas l’épilogue de ce cycle, mais quelque chose de nouveau. Nous en avons tiré des leçons, avec nos réussites et nos erreurs, et depuis 2021, avec la refondation d’Adelante, nous nous construisons comme un projet politique totalement distinct de celui-là.

On a beaucoup écrit sur ce bilan, et de façon très contradictoire. Pour être bref, je pense que ce cycle a eu l’énorme mérite d’avoir su intégrer de nombreuses personnes à la politique dans un esprit démocratique, ce qui était très positif, mais qu’on n’a pas su ou voulu créer les mécanismes nécessaires pour que cette force ne soit pas absorbée par le social-libéralisme, ou bien conduite à l’impuissance.

Peut-être que l’erreur, parmi d’autres, a justement été de tout faire pivoter autour de l’illusion. L’illusion est quelque chose d’éphémère, c’est une émotion qui ne peut être permanente. Il aurait été plus intéressant de passer de l’illusion à d’autres émotions permettant de mener une lutte cohérente, constante, difficile, coûteuse et collective, telle qu’est la politique transformatrice, et qui nous auraient permis de livrer une bataille à long terme.

Je pense que l’on a mal interprété les temps et sous-estimé l’adversaire. On en est venu à penser qu’il s’agissait d’une bataille rapide, d’un succès fulgurant, et que tout dépendait de l’habileté de personnalités très intelligentes et très habiles (très néolibéral, d’ailleurs). Et des partis et des organisations ont été créés précisément pour cette conception de la politique.

Et lorsque ce succès rapide ne s’est pas produit, la frustration collective et personnelle a conduit à des issues telles que l’intégration dans le bloc hégémonisé par le PSOE, ou bien à la désaffection vis-à-vis de la politique.

Nous devons en tirer la leçon que notre politique doit partir d’aujourd’hui, de l’intervention dans le présent, mais en dessinant un avenir à long terme. Et pour cela, il faut des organisations politiques stables, qui aillent au-delà des figures de proue, qui soient démocratiques en leur sein, avec beaucoup de débats politiques et de formation, et qui pensent à l’avenir.

Adelante Andalucía n’en est pas encore là, loin s’en faut, mais nous y travaillons. L’organisation parfaite n’existe pas, mais nous savons clairement que nous ne voulons pas répéter les erreurs d’autres cycles et qu’il faut en tirer les leçons.

Il y a un autre élément important. Je ne pense pas que l’origine sociale des dirigeants des organisations soit une question mineure. Il est important que les représentants politiques vivent comme ceux qu’ils représentent, ce que la gauche a d’ailleurs abandonné, et qu’Adelante maintient strictement. Mais en outre, une organisation qui prétend représenter la classe ouvrière ne peut pas être toujours dirigée par des fonctionnaires, des professeurs d’université, des personnes jouissant d’une certaine stabilité économique et des enfants de fonctionnaires. Et je le dis à titre personnel, car je représente moi aussi cela.

Cela va paraître très classique, mais nous devons prolétariser nos directions politiques et créer des liens stables et organiques avec les secteurs clés de notre classe travailleuse. Ne pas nous contenter de les représenter institutionnellement, mais nous attacher vitalement à eux.

Comme je le dis, ce ne sont pas des choses que nous avons faites. Ce sont des tâches qui nous attendent.

 

Face à la fin de ce cycle et à la montée de la droite, la question fondamentale revient à savoir comment reconstruire une force populaire véritablement enracinée. De quel type de gauche avons-nous besoin aujourd’hui pour renouer avec les majorités de travailleurs ? Comment imagines-tu cette recomposition ?

JIG : Ces questions ne se déclarent pas, elles se construisent. En d’autres termes, on ne le dit pas, on le fait.

Je reconnais que j’apprécie de moins en moins ces intellectuels qui proclament la gauche dont nous avons besoin mais ne se mettent jamais à la construire, à lui donner forme, chair, pieds, mains, tâches, réussites et erreurs.

Cela dit, je vais tenter d’expliquer certaines caractéristiques de la gauche que nous essayons de construire au sein d’Adelante Andalucía.

Comme cela a été expliqué, pour endiguer l’hémorragie des travailleurs qui basculent vers l’extrême droite, nous avons besoin d’une gauche qui remette en cause le système et le statu quo actuel. Pour cela, il est important de rester indépendant du bloc hégémonisé par le PSOE, de maintenir une position de différence qualitative claire par rapport à ce bloc. Bien sûr, sans tomber dans le sectarisme.

Nous savons qu’ils sont nos adversaires et qu’ils font partie de la gestion du régime contre lequel nous luttons. Nous sommes disposés à conclure des accords ponctuels qui améliorent le rapport de forces en faveur du peuple travailleur, à promouvoir des politiques de front unique lorsque cela s’impose et à frapper ensemble la droite sur le terrain de la mobilisation sociale. Mais sans renoncer à notre programme ni à notre stratégie, qui est clairement différente.

C’est précisément cette indépendance et cette fermeté dans nos objectifs qui nous donnent beaucoup plus d’assurance pour conclure des accords sur certaines questions qui ne laissent aucune place à la droite ni à l’extrême droite. Nous sommes disposés à gouverner, mais pour appliquer notre programme et transformer l’Andalousie en faveur des classes populaires, et non pour entrer dans des gouvernements hégémonisés par le PSOE, transformant ainsi la gestion en un outil au service du capital et générant ainsi plus de frustration qu’autre chose. Il existe déjà plusieurs exemples historiques de cette erreur stratégique.

D’autre part, nous avons besoin d’une gauche qui renoue avec la meilleure tradition des partis militants. L’erreur consistant à construire des organisations qui n’étaient pratiquement que de petits appareils de communication ne doit pas se reproduire. Nous devons construire des partis : quelque chose de bien plus complexe et à contre-courant, mais qui génère une culture militante fondée sur la participation, la constance, la vision à long terme, la pluralité, le débat et la démocratie. Notre modèle n’est pas un grand groupe Telegram.

Et en outre, ce parti doit être tourné vers l’extérieur et intervenir dans tous les domaines : de la communication au syndicalisme, de la culture et des centres sociaux aux sphères institutionnelles. Ce n’est pas facile, comme je le dis, mais c’est indispensable.

Il y a un autre aspect auquel nous réfléchissons beaucoup : si nous construisons une organisation pour la classe ouvrière andalouse, nous devons en quelque sorte fusionner avec elle, en faire partie et ne pas apparaître comme une sorte de parachutés étrangers à celle-ci. Cela nécessite également une réflexion critique, complexe et hétérodoxe sur les traditions, les fêtes et les pratiques communautaires.

Le parti n’est pas la classe, il ne la remplace pas, mais il est issu de la classe, il s’en nourrit, avec autant de contradictions, d’hétérodoxies et de complexités que notre peuple.

Tout cela n’est pas une tâche accomplie, mais une tâche en suspens. Lors du congrès fondateur d’Adelante Andalucía à Grenade en 2021, ma camarade Teresa Rodríguez a prononcé une phrase que les militants d’Adelante ont adoptée dès le début : « Nous ne construisons pas une candidature pour les prochaines élections, mais un parti pour les prochaines générations ». Nous y travaillons toujours.

Publié le 30 avril 2026 par Jacobin, traduit par Luc Mineto