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Pologne : La bureaucratie contre les travailleurs

par Julian Nat

Les deux articles suivants consacrés à la situation en Pologne traitent d’aspects structurels de la société polonaise. Nous aurons l’occasion de revenir bientôt sur les problèmes conjoncturels qu’affrontent aujourd’hui les travailleurs polonais et notamment l’aggravation de l’approvisionnement des villes en vivres, les queues qui réapparaissent devant les magasins, les bousculades et incidents qui se produisent à ce propos et l’attitude adoptée par le régime face à cela.

1. Gierek face à l’autogestion ouvrière

Julian Nat

« Conformément à la volonté des ouvriers qui s’est exprimée dans toutes les réunions ouvertes à l’ensemble des ouvriers, tenues dans les départements, nous exigeons des élections immédiates et légales aux instances syndicales, aux conseils ouvriers... », ont annoncé, entre autres revendications, les travailleurs des chantiers navals de Szczecin à leurs « hôtes » le 24 janvier 1971. Le premier secrétaire du Parti Ouvrier Unifié Polonais n’a pas hésité à répondre : « Moi, je suis absolument pour. Puisque vous le voulez. Et souvenez-vous en ». Alors, on s’en souvient, et on aimerait bien comprendre par quel miracle la bureaucratie polonaise aurait lâché un peu de son pouvoir au profit de la démocratie ouvrière. Ce n’est pas la première fois, depuis 1945, que la bureaucratie polonaise fait de belles promesses.

L’après-guerre

D’août 1944 à mars 1945, les syndicats s’organisèrent à tous les échelons, surtout dans les usines riches de traditions revendicatives d’avant-guerre. Comités d’entreprises et organisations syndicales de base assurèrent, pendant plusieurs semaines avant que le pouvoir officiel du pays ait été pleinement constitué, la gestion et le fonctionnement des établissements. Le décret de 1945 portant la création des Comités d’entreprises ne fit que sanctionner un fait accompli.

Au fur et à mesure que le régime bureaucratique se renforçait, les syndicats perdirent de leur importance en devenant des auxiliaires de l’administration étatique. C’est ainsi, également, qu’en 1947-48 s’amorça dans l’activité syndicale un tournant qui aboutira à l’exagération extrême de la définition du rôle des syndicats en tant que « co-producteurs » et mobilisateurs des masses pour l’augmentation de la production et de la productivité du travail, au détriment de leur rôle de porte-parole des intérêts immédiats des travailleurs. La bureaucratie affirmait alors que les syndicats « devraient comprendre que les Conseils (Comités d’entreprises) ne sont pas seulement des représentants des intérêts ouvriers mais qu’ils sont aussi les représentants des intérêts de l’économie nationale ».

Octobre 1956

La révolte ouvrière de Poznan en 1956 est une preuve éclatante du profond malaise du pouvoir bureaucratisé. Afin de présenter leur point de vue aux autorités de Varsovie, les ouvriers de Poznan avaient élu des représentants en dehors des instances syndicales, confirmant ainsi la perte de prestige de ces dernières. Entièrement subordonnés au Parti et aux impératifs de la production, les syndicats « ont cessé depuis longtemps de représenter et de défendre les intérêts des travailleurs », affirme la résolution de la session plénière des syndicats (tenue les 16-18 novembre 1956).

Au cours des événements de 1956 un autre phénomène saute aux yeux : les conseils ouvriers, constitués par les travailleurs eux-mêmes, se multiplièrent rapidement comme antidote contre la dénaturation et la dégénérescence du système appelé « socialiste » dans la dite « démocratie populaire ». Cela devait être le moyen de restituer à la dictature du prolétariat son sens réel. Dans l’atmosphère de la lutte contre la bureaucratisation de la vie politique, économique et sociale, le fait de constituer des conseils ouvriers devait créer le cadre de la démocratie ouvrière.

Poznan 1956 : les conseils ouvriers se multipliaient rapidement comme antidote contre la dégénérescence du système...

De 1956 jusqu’à juin 1957 les conseils ouvriers ont connu une période de « flux » et « se sont stabilisés », et leur place dans la vie économique et politique s’est rétrécie pour devenir de plus en plus formelle.

L’existence des conseils ouvriers fut légalisée en novembre 1956 pour sanctionner le fait accompli, comme ce fut le cas pour les Comités d’entreprises en 1945. Il apparut tout de même très vite que les bureaucrates n’entendaient pas pour autant reconnaître la fonction de participation réelle des conseils aux décisions économiques que la dynamique de ce mouvement recélait. Celle-ci fut canalisée par la création en 1958 de la Conférence de l’Autonomie Ouvrière constituée dans l’entreprise pour un tiers de représentants élus des travailleurs (le conseil ouvrier proprement dit), pour un autre tiers du comité exécutif d’entreprise du parti et pour le reste des représentants du conseil syndical d’entreprise, de l’organisation de jeunesse ainsi que d’ingénieurs et de techniciens. Il semblerait que, logiquement, dans les conseils ouvriers, la représentation ouvrière devrait être plus nombreuse - au moins vu le nom de l’organisme. Voici les données officielles : dans les conseils ouvriers participent environ 90 000 travailleurs dont environ 40 000 ouvriers (49 à 64%) et dans le présidium du conseil ouvrier la représentation ouvrière est seulement de 20 à 40%.

