« Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation ».
Thomas Jefferson, 4 juillet 1776.
Au lendemain de son élection, Trump a publié le 29 janvier 2025 un décret « Célébrer le 250e anniversaire de l’Amérique1 », et a mis en place une task force politique au sein du Département de la guerre2 pour organiser, en dehors de toutes les commissions composées d’historien·nes, un « événement unificateur, patriotique et familial » visant à célébrer la place des États-Unis dans le monde parmi « les puissances de la Terre », place « à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit ». Le grand concert prévu n’aura pas lieu, les principales et principaux artistes contacté·es ayant refusé de participer à un évènement partisan.
C’est que Trump veut justifier ses interventions impérialistes actuelles, son discours sur les dangers que court l’Amérique blanche en s’appuyant sur l’imaginaire de la conquête et de l’histoire coloniale. Comme l’exposent deux historiens, « les arguments et la sémantique de Trump appellent à une lecture de long cours, dégagée des enjeux stratégiques les plus immédiats : il s’agit de prendre au sérieux, à titre d’hypothèse, la filiation dont il se revendique […] Les pratiques impériales étasuniennes […] doivent être envisagées comme le nœud d’une identité, s’exprimant à nouveau aujourd’hui d’une façon éclatante – en déstabilisant le monde et en sidérant les Européens3 ».
Cette nouvelle forme de l’impérialisme américain ne prétend plus défendre la liberté, la démocratie, mais affirme sa volonté de « Restaurer la paix par la force pour un nouvel âge d’or de l’Amérique4 », comme le dit la Stratégie de sécurité nationale du Pentagone publiée le 23 janvier 2026. Ce document, dans lequel le mot démocratie ne figure pas une seule fois, montre qu’il n’y a plus ni alliés ni ennemis permanents – seules comptent la loi du plus fort et les intérêts américains.
Trump veut rejoindre dans l’histoire les grands présidents qui ont gagné ou conquis des terres. Ce n’est pas un hasard si son discours d’investiture faisait référence au président McKinley, qui a été à l’initiative de la construction d’un empire colonial étatsunien à la fin du 19e siècle, des Philippines à Porto Rico et Cuba, tout comme à Théodore Roosevelt ou Franklin Delano Roosevelt5. Pour mesurer ce qui est en jeu, il est donc incontournable de revenir sur l’histoire constitutive de ce pays.
Célébration de l’Indépendance de 1776… ou de la conquête de 1492 ?
Cette célébration de l’indépendance du 4 juillet 1776 est préparée par des prières publiques et des lectures de la Bible organisées en grande pompe, qui mettent en avant un récit historique centré sur le christianisme, la mission civilisatrice de l’Occident sur le continent américain.
Cela a commencé très tôt, sans cérémonie particulière, le 23 mars 2026, par un geste politique qui est loin d’être anodin : l’installation d’une statue de Christophe Colomb près de la Maison-Blanche. Elle a été construite à partir des fragments d’une statue démontée et jetée à l’eau à Baltimore au cours des mobilisations de 2020 du mouvement Black Lives Matter. Car depuis 2020, Christophe Colomb n’est plus célébré partout comme un héros : des États et des villes ont choisi de retirer ses statues de l’espace public, de ne plus célébrer Columbus Day6, de le remplacer par une journée dédiée aux peuples autochtones, Indigenous Day. Pour combattre cette évolution, un article7 du décret pour le 250e anniversaire veut « protéger les monuments américains contre le vandalisme » et cite précisément la déprédation de la fontaine commémorative de Christophe Colomb.
La conquête coloniale des terres et l’extermination des populations amérindiennes ont commencé dès l’arrivée des premiers colons en Amérique, plus d’un siècle avant l’indépendance. Convaincus d’être un peuple élu, les colons s’approprient les terres de celles et ceux qu’ils ne voient que comme des sauvages incapables de les cultiver et qui leur reviennent donc de droit. Dans les premières colonies, en Nouvelle Angleterre et en Virginie, la colonisation se fait dans un bain de sang8, qui vient s’ajouter aux épidémies dévastatrices.
Cette conquête exterminatrice est fêtée aux États-Unis lors de la fête du Thanksgiving qui célèbre la première récolte des colons du Mayflower en 1621. Cette fête occulte totalement le génocide des Amérindien·nes et raconte un mythe de miséreux Britanniques, de dissident·es religieux·ses en quête d’un lieu pour pratiquer leur religion. En réalité ce bateau a été affrété par des marchands londoniens pour participer à la colonisation, pour chercher fortune dans le « nouveau monde ». N’oublions jamais que si la majorité de ces colons est pauvre, ce n’est pas le cas de toutes et tous : il y a des migrant·es qui arrivent pour faire fortune et dominer à partir de positions de force sur le plan économique en Grande Bretagne.
