Puisque ça a l’air de marcher timidement en Espagne, pourquoi aujourd’hui personne d’autre en Europe ne suit ce modèle ?
Effectivement, c’est une question tout à fait centrale. Il faut vraiment se poser la question : comment se fait-il que la Commission européenne et la majorité des gouvernements continuent à mener des politiques très fortes d’austérité, dans un contexte où la croissance dans la zone euro et plus largement dans l’Union européenne, est à peine supérieure à 0% y compris en Allemagne (qui d’ailleurs est passée par une récession économique prolongée en 2023-2024, et peine à en sortir en 20251) ? Cette politique d’austérité que mène le gouvernement Bart De Wever, quelque part elle craque du côté allemand, car le gouvernement en place depuis mai 2025 a fait sauter le plafond sur la dette publique2 afin d’augmenter la dépense publique, sans toucher aux plus riches. Donc on a d’un côté un gouvernement espagnol qui réussit timidement avec une certaine politique timide de relance (voir la partie 2 de cette série), de redistribution de revenus et d’augmentation de recettes fiscales en demandant un faible effort du côté de ceux qui ont bénéficié de la crise, et on a l’Allemagne qui rompt avec le dogme de compression totale de la dette publique et du déficit public.
Mais fondamentalement, vous avez tout à fait raison, l’Union Européenne continue dans la même logique « austéritaire » (c’est-à-dire qui combine l’austérité à l’autoritarisme). Et si on prend de l’autre côté de la Manche, le gouvernement travailliste de Keir Starmer suit cette même logique austéritaire, contrairement à ce qu’on aurait pu croire lorsqu’il a été élu l’année passée.
Rappelez-vous, en 2024, le parti travailliste a gagné les élections par rapport à une gestion désastreuse des conservateurs. C’était plus un rejet des conservateurs qu’une adhésion aux travaillistes, mais les travaillistes, malheureusement, outre-manche, n’amènent absolument pas une politique ressemblant un tant soit peu à celle des Espagnols. Au contraire, ils continuent dans une politique d’austérité très forte. Donc, pour moi, en tant qu’économiste qui essaie de prendre en considération l’intérêt général et, en particulier, celui des classes populaires qui constituent l’écrasante majorité de la population, il est important de dire que ce type de politique ne correspond absolument pas aux solutions qu’il faut apporter à la crise en cours.
Et il faut prendre en compte la question de la crise écologique majeure et de la crise climatique. A ce propos, rien n’a été dit de sérieux dans le débat entre les deux chefs de parti (PS et MR) diffusé en direct le 3 décembre 2025 par RTL. En novembre, a eu lieu la COP30 à Belém au Brésil. On connaît les effets absolument dramatiques de ce qui se passe en Indonésie et au Sri Lanka au moment où je réponds à cet interview. Et en Europe, au lieu de répondre à la crise écologique, les gouvernements préfèrent augmenter la dépense militaire et maintenir des politiques d’austérité, et donc abandonner de fait ce qui s’appelait le Green Deal dans l’Union européenne, qui était un programme tout à fait insuffisant mais dont l’abandon est pire que son maintien. Le constat qui s’impose : les dirigeant·es européen·es et la plupart des gouvernements de l’Union européenne continuent dans une voie sans issue qui ne permet pas une relance économique, qui ne permet pas une relance des revenus, qui ne permet pas de faire face aux défis de la crise climatique et de la crise écologique. Une politique de guerre de classe menée contre les classes populaires.
Pourquoi font-ils ça d’après vous ?
Je pense qu’il y a dans le cerveau des dirigeant·es européen·nes, de leurs conseillers, etc., l’idée qu’il ne faut pas toucher aux revenus des plus grandes sociétés, aux plus hauts revenus, l’idée assénée entre autres par Emmanuel Macron de l’effet de ruissellement3. On voit bien qu’ils continuent avec ce dogme dont la pertinence n’a jamais été démontrée dans l’histoire. Peu importe la réalité, des gouvernements à répétition se sont basés sur ce dogme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’augmentation des profits privés et de la fortune des grandes sociétés et des plus riches va provoquer un effet de ruissellement : ceux d’en bas vont bénéficier de ce ruissellement et cela finira par avoir un effet général positif pour la société. Ce dogme-là prévaut toujours dans les politiques qui sont menées alors que la réalité démontre le contraire.
Pourquoi les gouvernements poursuivent-ils sur la voie « austéritaire » ?
La plupart des gouvernements sont du côté de ceux et celles qui bénéficient de ces politiques et se fichent de ceux et celles qui sont affecté·es par l’injustice sociale, par la montée des inégalités, par l’accentuation de la précarisation, par l’aggravation de la crise écologique, par le génocide en cours en Palestine. Cela a à voir clairement avec la lutte des classes ou la guerre des classes. La plupart des gouvernements aujourd’hui se situent clairement du côté du 1% le plus riche, du côté de la classe capitaliste. Je ne vois pas d’autres explications raisonnables, rigoureuses, d’un tel comportement. Il faut souligner que tous les partis d’extrême-droite se prononcent aussi très clairement pour la défense et la promotion des intérêt du grand capital même s’ils tentent de manipuler les classes populaires en affirmant que leur propositions politiques visent à améliorer les conditions de vie du peuple.
Rappelons qu’on a connu un premier grand tournant à droite fin des années 1970 avec l’élection de Margaret Thatcher à la tête du gouvernement britannique et de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis. C’était donc à la fin des années 1970 et au début des années 1980 que s’est répandue à ce moment-là une vague de politiques néolibérales qui ont fait augmenter très fortement les dettes publiques, et qui ont commencé à détricoter ce qui s’était construit durant le New Deal du président Roosevelt dans les années 1930 aux États-Unis et en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Soulignons que les conquêtes sociales de cette époque avaient été obtenues sous la pression de grandes luttes populaires tant Outre Atlantique qu’en Europe.
La vague d’offensive néolibérale contre les conquêtes sociales se poursuit, on est toujours dans l’effet détricotage de ce qui avait été tissé comme État social. Quand on regarde les mesures prises par le gouvernement Bart De Wever, on se dit que ce gouvernement continue à remettre en cause ce qui s’était construit en Belgique pendant une trentaine à une quarantaine d’années suite à la Seconde Guerre mondiale. Ils y vont par touches successives et maintenant, ils sont en train de s’en prendre aux droits élémentaires de chacun et chacune d’avoir accès à des mécanismes de protection sociale et de solidarité collective pour faire face à des problèmes de santé, à la perte d’un emploi, à un accident de travail, à une perte de revenus… Je dirais que les gouvernements actuels accentuent les politiques néolibérales néfastes et passent même à une phase beaucoup plus autoritaire de l’application des politiques antisociales. En effet quand il y a des protestations sociales, ils font usage de la répression. Il y a un recours de plus en plus fréquent à des amendes et des astreintes contre les piquets de grève, à l’utilisation de l’appareil de la justice contre les différents formes de protestation sociale, etc.
J’ai 71 ans et je peux vous dire parce que j’en ai été témoin, que les gouvernements de droite des années 1970, des années 1980, même des années 1990, ne se seraient jamais permis de déclarer comme Georges-Louis Bouchez ou Bart De Wever l’ont dit, qu’ils n’en avaient cure des grèves, que ça n’avait aucune importance. Il y a 30 ans, 40 ans, c’était inimaginable de faire ces déclarations même quand on avait un gouvernement de droite. La droite au gouvernement est devenue de plus en plus agressive et arrogante contre les mobilisations populaires. On a maintenant des gouvernements, des dirigeants politiques, qui sont convaincus que par rapport à une partie de leur électorat, plus leur discours sera situé à droite, plus ils assureront le ciment de leur base électorale. Et ils assument clairement l’idée qu’ils occuperont la place que l’extrême droite de type néofasciste pourrait occuper.
On le voit bien avec l’évolution du MR, Mouvement Réformateur en Belgique francophone. Là je ne suis plus dans l’économie, je suis dans la science politique. L’évolution du MR ou l’évolution en Flandre de la N-VA du premier ministre Bart de Wever consiste à avoir intégré dans leur discours une partie du discours de l’extrême droite, un discours néofasciste. La N-VA a intégré dans son discours une partie du discours du Vlaams Blok et puis du Vlaams Belang. Et le MR, on le voit bien, à Liège ou ailleurs, intègre dans ces rangs des personnes qui viennent de l’extrême droite pour ainsi empêcher l’extrême droite du type Rassemblement National, on va dire, qui aurait pu et pourrait se créer en Belgique francophone, de se constituer ou de prospérer.
Le 11 décembre 2025, au parlement belge Georges-Louis Bouchez a déclaré qu’il adhérait totalement à la politique étrangère de Trump et il a affirmé qu’il aurait pu écrire lui-même le document de l’administration de Trump sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale. Qu’en pensez-vous ?
Ce document de Trump a un contenu clairement d’extrême-droite. Trump y adopte, sans s’y référer explicitement, la théorie du “grand remplacement” qui est une thèse complotiste d’extrême droite. Aux Etats-Unis, c’est la théorie du « white genocide ». Sous une autre forme, c’est aussi la thèse de Steve Bannon qui parle surtout de « guerre civilisationnelle », de « destruction de l’Occident », d’ « immigration de masse comme arme politique » et qui dénoncent les « élites mondialistes qui trahissent les peuples ». La théorie du grand remplacement a été mise en vogue par des figures politiques françaises comme Éric Zemmour. Selon la théorie du “grand remplacement”, les populations européennes seraient progressivement remplacées par des populations non européennes (souvent musulmanes), du fait de l’immigration, des différences de natalité, et des politiques menées (volontairement ou non) par les élites politiques, économiques et médiatiques. Cette théorie parle d’un remplacement culturel, civilisationnel et démographique, qu’elle attribue surtout à l’immigration extra-européenne et à l’islam. Elle présente ce phénomène comme une menace existentielle pour l’identité, la culture et la civilisation européenne. C’est ce que reprend le document de Trump publié par la Maison Blanche le 4 décembre 2025.
À propos de l’Europe le document de Trump déclare qu’il y a :
« la perspective réelle et plus sombre d’une disparition civilisationnelle. Parmi les grands défis auxquels l’Europe est confrontée, on peut citer les activités de l’Union européenne et d’autres instances transnationales qui portent atteinte à la liberté politique (Trump et son administration se réfèrent aux politiques restreignant l’action des partis d’extrême-droite et leur propagande raciste ou et anti immigré·es, note d’Éric Toussaint) et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, (…), l’effondrement du taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. »
Soulignons que George-Louis Bouchez a déclaré au parlement de la Belgique le 11 décembre 2025 qu’il aurait pu écrire lui-même ce texte dont le contenu comprend tous les éléments de la théorie complotiste d’extrême droite du grand remplacement et dénonce toutes les institutions onusiennes. Cette affirmation de George-Louis Bouchez dont le parti fait partie du même groupe parlementaire que Macron au parlement européen lui a valu une ovation de la part du parti raciste néo fasciste Vlaams Belang lors de son intervention à la Chambre des représentants. Voici ce que relate sur son site la chaîne privée RTL : « Lors d’un débat à la Chambre sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, Georges-Louis Bouchez (MR) a provoqué de vives réactions en assumant pleinement les conclusions du rapport publié par l’administration Trump, suscitant les applaudissements du Vlaams Belang et de l’Open Vld. […] « J’assume complètement ce rapport, j’aurais pu l’écrire », a lancé M. Bouchez. « Oui, ce rapport dit vrai quand il dit que l’Europe est en train de disparaitre de la scène internationale », a-t-il notamment lancé. « Ce rapport n’est pas une allégeance à Trump, mais un wake-up call ». Sur ces mots, les élus du Vlaams Belang ont applaudi à tout rompre. L’Open Vld a également applaudi ces propos. »4
Délibérément, George Louis Bouchez adopte des positions de l’extrême-droite néo fasciste afin de renforcer son impact sur l’électorat d’extrême-droite et les autres figures politiques publiques de son parti ne le désavouent pas. C’est notamment le cas de Sophie Wilmès qui est députée européenne du MR et ex première ministre de la Belgique (2019-2020). Lorsqu’elle a été interviewée sur les ondes de la Radiotélévision publique belge (RTBF) dans les jours qui ont suivi, elle a refusé de prendre ses distances par rapport à son président de parti, ce qui la rend complice de celui-ci. (voir la vidéo à partir de la 4e minute et 20’). D’ailleurs, elle ajoute à propos de Georges-Louis Bouchez : « je pense qu’on se rejoint en tout cas sur une chose : l’Europe doit se réformer plus vite » (voir la 5e minute et 33 secondes).
Conclusions : Les partis de droite dominants, sont de plus en plus agressifs et proches des positions de l’extrême droite. D’ailleurs, ils n’hésitent pas à faire alliance avec des néofascistes ou à reprendre leurs positions. Ils occupent aujourd’hui largement l’espace politique et contribuent à légitimer l’idée que ce type de gouvernance peut être durable. Leur stratégie repose sur un calcul électoral : ils estiment pouvoir, de manière récurrente, soit se maintenir au pouvoir, soit y revenir rapidement après une cure d’opposition. Ils sont soutenus activement par le grand patronat. Cette dynamique est particulièrement préoccupante, dans la mesure où elle fait peser de lourdes menaces sur les acquis démocratiques et sociaux, lesquels ont été obtenus au prix de luttes et de sacrifices importants consentis par de larges segments des populations européennes, et notamment par la population belge. Bien que ces acquis fassent l’objet depuis 40 ans d’attaques successives, une partie non négligeable a été conservée grâce à d’importantes résistances sociales, l’histoire n’a pas dit son dernier mot, elle n’est pas écrite à l’avance. Il est important de continuer à résister et de créer les conditions de la contre-offensive en faveur de nouvelles avancées des droits sociaux, économiques, culturels, civils et politiques.
Publié le 7 janvier 2026 par le CADTM
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Et l’Allemagne, comme on le sait, a été pendant des années le moteur de l’Union européenne.
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Le “plafond de la dette publique” allemand, tel qu’on l’entend aujourd’hui, fait généralement référence à la “Schuldenbremse” (la frein à la dette), une règle constitutionnelle introduite en 2009 qui limite le déficit structurel du gouvernement fédéral à 0,35 % du PIB.
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Le « dogme » ou la théorie du ruissellement (trickle-down economics en anglais) est l’idée qu’en réduisant les impôts et en favorisant les riches et les entreprises, leur richesse supplémentaire finira par « ruisseler » vers les classes plus modestes par l’investissement et la création d’emplois, stimulant ainsi l’économie entière. Cependant, cette théorie est largement critiquée comme un mythe : elle n’a pas de fondement théorique solide, et les preuves empiriques montrent que l’argent bénéficie surtout aux riches (épargne, spéculation, consommation) sans créer significativement d’emplois ou réduire la pauvreté, accentuant les inégalités.
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Source : https://www.rtl.be/actu/belgique/politique/georges-louis-bouchez-applaudi-par-le-vlaams-belang-la-chambre-leurope-est-en/2025-12-11/article/773247 Voir la vidéo avec la déclaration de GL Bouchez : https://www.facebook.com/watch/?v=4058341394383491