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Quelques réflexions sur la crise de l’eau à Porto Rico

par Manuel Rodríguez Banchs

Il y a trente ans, le Taller de Formación Política [Atelier de formation politique ou TFP]1 publiait l’ouvrage « L’eau à Porto Rico : crise de la nature ou crise sociale ? ». Nombre des problèmes soulevés dans ce texte se sont aggravés et continuent de menacer notre société. Beaucoup de critiques, de dénonciations et d’avertissements formulés à l’époque se sont avérés fondés. Malheureusement pour le pays, toutes les mises en garde contre le projet de super-aqueduc se sont également révélées exactes. De même, les alternatives proposées restent pertinentes. Une nouvelle lecture de ce texte, à la lumière du recul historique, a suscité les réflexions suivantes.

La crise de l’eau à Porto Rico était prévisible et nous en constatons les effets à maintes reprises. À chaque aggravation de la situation, des propositions ont émergé et des solutions ont été présentées sous forme de projets d’envergure impliquant la construction de nouvelles infrastructures, incluant diverses formes de privatisation et le détournement de fonds publics vers des entreprises privées. Le super-aqueduc en est un exemple flagrant : un projet inutile, néfaste pour l’environnement et source de corruption. De plus, il était notoire qu’une conduite de près de deux mètres de diamètre et de plus de 50 kilomètres de long provoquerait des ruptures et des pannes difficiles à réparer et posant des problèmes d’accès. Les solutions proposées sont généralement apparues en réaction à des situations critiques et n’ont pas été le fruit d’une réflexion sur les causes profondes des problèmes qu’elles sont censées résoudre. La planification et la maintenance ont été inexistantes quant à la gestion de l’eau, ressource vitale, et l’administration de l’Autorité des aqueducs et des égouts de Porto Rico (AAA). Bien que la privatisation de l’AAA ait été un échec, cette politique perdure par le biais de l’externalisation.

Ces cinquante dernières années, les politiques gouvernementales ont visé à créer les conditions propices à la recherche et à la captation du profit privé. Elles ont promu une réduction de la taille de l’État, mais contrairement à l’objectif affiché, les économies annoncées n’ont pas été réalisées et les dépenses publiques n’ont pas diminué. Au contraire, des programmes néolibéraux ont été adoptés, facilitant le détournement de fonds publics vers des intérêts privés.

Crise sociale

Chaque jour, de vastes régions du pays sont confrontées à une pénurie d’eau potable. Des dizaines de milliers de personnes sont privées quotidiennement de cette ressource vitale. Selon les données officielles, la dernière crise a concerné plus de 110 000 abonnés, et, d’après les chiffres du recensement, plus de 250 000 personnes ont été touchées. Cette situation n’a pas pu être résolue de manière adéquate en raison des profondes divisions et luttes de pouvoir qui minent le Partido Nuevo Progresista (Nouveau Parti Progressiste ou PNP). Ces luttes concernent toutes les branches du gouvernement. La réponse inadéquate apportée à cette crise est également liée à l’incompétence des personnes que le PNP place à des postes de direction dans les agences et ministères. Comme le récent scandale de corruption révélé par Sebastián Negrón Reichard, ancien secrétaire au Développement économique, cette situation résulte du seul critère de sélection de ces personnes : leur affiliation et leur activisme lors des campagnes du PNP, sans tenir compte de leur compétence. D’après des messages publiés par Negrón Reichard et transmis par Francisco Domenech, secrétaire du gouverneur, le critère de ces nominations serait que les personnes concernées aient « raté le coche » lors des primaires et de l’élection générale. Selon certains de ces messages, le secrétaire du gouverneur — qui est également son porte-parole — n’accepte pas que des personnes « n’appartenant pas au Nouveau Parti progressiste » soient nommées à des postes de confiance.

