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Serge TUAUDEN (1919 - 2013) cheville ouvrière du Front Ouvrier nantais

par François Préneau
Serge TUAUDEN 1946 © collection François Préneau

Ce 20 avril 2026 marque le 107ème anniversaire de la naissance de Serge TUAUDEN. Autre oublié de l’Histoire. Pendant plus d’une décennie, Serge TUAUDEN fut un militant puis un dirigeant communiste internationaliste (IVème internationale). Pendant la seconde guerre mondiale, il fut le principal rédacteur du journal ouvrier LE FRONT OUVRIER, organe clandestin des ouvriers de la région nantaise.

Serge, Laurent TUAUDEN est né le 20 avril 1919 à Cagnes-sur-Mer, Alpes-Maritimes, fils de Denis, Laurent TUAUDEN, né à Riantec (56) et de Marie, Jeanne LE ROUX, née à Gourin (56).   Il est décédé à Saint-Herblain le 24 avril 2013. Serge TUAUDEN fut pendant plus d’une décennie à Nantes un dirigeant révolutionnaire internationaliste reconnu.

Engagé dès l’âge de 16 ans aux Etudiants socialistes, puis aux Jeunesses socialistes et à la SFIO, Serge TUAUDEN y rejoignit la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. Il arriva à Nantes en 1936, suite à la mutation de son père, cadre aux PTT.

En novembre 1936, à la dissolution des Jeunes Socialistes - et des Faucons Rouges - par la SFIO compte-tenu des critiques qu’ils portaient à Léon Blum, Serge TUAUDEN participa au maintien des Jeunesses Socialistes désormais Autonomes de la SFIO et en devint rapidement un des principaux animateurs. C’est aussi à cette période qu’il fit la connaissance de Robert CRUAU.

Au sein des Jeunesses Socialistes Autonomes, il milita rapidement pour le rapprochement avec les trotskystes des Jeunesses Socialistes Révolutionnaires et du POI qu’il rejoignit en 1938 … tout en restant à la Gauche Révolutionnaire et à la SFIO. Suite à l’exclusion de Marceau PIVERT et de la Gauche Révolutionnaire de la SFIO au congrès de Royan en juin 1938, Serge TUAUDEN participa activement à la mise en place des Jeunesses Socialistes Ouvrières et Paysannes (JSOP).

En 1939, Serge TUAUDEN fut arrêté par la police française pour « activités antimilitaristes ». Il fut alors fiché ce qui lui vaudra d’être qualifié de « militant extrémiste » comme « membre du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan » dans la première liste des « communistes et individus dangereux » que le Préfet de Loire-Inférieure transmit à la Kommandantur au second semestre 1940.

Comme sa classe d’âge, Serge TUAUDEN fut mobilisé en 1939 et envoyé dans les Pyrénées (matricule militaire 3718). Il y fut emprisonné pour antimilitarisme du fait de son dossier de police. A la signature de l’armistice, il rejoignit la longue cohorte des prisonniers de guerre.

Au début de l’été 1940, la police nazie se présenta au domicile de de ses parents à Nantes pour l’arrêter. Son père put heureusement présenter un courrier de son fils montrant ainsi qu’il vivait en « zone libre ».

Serge TUAUDEN ne revint à Nantes qu’au second semestre 1942. Il intégra immédiatement les Comités pour la IVème internationale, forts à cette date d’une dozaine de militant·e·s et qu’animait son ami et camarade Robert CRUAU. Il y assuma très vite des responsabilités majeures. C’est aussi à cette époque qu’il fit la connaissance et se lia avec une jeune militante nantaise de la IVème internationale, Paulette OUVRARD. Ils s’épouseront le 16 avril 1949 à Nantes et partageront leurs vies.

Professionnellement employé au CHU de Nantes, service du personnel, Serge TUAUDEN mit ses talents de rédacteurs et d’orateurs, sa proximité avec Yvan CRAIPEAU, qu’il connaissait depuis 1938, et son expérience politique au service des Comités pour la IVème internationale. En décembre 1942, il recruta à la IVème internationale un ancien camarade des Jeunesses socialistes, Georges BERTHOME, et son jeune frère, Henri BERTHOME.