Comment les 13 colonies sont-elles devenues les USA actuels ?
Comment les 2,5 millions d’Anglo-Saxons blanc·hes (qui exploitaient 500 000 personnes esclavagisées) qui s’émancipent de la métropole britannique en 1776 sont devenus les dirigeants de la première puissance mondiale en moins de deux siècles ?
Il y a bien sûr la conquête de l’Ouest érigée en mythologie, le génocide des Amérindien·nes, mais l’expansion s’est aussi faite au détriment des puissances impérialistes européennes présentes sur le continent américain.
Tout en étant peuplés d’immigrant·es, les USA sont la première nation libérée de la tutelle européenne de l’histoire, avec une particularité : la notion d’empire est consubstantielle à sa création. Le nouveau pays créé n’est pas l’objectif final, mais le point de départ de la construction d’un empire que Thomas Jefferson appelle l’« empire de la Liberté », un pays dans lequel l’expansion territoriale est à la fois nécessaire et naturelle. Par exemple, dès 1775, les États-Unis essaient d’intégrer le Canada dans leur projet et engagent une guerre de conquête, qu’ils perdent.
Cette extension continue va passer par plusieurs canaux.
L’achat de territoires
C’est 40 % du territoire actuel des États-Unis qui ont tout simplement été achetés à des puissances étrangères. La Louisiane, un territoire allant de la Nouvelle Orléans à la frontière canadienne actuelle, soit 22 % de la superficie des États-Unis, a été achetée à la France en 1803. En 1867, c’est la Russie qui accepte de vendre l’Alaska, 18,7 % de la superficie des États-Unis. La dernière acquisition est celle des Îles Vierges vendues par le Danemark en 1917.
Mais il y a eu d’autres tentatives d’achat qui ont échoué, comme le Texas en 1827, 1829, etc.
Le Groenland a lui aussi fait l’objet de multiples démarches d’acquisition, en 1867, en 1910, en 1946, réitérées dans les années 50, rappelées en 2019, jusque-là sans succès. La première offre d’achat, en 1867, faisait partie d’un projet global qui visait à intégrer aux États-Unis toute la partie nord du continent. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les USA deviennent la « nation protectrice » du Groenland et obtiennent le droit d’y construire des bases militaires : au cours de la guerre froide, la base de Thulé sera essentielle en Arctique.
Il s’agissait, et il s’agit toujours, d’encadrer l’objectif principal, le Canada, par l’achat de l’Alaska et du Groenland. Trump ne fait que reprendre cet objectif pour tenter d’entrer dans l’histoire en le réalisant. Au-delà des ressources minières de l’île, il en fait une priorité de sécurité nationale. Du fait du réchauffement climatique, la circulation dans l’arctique est en constante augmentation, et l’Alaska, le Canada et le Groenland ont une position essentielle du point de vue stratégique pour le contrôle de la circulation des flux commerciaux et le contrôle militaire de ces voies. Pour les sphères MAGA « l’acquisition du Groenland marquerait […] l’ouverture d’une nouvelle frontière, un renouveau de l’esprit de conquête et de la mentalité pionnière qui ont marqué la nation américaine au 19e siècle9 » .
Plusieurs réunions tripartites, États-Unis-Groenland-Danemark se sont tenues depuis janvier 2026 au cours desquelles le gouvernement US a présenté trois exigences10 : la possibilité de stationner indéfiniment ses troupes (il aurait même commencé à inspecter les sites susceptibles d’accueillir les bases étatsuniennes), un droit de veto sur les accords d’investissements entre le Groenland et les pays étrangers et des coopérations pour l’exploitation des ressources de l’île… L’envoyé de Trump arrivé le 17 mai est celui-là même qui, à sa nomination, s’était déclaré honoré de servir pour faire du Groenland une partie des États Unis.