Cependant, les problèmes d’approvisionnement en eau du pays sont antérieurs aux récentes pannes du super-aqueduc et ont deux causes principales. D’une part, ils résultent de la détérioration des infrastructures, d’un manque de planification et d’entretien, d’une méconnaissance du système par les gestionnaires et les entreprises, et d’une capacité de stockage réduite des réservoirs ainsi que de problèmes au niveau des stations de filtration. On estime que l’AAA perd environ 65 % de l’eau produite en raison de fuites, de pannes et de débordements. La détérioration des infrastructures pourrait être atténuée par une planification et des programmes de maintenance préventive et corrective. Le manque de connaissances du système se limite à la haute direction et aux entreprises sous-traitantes de l’AAA, alors que les employés de l’AAA connaissent parfaitement la complexité du système. Ils possèdent l’expérience, les connaissances et la capacité d’identifier les canalisations, les fuites et autres problèmes. Cependant, ni la direction de l’AAA ni le gouvernement ne les prennent en compte ni ne leur permettent de participer activement à la résolution des graves problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Par ailleurs, les problèmes d’approvisionnement en eau sont également dus à la réduction de la capacité de stockage. La sédimentation des réservoirs affecte gravement leur capacité et limite la disponibilité de l’eau, selon la version finale du Plan d’atténuation, d’adaptation et de résilience aux changements climatiques pour Porto Rico2 du Comité d’experts et de conseillers sur les changements climatiques (CEACC), révisé en 2024.3 La réduction de la capacité des réservoirs et les problèmes rencontrés dans les stations de filtration sont une conséquence de l’accumulation de sédiments dans les réservoirs et les filtres. Cette sédimentation, qui réduit la capacité de stockage et nuit à la filtration, provient de deux sources principales : a) l’érosion et b) les particules issues des chantiers de construction. La destruction des forêts qui protègent les bassins versants alimentant les réservoirs provoque l’érosion des sols. Cette érosion accroît la sédimentation dans les lacs par le biais du ruissellement des eaux pluviales, qui contribue à l’altération des sols, emporte les matières en décomposition et transporte les roches et les sols érodés vers les réservoirs. Actuellement, la destruction de l’environnement, notamment la déforestation, est principalement due aux projets de construction qui affectent les forêts et les zones bordant les rivières et fleuves, dont beaucoup alimentent des lacs. Cette situation est aggravée par les déchets issus de ces mêmes chantiers, qui sont également transportés par l’eau et contribuent à l’augmentation de la sédimentation.

Crise de la nature

Selon l’Indice des risques climatiques (IRC) publié en février 2025 par l’organisme international Germanwatch, Porto Rico figure parmi les dix pays les plus touchés au monde par la crise climatique.4 La situation en matière de sédimentation s’est aggravée avec l’ouragan Maria, qui a frappé Porto Rico le 20 septembre 2017, redoublant l’accumulation de sédiments. La hausse des températures, la modification des régimes de précipitations et l’intensification de phénomènes tels que les ouragans et les sécheresses ont un impact direct sur les écosystèmes et les infrastructures et, comme nous l’avons constaté ces dernières années, perturbent la vie quotidienne.

La crise climatique accélère la crise de l’approvisionnement en eau à Porto Rico. Certaines prévisions indiquent qu’il y aura des changements dans le régime de précipitations.5 Entre 1950 et 1980, de graves sécheresses, entraînant des rationnements, se sont produites tous les 20 à 25 ans. Il est important de noter qu’en temps normal, Porto Rico reçoit suffisamment de précipitations pour satisfaire ses besoins, à condition de disposer d’une capacité de stockage suffisante. Cependant, il est essentiel de reconnaître que la crise climatique a entraîné des changements dans l’intensité et la fréquence des sécheresses, qui surviennent désormais tous les cinq ans. Cela signifie que nous serons confrontés à davantage de sécheresses nécessitant des rationnements, ce qui exige une planification et une préparation adéquates.