En avril 1943, il accompagna ses camarades Robert CRUAU, Georges BERTHOME, Henri BERTHOME et Alex BOURGUILLEAU à Brest où Robert CRUAU, secondé par Georges BERTHOME, prit en charge le travail en direction des soldats et marins allemands. (En 1977, dans un entretien à Henri BERTHOME et Eliane RÖNEL, Serge TUAUDEN indiqua qu’il était alors en désaccord avec ce choix politique, craignant qu’il nuise au travail prioritaire de recrutement dans la classe ouvrière).

De retour à Nantes quelques semaines plus tard, il prit en main la réalisation du journal clandestin LE FRONT OUVRIER, organe des ouvriers de la région nantaise. La vingtaine de numéros publiée entre juillet 1943 et la Libération, la plupart sur 6 à 8 pages, fut imprimée à Couëron par Roger TUAL. Serge TUAUDEN dirigeait la rédaction.  Il rédigea la majorité des éditoriaux, les signant de son pseudonyme DARTHE (ou DARTE) quand ils n’étaient pas préalablement discutés par le groupe.

Au lendemain des arrestations de Brest des 6 et 7 octobre 1943 - où fut abattu Robert CRUAU et fusillés la plupart des camarades allemands du groupe Arbeiter und Soldat – Serge TUAUDEN procéda à la réorganisation du mouvement à Nantes, permettant que le FRONT OUVRIER puisse continuer d’être édité et diffusé sur les grandes entreprises de Nantes et le la Basse-Loire sans la moindre interruption. Quelques semaines plus tard, recherché par la Gestapo,  Serge TUAUDEN dut aux bombardements de Nantes - qui avaient détruit l’hôpital central où il travaillait et désorganisé la ville - et à la présence d’esprit du concierge de l’hôpital Saint-Jacques qui l’avertit de la présence des policiers nazis, d’échapper à cette arrestation. Il entra alors dans la clandestinité.

Durant les 10 premiers mois de sa parution, le FRONT OUVRIER fut le seul journal clandestin local diffusé dans les entreprises nantaises. Au fil des publications son écho fut croissant, conduisant même les directions de deux grandes entreprises locales, l’usine de construction de locomotives des Batignolles à Nantes et les Chantiers de Penhouët à Couëron à déposer plainte auprès des autorités nazies contre le FRONT OUVRIER.

Indiscutable dirigeant local du Parti Ouvrier Internationaliste (IVème internationale) - qui, en décembre 1942, avait succédé aux Comités français pour la IVème internationale, - Serge TUAUDEN fut, en 1944, élu au Comité Central du nouveau Parti Communiste Internationaliste, section française de la IVème internationale issu de la fusion du POI avec deux autres petits groupes trotskistes (Le CCI - Comité Communistes Internationaliste- et le Groupe Octobre).

En décembre 1944, conformément à la décision de la conférence régionale du PCI (IVème internationale), un nouvel organe de presse bimensuel fut diffusé sur les entreprises nantaises. LE PROLETAIRE DE L’OUEST, organe de la région nantaise du Parti Communiste Internationaliste (section française de la IVème internationale) fut substitué au FRONT OUVRIER. Serge TUAUDEN en assura la rédaction et organisa une diffusion élargie. Très vite, LE PROLETAIRE DE L’OUEST se transforma en une feuille d’agitation recto/verso bimensuelle, priorité étant donnée à la diffusion de LA VERITE, organe national du parti.

Orateur talentueux, polémiste rigoureux et courageux, militant infatigable, Serge TUAUDEN fut pendant les cinq années qui suivirent la Libération, non seulement le secrétaire régional du PCI mais un acteur central du mouvement ouvrier nantais et de la IVème internationale.

Aux élections générales du 10 novembre 1946, il conduisit la liste départementale du Parti Communiste Internationaliste (section française de la IVème internationale). Sur les huit candidats de cette liste, une seule femme, sa compagne Paulette OUVRARD. Sur la circulaire électorale, Serge TUAUDEN est présenté comme le « Rédacteur au journal clandestin « Le Front Ouvrier » de Nantes sous l’occupation ». La liste du PCI recueillit 3615 suffrages, soit 1,1%.

Sous la houlette de Serge TUAUDEN, le PCI local tripla ses effectifs entre le second congrès national du PCI (février 1946) et le troisième congrès (septembre 1946) à la mesure de son influence croissante dans plusieurs grandes entreprises, au point que, dans courrier au Ministre de l’intérieur en date du 21 août 1946, le Préfet de La Loire-Inférieure indiqua que les principaux agitateurs qui animent les manifestations « appartiennent au parti trotskiste, et sont, pour la plupart de jeunes ouvriers de l’usine de construction de locomotives des Batignolles. Leur activité révolutionnaire a régulièrement débordé au cours des différents meetings organisés par les dirigeants locaux de la CGT qui n’ont pas manqué, à chaque occasion, de désapprouver les désordres ainsi provoquées ».

