Une grande victoire a été obtenue en Galice contre un projet promu par Greenfiber, détenu par la multinationale portugaise Altri et le groupe galicien Greenalia, qui le présentaient comme une fabrication de fibre textile écologique à partir de Lyocell, mais qui cachait en réalité un projet de production de 440 000 tonnes de cellulose à partir d’eucalyptus. Il est maintenant temps de faire la fête et de se féliciter de cette victoire, mais sans baisser la garde.
Tout a commencé un dimanche de mai à Palas de Rei (Lugo). Une poignée de habitantes de la région d’A Ulloa, au centre géographique de la Galice, ont uni leurs forces pour protester contre le projet de construction de la plus grande usine de cellulose d’Europe dans un espace naturel présentant une grande richesse écologique. L’année précédente, elles avaient créé la plateforme Ulloa Viva, afin de lutter contre les mensonges sur un projet promu par Greenfiber, détenu par la multinationale portugaise Altri et le groupe galicien Greenalia, qui le présentaient comme une fabrication de fibre textile écologique à partir de Lyocell, mais qui cachait en réalité un projet de production de 440 000 tonnes de cellulose à partir d’eucalyptus. La première victoire de la communauté locale avait été de contrer les arguments de l’entreprise et de la Xunta, qui vantaient les mérites d’un projet dit « durable » censé créer de nombreux emplois et générer de la richesse dans la région. Ulloa Viva assistait à toutes les présentations organisées par les responsables commerciaux de l’entreprise pour démolir leur discours et les ridiculiser, grâce à un travail de fourmi sur le terrain.
Le 26 mai 2024, ils ont organisé la première grande mobilisation, avec des attentes modestes, espérant mobiliser essentiellement dans leur région. Cependant, les ramifications d’Ulloa Viva s’étaient étendues à toute la Galice, d’où sont venues des milliers de personnes indignées. Plus de 20 000 personnes se sont rassemblées à Palas de Rei, démontrant que la campagne galicienne était bien vivante et que les mégaprojets prédateurs du territoire avaient une fois de plus négligé un facteur décisif : ils n’opéraient pas dans un espace vide, un désert rural sans conscience où toute résistance à leur soif de profit ne serait guère plus que symbolique. Les sbires du Capital s’étaient trompés. Le voile qui dissimulait un projet de spoliation de la terre, de l’air et de l’eau était tombé. Le cri « Altri Non » a commencé à résonner dans toute la Galice et s’est même propagé à d’autres régions de l’État. La plus grande lutte du peuple galicien pour la défense de sa terre depuis la catastrophe écologique provoquée par le pétrolier Prestige en 2002 venait de commencer.
Cette mobilisation constituera un exemple d’auto-organisation et de résistance prolongée, capable d’imprégner de larges couches de la population galicienne, ouvrant un horizon de victoire qui s’est finalement concrétisé ce vendredi avec la décision de la Xunta de classer le dossier d’autorisation pour le projet de macro-usine de cellulose. La Xunta de Galicia continue de nier l’impact environnemental très grave qu’aurait eu l’usine d’Altri et justifie sa décision par le blocage par le gouvernement central de la construction d’une centrale électrique indispensable à son fonctionnement. Elle continue de nier que la validation du projet aurait entraîné la construction d’une cheminée de 75 mètres qui aurait rejeté dans l’atmosphère autant de dioxyde de carbone que 21 500 voitures. Ils continuent de nier que, si elle était mise en œuvre, l’usine de cellulose consommerait autant d’eau que la seule province de Lugo en un an. Ils continuent de nier que, en rejetant les eaux à une température différente dans la rivière Ulla, ils détruiraient l’écosystème fluvial et les bancs de coquillages et de poissons de la Ría de Arousa, dans laquelle débouche ladite rivière. Ils continuent de nier que cela impliquerait de multiplier la monoculture d’eucalyptus pour alimenter la production de cellulose.
Cependant, malgré tout l’appareil de propagande des médias publics et privés de Galice, au service de la Xunta, et malgré les publireportages payés par la multinationale portugaise, le peuple galicien n’a pas cru aux mensonges et s’est mobilisé pendant plus de deux ans avec des moments forts comme la grande manifestation à Saint-Jacques-de-Compostelle le 15 décembre 2024 qui a rempli plusieurs fois la Praza do Obradoiro, avec plus de 100 000 manifestantes et manifestants, pour l’une des plus grandes manifestations de l’histoire de la Galice, suivie l’année suivante par d’autres manifestations avec des chiffres similaires, et celles organisées en mer dans la Ría de Arousa, avec plus de 300 bateaux pour manifester l’opposition des confréries de pêcheurs. Le slogan Altri Non s’est répandu dans toute la société, on pouvait l’entendre lors des matchs de football des équipes galiciennes ou lors de tous les festivals ou concerts organisés dans le pays (pour demander un rappel, il fallait crier « Otra sí, Altri No »), et il s’est même immiscé dans les plateaux des émissions les plus regardées de la TVG.
