Le 9 décembre 1824, l’armée libératrice commandée par Antonio José de Sucre écrasait l’armée royaliste espagnole lors de la bataille d’Ayacucho (Pérou). Le centenaire de cet événement fit l’objet de commémorations en Amérique latine qui se prolongèrent durant l’année 1925.
L’un des messages à cette occasion fut celui du dirigeant de la République du Rif – dans le nord du Maroc - (proclamée en 1923), Abd el-Krim el-Khattabi, en lutte contre les colonialismes espagnols et français qui s’étaient partagés le protectorat sur le Maroc en 1912. Les combattants rifains écrasèrent l’armée espagnole lors de la bataille d’Anoual (22 juillet-9 août 1921), un événement important des luttes anticoloniales dans le monde arabo-musulman.
Dans sa lettre publiée par le journal Vida Obrera (2 octobre 1925) publié à Buenos Aires, Abd el-Krim affirma : « Il n’est point de droit plus sacré, plus indéniable que celui de tout peuple à se gouverner et à se donner la forme de gouvernement qui convienne le mieux à son tempérament et à ses aspirations ». Il salua la mémoire des héros indépendantistes latino-américains. Et d’ajouter : « Corrompue par la guerre mondiale, livrée à l’anarchie morale par suite des intérêts impérialistes propres au régime capitaliste, l’Europe a perdu le droit d’imposer ses idées et sa volonté aux peuples des autres continents. […] Alors sonnera l’heure pour Alger, Tunis, Tripoli, dont le peuple se prépare déjà au moment de la grande délivrance ».
Pour Abd el-Krim, son mouvement n’était pas poussé « par la haine contre l’Espagne qui, naguère, fut notre patrie et le berceau de nos ancêtres », rappelant l’histoire commune durant sept siècles entre le Maghreb et Al Andalus (l’Espagne musulmane). « Et le moment fatal où une guerre religieuse [ndr : la prise de Grenade en 1492 par les Rois catholiques, Fernando de Aragón et Isabel de Castilla] nous chassa d’une péninsule ornée par notre art et enrichie par notre activité fut aussi le moment fatal qui voua ce pays bien-aimé à l’irréparable décadence dans laquelle il est à présent plongé. Le chauvinisme de la caste militaire et catholique en Espagne est le fléau qui a entraîné son peuple dans une guerre folle et désastreuse et fait du Maroc le cimetière de ses enfants ». Un point de vue partagé en Espagne : en 1923, peu avant le coup d’État instaurant la dictature militaire du général Primo de Rivera, une manifestation indépendantiste à Barcelone arbora côte à côte les drapeaux catalan et rifain !
En 1926, Abd el-Krim dut toutefois se rendre aux forces supérieures en nombre de la France et de l’Espagne. Déporté jusqu’en 1947 à l’île de la Réunion, il profita d’un voyage vers la France pour se réfugier en Egypte où il résida jusqu’à sa mort en 1963, refusant de rentrer au Maroc tant qu’il y resterait encore un seul soldat étranger (français ou étatsunien). Au Caire, il constitua un comité de libération du Maghreb, tentative d’unifier les mouvements anticolonialistes du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. L’un de ses premiers actes, à la demande du dirigeant vietnamien Hô Chi-Minh, fut un appel aux soldats marocains enrôlés par la France dans la guerre d’Indochine (1946-1954) afin que ceux-ci désertent pour rejoindre les rangs des combattants vietnamiens.
Plus récemment, signe de l’intérêt dans le monde arabo-musulman que suscita ultérieurement l’expérience rifaine, un bulletin de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) publia en 1971 un compte-rendu d’une entrevue entre Mao Zedong et une délégation du Fatah, où le dirigeant chinois avait déclaré aux militants palestiniens : « Chers camarades, vous êtes venus me voir pour que je vous parle de la guerre populaire de libération, alors que, dans votre histoire récente, il y a Abd el-Krim el-Khattabi, qui est une des principales sources desquelles j’ai appris ce qu’est la guerre populaire de libération » (Abd el-Krim et la république du Rif, p. 400).
Pour conclure, relevons cet hommage du vice à la vertu, une citation du maréchal Lyautey (1er résident français au Maroc, de 1912 à 1925) : « Abd el-Krim est considéré ouvertement comme le seul et unique sultan du Maroc depuis Abdelaziz, vu que Moulay Hafid a vendu le pays à la France par le traité du Protectorat et que Moulay Youssef est seulement un fantoche entre mes mains » (María Rosa de Madariaga, Abd-el-Krim El Jatabi : La lucha por la independencia. Madrid, Éditorial Alianza Editorial, 2009). Voilà qui en dit long sur la dynastie royale toujours au pouvoir au Maroc.
Texte publié dans L’Essor, n° 6 (décembre 2025), p. 6
• Texte intégral de la lettre d’Abd el-Krim.
• Abd el-Krim et la république du Rif : actes du colloque international d’études historiques et sociologiques 18-20 janvier 1973. Paris, F. Maspero, 1976 (Collection « Textes à l’appui »)