Au sortir du quatrième congrès national du PCI, en novembre 1947, où la direction sortante conduite par Yvan CRAIPEAU fut mise en minorité, Serge TUAUDEN reprit son activité professionnelle au CHU de Nantes. Quelques mois plus tard, en 1948, l’ex-majorité du PCI autour d’Yvan CRAIPEAU, Marcel BAUFRERE, Jean-René CHAUVIN et Serge TUAUDEN quitta le parti.

Syndiqué à la CGT, Serge TUAUDEN prit la tête de la bataille contre la scission syndicale à l’Hôpital. En 1949, il fut élu secrétaire général du syndicat CGT des hospitaliers de Nantes, (ce qui était tout à fait exceptionnel au lendemain de la Libération pour un militant connu comme le leader local de la IVème internationale).

Quelques mois plus tard, Serge TUAUDEN cessa toute activité politique.

F.P.

Ci-dessous l'éditorial du FRONT OUVRIER au lendemain des bombardements de Nantes et celui du premier numéro du PROLETAIRE DE L'OUEST en décembre 1944.

Le Front Ouvrier numéro 5, octobre 1943. © collection François Préneau

Nantes vient de connaître les horreurs de la guerre totale. Jusque-là chaque alerte provoquait des haussements d’épaule. Les Nantais ne réalisaient pas ce que pouvait être un bombardement. Maintenant le hurlement des sirènes provoque la panique. Tous fuient épouvantés emportant avec eux la vision des maisons qui s’écroulent dans le fracas des explosions, ensevelissant hommes, femmes et enfants au milieu d’épaisses colonnes de fumée et de flammes. Et après cela l’interminable défilé des ambulances, des camions, des charrettes emportant des centaines de blessés aux crânes ensanglantés, aux ventres ouverts, aux membres broyés. Tous ont vu les corps déchiquetés, les débris humains qu’on ramassait dans les rues défoncées. Tous ont vu les milliers de malheureux sans abri luttant pour arracher quelques meubles à l’incendie.

C’est la guerre ! C’est cette chose atroce, ignoble qui embrase le monde entier ! Tous les jours des villes subissent le sort de Nantes par dizaines. Il faut avoir passé dans cet enfer pour savoir tout ce que cachent les communiqués « Nos bombardiers ont attaqué les usines de la Région parisienne » « Nos bombardiers ont attaqué les installations portuaires des Allemands à Nantes ! ». Cela signifie des milliers de morts, des milliers de blessés, une ville ruinée, des milliers d’êtres humains jetés à la rue dans abri.

Et il se trouve des imbéciles pour essayer de justifier ça ! Ils vous racontent que le port et les chantiers de Nantes sont des objectifs militaires. Il faut bien les bombarder voyons !

D’autres vous affirment que tous les objectifs se trouvaient à proximité des batteries de DCA ! D’autres encore expliquent que pour « chasser les boches » il faut bien que les Anglais bombardent.

Alors, sous prétexte de détruire des objectifs militaires ou pour chasser les Allemands de Nantes, il faut massacrer 3000 Nantais et raser la ville. Non ! Churchill et Roosevelt ne font pas la guerre pour libérer les travailleurs français de la misère et de l’esclavage.

Hommes de paille des banquiers anglo-saxons, ils font la guerre pour museler les requins de la finance allemande qui menaçaient l’hégémonie financière de Londres et de Washington sur l’Europe et le monde. Ils font la guerre pour savoir qui sera le maître du monde : le capitalisme anglo-saxon ou le capitalisme allemand. Alors, puisque c’est une guerre de capitaux, pourquoi se gêner avec les travailleurs ? Il faut bombarder Nantes ? Eh bien on y va, à 2000 mètres, et on lâche des bombes au petit bonheur. La ville est détruite ? On la reconstruira après la guerre avec des capitaux américains et les travailleurs paieront les intérêts.