Le Plan global de gestion des ressources en eau de Porto Rico, non mis à jour depuis 2016, du Département des ressources naturelles et environnementales, indique que, historiquement, les sécheresses débutent par une baisse des précipitations en avril et mai, et que, lorsqu’elles sont sévères, les réservoirs ne se remplissent pas suffisamment.6 Selon ce document, les périodes de faibles précipitations dans la région des Caraïbes coïncident avec les variations du phénomène El Niño, qui à son tour réduit le nombre et l’intensité des ouragans. Des experts ont confirmé que ce phénomène météorologique est déjà présent, et que des sécheresses sont donc prévisibles dans les Caraïbes.7 La sécheresse extrême de 2015 a nécessité des restrictions sévères qui ont touché plus d’un million de personnes et entraîné des pertes agricoles se chiffrant en millions de dollars, selon les données de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS). Une autre sécheresse, en 2020, a imposé des mesures de rationnement de l’eau et a conduit à la déclaration d’une situation d’urgence sécheresse pour l’ensemble de Porto Rico. En 2024, la catégorie de sécheresse la plus grave observée à Porto Rico était la « sécheresse modérée », présente dans le sud-ouest et nord-ouest de l’île, ainsi que dans l’intérieur oriental, couvrant entre 40 % et 55 % du territoire entre janvier et mars, selon le rapport annuel du Service météorologique national publié en janvier 2025.

Un autre facteur affectant la disponibilité en eau sur l’île est la montée du niveau de la mer. Cette montée des eaux accroît l’infiltration d’eau de mer dans les nappes phréatiques. À mesure que le niveau de la mer continue de monter, cette infiltration s’intensifiera, réduisant ainsi la disponibilité des eaux souterraines. Il est essentiel de prendre en compte tous ces facteurs lors de la planification et de la mise en œuvre de mesures visant à atténuer l’impact sur cette ressource vitale.

Une nouvelle menace

Outre les problèmes liés au modèle de développement adopté dans le pays, qui privilégie les intérêts du capital et favorise la construction de projets destructeurs pour l’environnement comme Esencia à Cabo Rojo, une nouvelle menace, aux conséquences irréversibles pour les ressources en eau, se profile. Je fais référence aux centres de données promus par les géants de la tech et plus précisément, à la demande pour un nouveau type de ces structures, engendrée par le recours massif à l’intelligence artificielle générative.

Les centres de données ne sont pas un phénomène nouveau.8 Ces bâtiments existent depuis des décennies et abritent les serveurs et autres équipements nécessaires au fonctionnement d’Internet. Cependant, depuis le lancement public de ChatGPT fin 2022, l’intelligence artificielle générative a connu un dramatique essor, nécessitant une quantité importante de nouveaux équipements beaucoup plus énergivores. Selon un rapport de Consumer Reports9 (CR), pour répondre à la demande énergétique accrue de ces centres de données, les compagnies d’électricité investissent des milliards de dollars dans la construction de nouvelles lignes de transport et de nouvelles centrales électriques.10 C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les nouveaux centres de données font grimper les factures d’électricité. Le coût de l’électricité pour les particuliers augmente également en raison de la multiplication de nouveaux centres de données de plus grande envergure qui puisent leur énergie sur les mêmes réseaux électriques résidentiels, ce qui accroît la demande. Dans les régions où la production et le transport d’électricité sont privés et donc soumis aux lois du marché, cette augmentation de la demande entraîne également une hausse des prix de l’électricité.

L’essor de l’intelligence artificielle générative exige que ces grands centres de données fonctionnent 24 heures sur 24, générant une chaleur considérable qui provoque une surchauffe importante. Pour éviter ce phénomène, ces installations utilisent des systèmes de circulation d’eau continue afin de refroidir leurs équipements. Selon les estimations de l’Agence de protection de l’environnement (EPA), un centre de données peut consommer jusqu’à environ 19 millions de litres d’eau par jour.11 Ce chiffre ne comprend que la consommation directe liée au refroidissement du centre. La production d’électricité nécessaire à leur fonctionnement requiert des millions de litres d’eau supplémentaires, soit bien plus que pour le refroidissement.