Les annexions
Dès 1787, les États-Unis adoptent l’Ordonnance du Nord-Ouest, qui permet à leurs ressortissants qui s’installent dans un nouveau territoire en dehors de leurs frontières d’intégrer ensuite celui-ci aux USA. Cette économie de prédation va être un des leviers de l’expansion territoriale. Elle va permettre l’annexion du Texas mexicain. Les colons anglo-saxon·nes américain·es qui y sont installé·es veulent conserver l’esclavage dans leurs plantations au moment où le Mexique l’abolit et impose l’affranchissement de tout·e esclave introduit·e dans le pays, y compris celles et ceux qui s’évadent des États voisins comme la Louisiane. Les États-Unis cherchent à acheter le Texas, mais les Mexicains refusent. Les colons américain·nes se rebellent et se déclarent indépendants du Mexique après avoir vaincu l’armée mexicaine, puis demandent le rattachement du Texas aux USA, évidemment acceptée dans l’allégresse en 1845, ce qui donnait au passage un avantage aux États esclavagistes.
Il y a aussi des annexions « simples », comme celles de la Floride ou des terres conquises sur le front de colonisation contre les Amérindien·nes à l’Ouest. Elles sont parées de motivations telles qu’une mission divine, l’expansion de la civilisation chrétienne, cette « destinée manifeste », qui va conduire au génocide. La violence est au cœur de cette conquête, dans tous ses aspects, comme l’illustrent les sept land run (ruées sur les terres) organisées entre 1889 et 1895 qui mettent à la disposition des dizaines de milliers de colons Blanc·hes, à un jour donné, les terres volées aux Amérindien·nes : les meilleures aux premiers ! Par exemple en avril 1889, 10 000 colons se sont installé·es autour de la zone qui est aujourd’hui Oklahoma City et ont créé en une journée la ville qui deviendra la capitale de l’État de l’Oklahoma.
Les guerres de conquête
En 1812, alors que le Royaume-Uni est en guerre en Europe contre la France napoléonienne, les États-Unis envahissent les zones anglophones du Canada. Cette guerre de conquête, dite « d’émancipation du Canada », dure trois ans mais est un échec relatif. Et si, en 1846, le Royaume-Uni cède trois États, l’Idaho, l’Oregon et Washington, l’objectif principal, le Canada, reste britannique.
C’est en se situant dans la lignée de cette histoire que Trump a déclaré sa volonté de voir le Canada devenir le 51e État des États-Unis, en utilisant la « force économique » si nécessaire. Au-delà des déclarations, il y a des rencontres de l’administration US avec un mouvement sécessionniste de la province canadienne de l’Alberta qui cherche à obtenir son indépendance. Cette province est la quatrième plus peuplée du pays (environ 4 millions d’habitant·es) et produit 84 % du pétrole canadien.
Au sud, l’intégration du Texas aux États-Unis en 1845 conduit à une guerre avec le Mexique, en 1846, que ce dernier perd rapidement. C’est une grande réussite pour la construction de l’empire. En 1848, le Mexique est obligé de céder près de la moitié de son territoire, toutes les provinces à l’ouest du Texas, le Nouveau Mexique, l’Utah, l’Arizona, le Nevada, la Californie et une partie du Colorado.
S’ajoute à tout cela une expansion dans le Pacifique, en 1867 l’annexion de l’île déserte de Midway, puis en 1897 Hawaï.
En un demi-siècle, par des annexions, des guerres et des achats, les États-Unis des 13 colonies de départ ont triplé leur superficie, et proclament en 1890 la fin du front de colonisation.
Le suprémacisme blanc consubstantiel à la conquête
Dès la fin de la guerre de Sécession en 1865, l’armée envahit et contrôle les territoires amérindiens, massacre et affame les populations. Quinze ans après, toutes les tribus survivantes sont enfermées dans les réserves. Plus de 90 % de la population amérindienne, estimée à 850 000 personnes à l’arrivée de Christophe Colomb, périt au cours de la conquête, un véritable génocide : il ne restait que 50 000 survivant·es au moment du massacre de Wounded Knee en 1890.
Pour peupler et blanchir ces immenses territoires habités par des Amérindien·nes, des Latinos et des descendant·es d’Africain·es esclavagisé·es, ils organisent à partir des années 1840 une immigration massive de populations européennes, qui va croître tout au long du 19e siècle.
Entre 1819 et 1840, 750 000 immigrant·es arrivent. Entre 1840 et 1860, 4 millions, et même 25 millions entre 1880 et 1920. À partir de 1921, des quotas sont instaurés privilégiant les migrations d’Europe de l’ouest et du nord afin de maintenir l’hégémonie de la population blanche protestante face à l’augmentation de la part des minorités catholiques, juives et non-blanches.
La ségrégation raciale, la doctrine officielle « séparés mais égaux » est institutionnalisée aux États-Unis de la fin de la guerre de sécession (lois Jim Crow à partir de 1877) jusqu’aux mobilisations des années 196011.
Dans le processus impérial US, la lutte contre les impérialistes européens est centrale
L’affrontement avec les puissances européennes n’est pas nouveau. C’est le sens de la doctrine Monroe, telle qu’elle a été énoncée en 1823 dans un message au congrès : « les continents américains, d’après l’état de liberté et d’indépendance qu’ils ont acquis et dans lequel ils se sont maintenus, ne peuvent plus être considérés à l’avenir comme susceptibles d’être colonisés par aucune puissance européenne. […] Nous considérerions toute tentative de leur part [les puissances alliées] pour étendre leur système à quelque partie de cet hémisphère, comme dangereuse pour notre tranquillité et notre sécurité. Quant aux colonies existantes ou dépendances des puissances européennes, nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas dans leurs affaires. Mais, quant aux gouvernements qui ont déclaré leur indépendance, qui l’ont maintenue, et dont nous avons reconnu l’indépendance, après sérieux examen, et sur des justes principes, nous ne pourrions voir l’intervention d’une puissance européenne quelconque dans le but de les opprimer ou de contrarier d’une manière quelconque leur destinée, que comme la manifestation d’une disposition inamicale à l’égard des États-Unis12 » .
C’est une époque où les puissances européennes commencent leurs conquêtes coloniales en Afrique, en Asie. Les créanciers européens menacent d’intervenir pour recouvrer leurs créances en Amérique latine. Les États-Unis affirment ainsi leur hégémonie sur tout ce qui est au sud de leur territoire, cette fois-ci sans conquête territoriale. Elle passera par le soutien aux dictatures militaires, aux caudillos divers, et si besoin par des dizaines d’interventions armées au Venezuela, en République dominicaine, en Colombie, au Guatemala, à Cuba, au Nicaragua, au Honduras et à Haïti…
De la doctrine Monroe au corollaire Roosevelt
Lorsque les USA ont acquis une puissance qui leur permet de construire un appareil militaire, de se doter de bases ailleurs que sur le continent américain, ils avancent une autre théorie impériale, moins connue, le « corollaire Roosevelt », énoncé dans un message au congrès en 1904.
À cette époque, les États-Unis se sont déployés hors du continent américain. Ils ont annexé Hawaï en 1898, ils y installent la base navale de Pearl Harbour. Ils ont gagné une guerre contre l’Espagne qui leur a permis d’annexer Porto Rico et d’occuper Cuba et les Philippines, pays dans lesquels ils mènent une politique colonialiste « classique »13.
Roosevelt va plus loin que Monroe, il étend le « droit » pour les USA d’intervenir au-delà du continent américain « tant qu’une méthode permettant d’exercer un certain contrôle international sur les nations fautives n’aura pas été mise au point14 ». Les États-Unis s’arrogent donc le droit de décider si une nation fait « bon usage » de son indépendance et dans quelles conditions ils peuvent exercer un droit de police international : « Des agissements répréhensibles chroniques, ou une impuissance entraînant un relâchement général des liens de la société civilisée, peuvent, en Amérique comme ailleurs, nécessiter en fin de compte l’intervention d’une nation civilisée. Dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut les contraindre, même à contrecœur, dans les cas flagrants d’agissements répréhensibles ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international15 ».
La stratégie de sécurité américaine, un nouveau temps impérial
Les tenants actuels de MAGA se situent dans cette lignée impériale, raciste et conquérante du 19e siècle, des doctrines Monroe et Roosevelt, auxquelles ils font référence en permanence.
Le plan de la Stratégie de sécurité nationale américaine16 publié le 6 décembre 2025, présenté comme un « corollaire Trump à la doctrine Monroe », est éclairant.
Il réaffirme l’importance de rester le pays le plus fort économiquement et militairement et de « restaurer et redynamiser la santé spirituelle et culturelle des États-Unis », une Amérique « qui aspire à un nouvel âge d’or ». L’objectif central est qu’elle « reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité […] plus sûre, plus riche, plus libre, plus grande et plus puissante que jamais ». Pour cela il faut en finir avec les « stratégies américaines depuis la fin de la guerre froide » : il faut arrêter « d’assumer indéfiniment des responsabilités mondiales […] de parier sur le mondialisme et le soi-disant “libre-échange” [qui] ont lié la politique américaine à un réseau d’institutions internationales, dont certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États individuels ». Il prononce l’arrêt de mort des institutions internationales issues de la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis se dotent des moyens de contrer la puissance montante qu’est la Chine, avec tous les moyens possibles, sans aucun frein.
La Chine, parfois appelé « l’autre hémisphère » est l’adversaire désigné. Les États Unis « ne peuvent permettre à aucune autre nation de devenir si dominante qu’elle puisse menacer nos intérêts […] Nous travaillerons avec nos alliés et partenaires pour maintenir l’équilibre des pouvoirs au niveau mondial et régional afin d’empêcher l’émergence d’adversaires dominants. Tout comme les États-Unis rejettent le concept funeste de domination mondiale pour eux-mêmes, nous devons empêcher la domination mondiale, et dans certains cas même régionale, d’autres pays ».
Il s’agit de bien d’autre chose que la domination des USA sur l’Amérique latine, il s’agit de mettre fin aux incursions des acteurs étrangers dans l’économie américaine tout en gardant les chaînes d’approvisionnement « sûres et fiables ainsi que l’accès aux matériaux essentiels ».
Les États-Unis ne veulent plus soutenir à eux seuls l’ordre mondial, et de ce fait ils n’accorderont pas « la même attention à toutes les régions », avec un réajustement de leur présence militaire en fonction de leurs priorités.
Deux régions sont écartées. Le Moyen-Orient, dans lequel ils disposent d’une présence militaire colonialiste fortement armée, une sorte de gigantesque porte-avion étatsunien qui fait régner l’ordre impérial dans la zone, Israël. Il suffit « que le détroit d’Ormuz reste ouvert, […] que la mer Rouge reste navigable, […] que la région ne soit pas un incubateur ou un exportateur de terrorisme […], et qu’Israël reste en sécurité ». Et d’autre part l’Afrique dans laquelle il suffit de s’associer à « des États compétents et fiables ».
Dans l’hémisphère occidental, les USA doivent « occuper une position prééminente » et élargir leur réseau, en dissuadant ses membres « par divers moyens de collaborer avec d’autres ». L’Europe qui reste « stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis […], un des piliers de l’économie mondiale » doit donc être vassalisée, tout en finançant sa défense elle-même. Elle doit s’adapter politiquement à la vision du monde des USA actuels pour éviter un « effacement civilisationnel » (certains pays devenant à terme « majoritairement non européens »), s’aligner sur les « nations saines ».
Deux obsessions sont présentes : l’immigration de masse et le refus des « idéologies désastreuses du “changement climatique” et du “zéro émission net” qui ont tant nui à l’Europe, menacent les États-Unis et subventionnent nos adversaires ».
Concernant la Russie, quasi absente du document, une idée domine, celle de refuser « l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle ». Les États-Unis et la Russie ont tous deux intérêt à la destruction de toute coordination entre les puissances européennes, et à la destruction de leur modèle démocratique. Les uns pour pouvoir les vassaliser plus facilement, une par une, l’autre pour reprendre une partie de la zone d’influence de l’URSS. Tant que la Russie de Poutine se limite à cette perspective, elle n’est pas perçue par les USA comme une concurrente ni comme une menace. C’est ce qui explique fondamentalement leur attitude face à l’agression impérialiste russe contre l’Ukraine.
Enfin l’espace indopacifique, qui représente près de la moitié du PIB mondial, « est déjà et restera l’un des principaux terrains d’affrontement économique et géopolitique du siècle à venir ». Le document analyse les avancées chinoises, sans mentionner explicitement le grand programme des routes de la soie dont l’objectif est de sécuriser la circulation des marchandises hors des voies de circulation totalement contrôlées par les États-Unis. Il insiste seulement sur la nécessité de « rééquilibrer les relations commerciales mondiales ».
C’est dans cette partie que se fait entendre le bruit des bottes, la nécessité de « construire une armée capable de repousser toute agression », ce qui est bien la façon habituelle des dominants pour exprimer leur volonté d’offensive. La question de Taïwan, en raison de sa domination « dans la production de semi-conducteurs » mais aussi parce qu’elle « divise l’Asie du Nord-Est et du Sud-Est en deux théâtres distincts. Étant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial passe chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine ». Le message est très clair : pas touche à Taiwan, nos intérêts stratégiques sont en jeu.
« Si la doctrine est au fondement d’une conception singulière de l’espace, en rupture avec l’ordre européen, c’est que l’hémisphère occidental n’y a pas de délimitations précises. La doctrine peut ainsi être vue comme un processus de déspatialisation de la souveraineté, cette dernière n’étant plus indexée à un territoire étatique souverain dans ses frontières. Ce sont désormais “les droits et intérêts” des États-Unis qui délimitent l’espace de ses prérogatives17 ». Cette idéologie conquérante vise à la construction d’un espace, appelé l’hémisphère occidental, dans lequel le capital et l’armée des États-Unis disposent d’un accès sécurisé et inconditionnel aux ressources et aux marchés qui sont nécessaires à son renforcement.
Elle s’appuie sur trois piliers. Une politique interne suprémaciste blanche de reconquête par l’expulsion massives d’immigrant·es. Une marginalisation de l’Europe. Une appropriation de nouvelles terres, de ressources, de richesses pour être le plus fort dans l’affrontement avec la Chine, en réanimant la version expansionniste de l’esprit de la « frontière » pour reprendre le mythe fondateur des États-Unis.
L’empire américain en crise n’en est que plus dangereux dans sa volonté d’aller vite pour reconstituer sa puissance face à la Chine par dépossession et domination.

Comment contrer cette offensive impériale ?
Nous sommes au début de cette nouvelle offensive impériale des États-Unis. Pour qu’elle avance, il est nécessaire, du point de vu des États-Unis, que l’ordre mondial issu de 1945 soit aboli, qu’on revienne à l’ère des empires, des conquêtes, du droit du plus fort sans aucun masque, à l’égard de tout le monde. Les formes qu’elle va prendre dépendront tant des réactions des autres empires en présence, et principalement de la Chine, que des réactions populaires, notamment au sein même des États-Unis.
Nous devons combattre, dénoncer, mobiliser contre toutes ces menées impériales des États-Unis qui cherchent à dominer et vassaliser tout l’hémisphère occidental, et rouvrir une ère des empires à l’échelle mondiale. L’enjeu est d’arriver à ce qu’existe un vaste mouvement populaire des masses exploitées et opprimées contre toutes les agressions impérialistes, d’où qu’elles viennent, ici des États-Unis, là de la Russie, d’Israël, ou de la Chine. Dans ce grand affrontement qui s’organise, nous n’avons qu’une seule boussole, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en restant indépendant·es des gouvernements bourgeois des différents pays.
Le 5 juin 2026
- 1
Célébrer le 250e anniversaire de l’Amérique – La Maison Blanche.
- 2
Depuis septembre 2025, il ne s’appelle plus Département de la défense, il a repris le nom qu’il avait entre 1789 et 1949.
- 3
« Trump et la guerre coloniale sans fin des États-Unis », Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard et Pierre Haski, 26 janvier 2026, Le Grand Continent.
- 4
« L’impérialisme ? Du « réalisme », selon la nouvelle stratégie de défense des États-Unis », Maya Kandel, 26 janvier 2026, Mediapart.
- 5
« Trump et la guerre coloniale sans fin des États-Unis », op. cit.
- 6
Jour férié depuis 1937.
- 7
Section 4.
- 8
Philippe Jacquin, La terre des peaux rouges, Éd Gallimard, 1987, p. 35.
- 9
Cf Courrier international hors-série, Le nouvel âge des empires, p. 26, citant l’article « Pourquoi le Groenland fait fantasmer la Silicon Valley », extrait de Politico.
- 10
« Trump n’a pas abandonné son projet de conquête du Groenland », 18 mai 2026, Le Grand Continent.
- 11
Par exemple pendant la Seconde Guerre mondiale, dans l’armée les banques de sang étaient distinctes entre blancs et noirs, tout comme les hôpitaux, le personnel médical, les casernes et les installations de loisirs.
- 12
« La doctrine de Monroe », 2 décembre 1823.
- 13
« Notre travail présente des similitudes avec celui accompli par les Britanniques en Inde et en Égypte, par les Français en Algérie, par les Néerlandais à Java, par les Russes au Turkestan et par les Japonais à Formose », « December 6, 1904: Fourth Annual Message », Miller Center.
- 14
Idem.
- 15
Idem.
- 16
« Stratégie de sécurité nationale américaine : le plan de la Maison Blanche contre l’Europe (texte intégral) », 6 juin 2025, Le Grand Continent.
- 17
« Le seul principe de Trump est la soumission par tous les moyens », Joseph Confavreux, 23 janvier 2026, Mediapart.