La propagande hitlérienne a le toupet de s’emparer de ces vérités… Elle nous dit « Vous les vouliez les libérateurs ? Vous les avez eus ! » Les travailleurs savent bien qu’ils ne peuvent pas compter sur les banquiers anglo-américains pour avoir le pain, la paix et la liberté. Mais ils savent aussi que les nazis, larbins des capitalistes allemands, ont fusillé 55 000 travailleurs depuis le début de l’Occupation. Qu’ils en torturent 300 000 dans les camps de concentration. Qu’ils ont mitraillé les colonnes de réfugiés sur les routes en 1940.

Le 16 septembre les capitalistes américains ont envoyé les forteresses volantes massacrer les travailleurs nantais. Mais le 14 septembre 300 ouvriers nantais cernés au camp de Château-Bougon étaient entassés dans des wagons à bestiaux pour être déportés. Quant aux sinistrés, les officiers hitlériens s’en moquent éperdument. Ils le montrent en réquisitionnant les camions destinés au transport du mobilier quai Ceineray.

Hitler, Churchill, Roosevelt sont bons à mettre dans le même sac. Tous ils répriment les grèves à coups de mitrailleuse. Tous ils emprisonnent les militants ouvriers. Tous ils massacrent les populations laborieuses sans défense avec leurs avions. Tous ils ont voulu cette guerre pour le compte de leurs patrons, les banquiers.

Les travailleurs veulent le pain, la paix et la liberté. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour les obtenir dans une lutte sans merci contre les capitalistes fauteurs de misère et de massacre, et leurs larbins HITLER, ROOSEVELT et CHURCHILL.

Ils doivent suivre l’exemple des ouvriers italiens qui, après avoir fait grève pour la prime de bombardement, la suppression du travail de nuit, firent la grève générale pour la paix immédiate qui balaya Mussolini, et imposa l’armistice. Aujourd’hui ils poursuivent la lutte les armes à la main contre le capitalisme et les flics nazis, tandis que dans le monde entier, depuis les mineurs américains jusqu’aux ouvriers grecs, depuis les travailleurs portugais jusqu’aux métallurgistes anglais, les travailleurs luttent contre l’ennemi commun : le CAPITALISME MONDIAL et ses gardes chiourmes, qu’ils soient nazis, fascistes ou démocrates.

Demain les travailleurs allemands renverseront HITLER et alors sera possible les ETATS-UNIS SOCIALISTES du monde qui tueront la misère et la guerre.

PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS UNISSEZ-VOUS !

LE PROLETAIRE DE L’OUEST numéro 1, 27 décembre 1944. © Collection François Préneau

LIBERTÉ !

Sous l’occupation les travailleurs luttaient contre l’impérialisme allemand pour le retour des libertés démocratiques. Parmi les plus résolus se distinguèrent les militants du Parti Communiste Internationaliste (IVème Internationale). Dès juillet 1940, à Paris, ils faisaient paraître « La Vérité », le premier journal clandestin qui lutta contre l’impérialisme allemand. Partout malgré la Gestapo et les flics de Vichy, les militants de la IVème Internationale travaillèrent inlassablement à regrouper les ouvriers et firent paraître des feuilles clandestines. Cette activité couta cher à notre Parti. Des centaines de camarades disparurent fusillés ou déportés, 9 membres de notre comité central furent emprisonnés ou fusillés.

A Chateaubriant nos camarades GUEGUEN (Ex-maire de Concarneau) et BOURHIS furent fusillés. Le rayon de Nantes perdit un de ses meilleurs responsables Robert CRUAU, assassiné par la Gestapo.  Et la libération est venue ! Notre Parti Communiste Internationaliste pouvait à juste titre revendiquer sa légalisation. Mais la bourgeoisie française et son larbin DE GAULLE a refusé toute existence légale ! « La Vérité » est interdite. Ce qui n’empêche pas les Gaullistes de se dire « démocrates ». Qu’ils le prouvent en autorisant notre presse !

Aux USA, en Angleterre, en Belgique, la IVème internationale est un parti légal. Il n’y a que dans les pays totalitaires et en France qu’elle est illégale. Cette restriction intolérable montre combien les trusts craignent la IVème Internationale dont les militants ont voué leur vie au renversement de la barbarie capitaliste et à l’instauration des Etats-Unis-Socialistes-Soviétiques d’Europe. C’est pour continuer cette lutte que nous faisons paraître clandestinement le « Prolétaire de l’Ouest ».  Les travailleurs de la région nantaise fermement attachés à la liberté de la presse ouvrière, déjoueront les tentatives d’étouffement des trusts en diffusant largement notre journal.

Publié le 20 avril sur le blog Mediapart de l’auteur