L’utilisation croissante et généralisée de l’intelligence artificielle générative (IAG) a un coût environnemental grandissant. Outre l’énergie consommée par les entreprises technologiques pour le fonctionnement de leurs centres de données, ces derniers utilisent également d’énormes quantités d’eau pour le refroidissement, en raison de la chaleur excessive qu’ils génèrent. Un rapport publié par l’Institut de l’eau, de l’environnement et de la santé de l’Université des Nations Unies (ONUSU) alerte sur le fait que, d’ici 2030, la consommation d’eau nécessaire au fonctionnement de l’IAG équivaudra aux besoins annuels de 1,3 milliard de personnes.12 Il est donc indispensable de prendre conscience des menaces que les nouvelles technologies font peser sur les ressources en eau afin de mettre en place une stratégie de résistance efficace.

L’alternative écosocialiste

Le gouvernement de Porto Rico est au service du capitalisme colonial, lui-même soumis aux capitaux étrangers. Il répond à des intérêts qui privilégient le profit privé à court terme au détriment du bien-être du pays et de la survie de l’humanité. La loi 82-2026, qui a levé l’interdiction absolue de construire dans les zones rurales protégées, le confirme. Cette législation autorise la délivrance de permis de construire sur ces terrains si le gouvernement central, les municipalités ou le Conseil de contrôle fiscal jugent le projet stratégique. Deux autres projets de loi ont également été déposés afin de déréglementer davantage l’octroi des permis de construire, accélérant ainsi la destruction de l’environnement. Le modèle de développement actuel du pays est insoutenable. Pour faire face à la crise actuelle et éviter une catastrophe climatique, il est indispensable d’abandonner le modèle de développement dominant. Au lieu de cautionner la destruction de l’environnement, nous devons prendre des mesures pour le protéger.

On estime que les ouragans Irma et Maria ont entraîné la disparition d’environ 10 % du couvert forestier du pays. Ce chiffre n’inclut pas la déforestation quotidienne causée par les chantiers de construction dans des zones qui devraient être protégées. Il est donc urgent de reboiser le pays, en particulier les zones bordant les bassins hydrographiques. Il est nécessaire d’interdire toute construction sur les côtes tout en plantant des dunes et des mangroves. Le dragage des réservoirs pour accroître leur capacité de stockage est essentiel. Cette mesure doit s’accompagner d’un programme cohérent de conservation de l’eau et de réduction de sa consommation. L’adoption d’un plan permanent de maintenance préventive et corrective pour les infrastructures de l’Autorité des eaux et de l’assainissement est indispensable. Nous devons accélérer la transition vers les énergies renouvelables.

Mais pour réaliser ces progrès, une réforme de la fonction publique est indispensable — une réforme qui inclut la récupération des services privatisés — par un processus démocratique impliquant les travailleurs, qui connaissent parfaitement les problèmes et les besoins du système et savent comment les résoudre, ainsi que les usagers, qui subissent directement les conséquences de la mauvaise gestion publique. Nous devons prendre toutes les mesures urgentes et nécessaires pour atténuer les problèmes sociaux et environnementaux qui nous affectent et les effets de la crise climatique.

Surmonter les problèmes sociaux et environnementaux qui nous affectent et inverser les effets réversibles de la crise climatique est impossible dans le cadre de ce système économique. La crise climatique en est peut-être l’exemple le plus frappant. Il est impossible de lutter contre la crise climatique sans faire du secteur de l’énergie — ainsi que de la gestion de l’eau — un domaine public, administré démocratiquement avec le double objectif de satisfaire nos besoins et de réduire notre impact environnemental. Nous devons également réduire la production inutile, non essentielle ou nuisible. Mais cela implique aussi de placer de larges pans de l’activité productive sous le même contrôle social et démocratique. Cela exige de dépasser le capitalisme. C’est pourquoi nous soutenons toutes les luttes pour des revendications immédiates qui nous permettent d’améliorer notre situation au sein du capitalisme, tout en soulignant la nécessité de changer ce système et en poursuivant le combat pour une société véritablement démocratique, solidaire et écologique.

Publié le 27 juin 2026 par 80 Grades Prensasinprisa

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المؤلف - Auteur·es

Manuel Rodríguez Banchs

Manuel Rodríguez Banchs, avocat, est membre de la Commission politique de Democracia Socialista (Porto Rico). Il fait partie de la rédaction de la revue électronique de Democracia Socialista, Momento Crítico