Ulloa Viva avait pour base un système d’assemblées, lié à des positions écoféministes et à des perspectives alternatives inscrites dans le cadre de l’économie sociale et solidaire. Il a réussi à tisser une grande alliance qui a impliqué divers secteurs dans la défense de l’avenir du cœur de la Galice, qui était aussi la défense de tout le pays : mouvements de quartier, écologistes, syndicats, partis politiques, confréries de pêcheurs, de ramasseurs de coquillages, coopératives, associations d’agriculteurs, associations culturelles, etc., reliant le monde rural et urbain, le global et le local. Une mobilisation qui a alimenté d’autres mobilisations en faveur de la défense de l’environnement en Galice, comme la lutte historique de plus de 40 ans contre l’usine de cellulose ENCE à Pontevedra ou la mobilisation contre la mine de Touro (La Corogne). Sous le slogan « Altri Non », d’autres luttes se sont engagées avec pour objectif commun la défense du territoire contre le capital prédateur.
La mobilisation contre Altri a également réussi à faire évoluer les positions des forces politiques de l’opposition, d’abord le Bloc nationaliste galicien (BNG), puis le Parti socialiste espagnol (PSOE) et le Parti socialiste galicien (PSdG), qui avaient initialement voté en faveur du projet alors qu’ils ignoraient son caractère essentiellement lié à la cellulose. Après les élections galiciennes de février 2024, le BNG a commencé à se rapprocher des mobilisations et le syndicat qui en est proche, la Centrale syndicale galicienne (CIG), a fini par jouer un rôle important. Dans le cas du PSOE-PSdG, le processus a été lent et marquée par de nombreuses ambiguïtés, jusqu’à ce que, face à la clameur populaire, il finisse par participer à la manifestation nationale de décembre 2024 (en restant discret) pour finalement afficher une opposition plus ferme. Ce revirement a contribué à bloquer le financement du projet Gama par le gouvernement central, avec d’abord le refus des fonds du plan de décarbonisation, liés aux fonds Next Generation de l’UE, puis finalement le refus de construire la centrale électrique. Sans l’ampleur et l’étendue de la mobilisation, ce changement de position aurait sans doute été plus difficile à obtenir.
En mars dernier, nous écrivions ce qui suit :
« Cette lutte peut être gagnée, et elle peut représenter un bond en avant qualitatif en renforçant moralement et politiquement la construction d’alternatives écosociales au pillage capitaliste. »
Il s’agit donc d’une victoire stratégique contre un projet stratégique du capital galicien et portugais. Gagner ce bras de fer nous donnera la force et l’espoir nécessaires pour convaincre qu’une autre voie est possible. On peut en tirer la leçon que la lutte sert et aide à accumuler des forces en faveur d’une planification démocratique du territoire, d’une transition écosociale vers un modèle de production et de consommation qui ne s’attaque pas aux fondements de la vie. Au-delà de la lutte pour préserver un écosystème ou un mode de vie, il est essentiel de placer au centre des débats la question de la planification démocratique, participative et écologique de la production, de la propriété collective et de la gestion horizontale de nos ressources au service du bien commun.
Il est maintenant temps de faire la fête et de se féliciter de cette victoire, mais sans baisser la garde. L’entreprise dispose de trois mois pour faire appel, même s’il semble peu probable qu’elle parvienne à réactiver le dossier d’autorisation. De plus, si des changements interviennent dans les majorités politiques au sein du gouvernement national, cela pourrait rouvrir la possibilité d’accéder à des autorisations et à des fonds de financement qui étaient bloqués.
La lutte d’Altri n’est pas un cas isolé. L’accélération du grand capital dans sa tentative d’imposer des plans industriels et extractivistes témoigne non pas d’une attaque isolée ou locale, mais de l’existence d’un système prédateur qu’il faut combattre, et ce n’est qu’en accumulant les forces qui mènent à des victoires comme celle d’Altri Non que cela sera possible.
Publié le 21 février 2026 par viento sur, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro