Revue et site sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Retour sur les élections municipales en Guyane

par Adrien Guilleau
Eline Grand-Émile, candidate aux municipales à Matoury. © Capture d’écran France TV

Les élections municipales qui s’achèvent ont eu une valeur de test avant le prochain scrutin décisif de la collectivité territoriale unique en 2028. Ce fut l’occasion pour les forces en présence de se jauger et de faire émerger de nouvelles têtes. À ce jeu, le camp « loyaliste » fidèle à l’état français conserve son poids, les partis « autonomistes » se sont tous effondrés au premier tour, quand le camp « indépendantiste » incarné par le MDES a réalisé une belle percée qui a marqué les esprits.

Une faible porosité de la vie politique française

Comme à chaque scrutin local, les candidatures rattachées à un parti français en Guyane sont rares et sont souvent le signe d’un opportunisme pour masquer un manque d’ancrage local.

Ainsi, on a vu à Cayenne, une candidature UDR (ciotiste) menée par Olivier Taoumi qui s’y connaît en matière d’opportunisme. Avant de rejoindre la Guyane, il fut candidat pour les Verts à Montpellier, puis porte-parole de l’UDI dans cette même ville. Il fut le conseiller spécial de Gabriel SERVILLE à la Mairie de Matoury, puis à la CTG, avant de rompre avec lui et de se présenter sous les couleurs de la droite la plus réactionnaire. Sa liste était composée en partie par des relais bolsonaristes en Guyane. C’était la seule liste d’extrême droite en Guyane et elle a fait à peine plus de 5%.

Autre candidature opportuniste, celle de Philippe BOUBA à Remire Montjoly, vice -président de la CTG, élu sous la bannière LFI sur la liste de Serville. Arrivé en Guyane il y a 10 ans, se présentant comme militant anarchiste rejetant toute forme de compromission avec la bourgeoisie, il se servira rapidement de son mandat syndical pour lancer sa carrière politique au côté de SERVILLE et d’une part conséquente de la bourgeoisie locale, sous la bannière de LFI, puis de l’Après suite aux divergences avec LFI nationale lors de sa candidature aux législatives de 2022. Habitué aux doubles discours, plusieurs anciens proches dénoncent des propos islamophobes dans la sphère privée et des liens étroits avec les hautes autorités de l’État en Guyane. Opposé au maire sortant, il a fait un ridicule 6% alors qu’il n’y avait aucune autre liste sur la cinquième commune de Guyane en nombre d’habitants.

Enfin, Lutte Ouvrière présentait une liste hors sol à Kourou. Présent depuis quelques années en Guyane, le candidat de LO a fait fit durant toute sa campagne de la réalité coloniale dans laquelle il évolue. Avec un très faible ancrage local, sa candidature de témoignage à recueilli 2%.

Un premier tour à l’avantage des « loyalistes » macron-compatible

Sur les 22 communes de Guyane, 16 ont élu leur maire dès le premier tour. Hormis à Awala-Yalimapo, tous les maires élus au premier tour sont les maires sortants. La quasi-unanimité de ces maires sont dans une ligne loyaliste, allié de Rodolphe ALEXANDRE lors des dernières élections à la CTG. On peut citer le maire de Remire Montjoly, Claude PLENET, le maire de Macouria, Gilles ADELSON, le maire de Grand Santi Felix DADA ou encore le maire de Régina, l’éternel Pierre DESERT. Trois exceptions notables, celle d’Edwin MOÏSE à Apatou, d’Enrico WILLIAM à Iracoubo soutenue par Gabriel SERVILLE et de Josy JOSEPH issue de la société civile à Awala-Yalimapo, tombeuse du premier vice président de la CTG, Jean Paul FERREIRA dès le premier tour. Jean Paul FERREIRA, qui avait conduit la liste d’union de la gauche incluant le MDES aux dernières élections de la CTG, paie sûrement l’usure du pouvoir, ce dernier étant maire de cette petite commune depuis 2001. Il a également été décrié pour ne pas avoir endossé la stature de Président de la CTG durant l’absence de plusieurs mois de Gabriel SERVILLE soigné en France pour un cancer.

Le premier tour a également été l’occasion de voir l’effondrement des organisations politiques traditionnelles en Guyane. Les candidatures soutenues par Nouvelle Force de Guyane de la sénatrice Marie Laure PHINEIRA HORTH, le Partie Socialiste Guyanais et Péyi-a de Gabriel SERVILLE se sont toutes fait balayer au premier tour (hormis Enrico WILLIAMS dans la petite commune d’Iracoubo), aucune n’étant présente au second tour. Notons toutefois que Jean Etienne ANTOINETTE, l’ancien maire de Kourou et ancien sénateur s’est qualifié au second tour mais sans le soutien officiel du PSG.

Les enseignements du second tour

À l’issue du premier tour, six communes devaient encore élire leur maire. Parmi ces six communes, on s’intéressera particulièrement à trois d’entre elles, Saint Laurent du Maroni, Kourou et Matoury respectivement deuxième, quatrième et troisième ville de Guyane en nombre d’habitants.

À Saint Laurent du Maroni, cette ville en forte mutation depuis quarante ans est dirigée depuis 1983 par la droite loyaliste de l’ancien ministre chiraquien Léon BERTRAND. Remplacé en 2018, suite à sa condamnation et son inéligibilité pour abus de biens sociaux, par son adjointe Sophie CHARLES, Léon BERTRAND a créé la surprise en se présentant contre sa remplaçante. Les deux listes sont arrivées au coude à coude au premier tour derrière la liste de l’ancien député macroniste Léanïck ADAM. Les trois listes s’étant maintenue au second tour, c’est Lénaïck ADAM qui remporte la mairie, devenant au passage le premier maire d’origine Noir Marron à la Mairie de Saint Laurent du Maroni. Sa candidature s’est d’ailleurs fortement appuyée sur cette communauté devenue majoritaire dans cette ville frontière, suite à la guerre civile au Surinam voisin dans les années 1980.

À Kourou, le maire macroniste sortant François RINGUET était en concurrence avec son ancien adjoint, Mickaël RIMANE. La gauche partait également divisée, avec une liste de l’ancien maire Jean Etienne ANTOINETTE et la liste de Micheline ANTOINETTE portée par le député Davy RIMANE et frère de Mickaël. A l’issue du premier tour, les deux listes de droites étaient au coude à coude à 25%, quant les listes de gauche étaient au même niveau à 18%. En l’absence d’accord ou de désistement, la quadrangulaire du second tour a placé en tête Michaël RIMANE qui devient maire, suivi par la liste du maire sortant et les deux listes de gauche. L’union des deux listes de gauche aurait pu faire basculer la mairie, mais il n’en fut rien, Davy RIMANE assumant de ne pas avoir cherché d’union pour se second tour. La seule bonne nouvelle est la défaite de François RINGUET, régulièrement égratigné par la cour des comptes pour une gestion financière de la ville spatiale totalement catastrophique et opaque.

Enfin, l’élection la plus palpitante de cette séquence électorale, fut celle de Matoury. Serge SMOCK, le maire sortant faisait face à deux listes emmenées par d’anciens adjoints, mais surtout à la liste du MDES portée par Eline GRAND EMILE. Rappelons que Serge SMOCK, ancien syndicaliste, élus sur la liste d’union de la gauche en 2014 menée par Gabriel SERVILLE, a pris le contrôle de la mairie lors de l’élection de l’ancien maire Gabriel SERVILLE à la députation, par 18 voix contre 17 pour Jean Victor CASTOR, actuel député et fondateur du MDES. Pour se faire élire, Serge SMOCK avait fait alliance avec la droite loyaliste de ROUMILLAC, ancien maire de Matoury. En 2020, Serge SMOCK avait était élu dés le premier tour avec 61% des voix, devant Jean Victor CASTOR à 29%. Le MDES présentait à Matoury son unique liste pour ces élections municipales, un pari risqué en cas de mauvais résultats au premier tour. Le MDES qui a réussi a faire élire son premier député en 2022, n’a jamais gagné de scrutin municipal, trouvant traditionnellement une grande défiance basée essentiellement sur des fakes-news qui alimentent un sentiment de peur vis à vis du mouvement indépendantiste. Pour cette élection, le MDES a fait le choix du renouveau. En lieu et place des anciens syndicalistes chevronnés sexagénaires, on a vu la candidature d’Eline GRAND EMILE, tout juste quarante ans, juriste et ancienne assistante parlementaire de Jean Victor CASTOR. Sa campagne a été dynamique, avec une communication parfaitement maîtrisée. La liste du MDES s’est qualifiée au second tour avec 10 points de retard sur la liste du maire sortant et loin devant les quatre autres listes qui n’ont pu se maintenir. Au second tour, seule la liste soutenue par Roland LEANDRE (PSG) qui a fait 4.8%, a appelé à voter pour Eline GRAND EMILE. Dans l’entre deux tours, la candidature portée par Eline GRAND EMILE a séduit bien au-delà de Matoury. De nombreux habitants des communes environnantes sont venu prêter main forte aux équipes de campagne. En face, Serge SMOCK s’est appuyé sur le soutien de Rodolphe ALEXANDRE et même de Gabriel SERVILLE, montrant s’il en était besoin l’enjeu que suscitait cette campagne pour les prochaines élections de la CTG. Finalement, c’est avec 222 voix d’écart que le maire sortant est réélu. Battu d’un cheveux, Eline GRAND EMILE s’est imposé dans le paysage politique guyanais, montrant un nouveau visage du MDES, plus jeune, féminin et tout en maîtrise. D’ailleurs les analystes ne s’y sont pas trompé, dès le lendemain du second tour, Guyane Première, dont les positions ne sont pas réputées être proches des indépendantistes, parlait de « défaite victorieuse » et analysait que le MDES est « le seul parti politique encore vivant en Guyane ».

Le grand perdant et le grand gagnant de cette élection

Au-delà de la campagne et de l’émergence de nouvelles têtes, le débat de fond a été le grand oublié de cette élection.

Le grand gagnant de cette élection est l’abstention, elle gagne au premier et au second tour dans quasiment toutes les communes. Plus faible que pour d’autres scrutins, elle atteint tout de même des sommets pour une élection municipale avec 51,9% en moyenne au premier tour et 42% en moyenne au second tour. Cette forte abstention pose un problème fondamentale de légitimité démocratique, comme le faisait remarquer le journal local France Guyane qui relevait que la plupart des maires des grandes villes guyanaises ont été élus avec les voix de moins du quart des inscrits !

Si l’abstention est un phénomène complexe, mêlant conditions socio-économiques, défiance dans le système politique ou encore absence d’intérêt pour une partie des classes populaires vis à vis de la démocratie bourgeoise, il n’en demeure pas moins que le sentiment d’enjeux de fond peut être un merveilleux vecteur de mobilisation. Or, dans cette campagne municipale, nous n’avons pas vu de débat programmatique, aucun débat d’idée, même la question de l’évolution statutaire pour laquelle les édiles locaux ont la voix au chapitre au sein du congrès des élus, a été totalement absente des débats. On a dû se contenter de débat sur la forme, sur les bilans des uns et les petits projets des autres, mais rien de transcendant qui donnait envie de faire autre chose que d’aller en carbet le dimanche électoral !

Pourtant des questions programmatiques radicales, mêlant urgences et opposition aux intérêts de l’État et de la bourgeoisie coloniale, pouvaient facilement être avancées. Sur la question du logement d’abord, il y avait de la place pour avancer des initiatives régularisant le foncier des familles occupant depuis des décennies des terrains, pour aménager des espaces de constructions précaires avec accès locatif à une petite parcelle équipé en eau et électricité pour contrer les marchant de sommeil qui profitent de la misère des gens, parfois contre des faveurs sexuelles, dans les nombreux « quartiers informelles ». Des parcelles appartenant à l’État ou aux vieilles compagnies coloniales qui n’ont jamais été dépecées auraient pu être réquisitionnées dans ce cadre d’aménagements précaires. Une politique d’aide à la régularisation administrative par l’embauche de personnel dédiés pour permettre aux nombreuses personnes pouvant être régularisées mais s’affrontant au mur de l’État, aurait pu générer un véritable engouement. La mise en place de transports en commun inter quartiers pour contrer les taxi illégaux prohibitifs aurait apporté des solutions aux classes populaires démunies devant la piètre qualité de nos transports en commun. Bref un programme politique d’urgence favorable aux classes populaires, amenant une confrontation à l’état, était possible dans ces élections municipales, mais ce ne fut pas le cas. Le MDES qui aurait pu défendre de telles positions, a fait le choix stratégique de la « dédiabolisation » en présentant une nouvelle tête sur un programme lissé. La stratégie a gagné électoralement parlant, mais cette absence de programme à surement favorisé l’abstention record de 54% au premier tour et 50% au second à Matoury. L’absence programmatique pourrait donc devenir très dangereuse si elle perdurait lors des prochains scrutins. La campagne pour les élections de la CTG va nécessiter la mobilisation massive des classes populaires pour aboutir à une victoire et seul un réel programme de rupture favorable aux classes populaires pourra générer cet engouement!

Le bilan de cette séquence électorale en Guyane laisse apparaître un mouvement autonomiste très affaibli, un mouvement loyaliste stable mais surtout un mouvement indépendantiste en plein essor, en embuscade pour créer la surprise lors des prochaines élections à la CTG. Toutefois, sans clarté programmatique, ça pourrait bien être une fois de plus l’abstention qui remporte le prochain scrutin.

Le 1er avril 2026