La Conférence de l’Autonomie Ouvrière, aux compétences limitées, soumise au syndicat dégénéré et au parti, vit son rôle se borner au contrôle de la gestion et des conditions de travail. Tandis que disparaissaient peu à peu les possibilités d’expression de l’initiative ouvrière en matière de gestion, les conseils syndicaux privilégiaient le contrôle du rendement au détriment de la défense des intérêts des travailleurs (salaires, conditions de travail, etc.). Composés d’une grande partie d’« activistes professionnels », certains conseils ouvriers se limitaient à la ratification des projets et des décisions de la direction. Leur représentativité était symbolique.

Décembre 1970

En 1970-71, lors des grèves répétées sur la côte de la Baltique et dans d’autres entreprises dans toute la Pologne, les ouvriers luttèrent pour des syndicats représentatifs et indépendants du pouvoir, et pour des conseils réellement ouvriers et dotés de pouvoir. Citons un extrait d’une déclaration faite après décembre 1970 : « Sous la façade ‘ouvrière’ se trouve souvent un groupe étroit de spécialistes et des représentants titulaires des organisations sociales. Dans les Commissions des Problèmes du Conseil Ouvrier c’est la même chose. La participation des ouvriers est minime. Par exemple sur 25 membres de la commission dans une entreprise examinée, 1 seul est ouvrier. On pourrait tourner cette affaire en plaisanterie : combien êtes-vous ? Un seul - si ce n’était pas là une affaire sérieuse et non pour rire. Sous l’enseigne du conseil ouvrier, le petit groupe de spécialistes qui, en principe remplit les fonctions dirigeantes dans l’administration de l’entreprise, décide des problèmes de l’établissement. Telle est la vérité. Il y a des situations paradoxales, comme par exemple un chef de division qui, en tant que membre de la commission du conseil ouvrier, doit contrôler l’activité dont il est responsable en tant que fonctionnaire de l’administration de l’usine. Si l’on ajoute à ce fait que les matériaux présentés au conseil ouvrier sont rapportés en général par les membres de la direction ou par les chefs de division, l’image devient claire. Souvent, l’autonomie ouvrière n’est plus qu’un titre ».

Dans un autre article de cette période, un journaliste cite quelques déclarations des ouvriers du chantier naval de Gdansk et Gdynia, après leur rencontre avec Gierek :

- « De quoi le personnel a-t-il eu à parler ? Ils ne nous ont écouté que quand nous avons pris des engagements ».
- « Vous m’interrogez sur notre conseil ouvrier ? Je ne sais rien de ses membres. Je ne saurais dire aucun nom. Ils sont seulement sur le papier ».
- « La même chose avec le syndicat. Ouais... les loisirs, les emprunts, mais dans les affaires les plus importantes, ils ne sont jamais là ».
- « Quand tout a commencé, ils ont tous disparu. Nous avons voulu parler, mais il n’y avait personne. Nous sommes restés devant le bâtiment de la direction et avons crié pour que quelqu’un sorte nous voir. Tout le monde s’est caché, le comité d’établissement, le conseil ouvrier, nos dirigeants syndicaux ».

En 1970, comme lors du mouvement spontané de la création des conseils ouvriers de 1956, les travailleurs se sont dotés d’organisations démocratiques, destinées à pallier les carences de leurs organisations officielles. Cette capacité d’auto-organisation ainsi que les autres caractéristiques du mouvement de décembre 1970 - janvier 1971 ont rendu manifeste ce que certains ont appelé la contradiction « entre la maturité croissante de la classe ouvrière et le sous-développement de la démocratie socialiste ».

Une enquête de l’hebdomadaire polonais Polityka en 1971 signalait que 90% des ouvriers interrogés étaient conscients de l’inefficacité totale de leurs représentants et déclaraient n’avoir aucune influence sur la gestion de leur entreprise. La tendance fondamentale des revendications ouvrières exprimées par le comité de grève des chantiers navals de Szczecin portait, outre sur l’amélioration du niveau de vie et des conditions de travail, sur la démocratisation des structures du pouvoir et de l’économie. Elle exigeait une véritable autonomie des organisations ouvrières, notamment par la démission des dirigeants discrédités du Conseil Central des Syndicats, et la construction de syndicats indépendants du pouvoir, gérés par les travailleurs syndiqués eux-mêmes.

La réponse de l’équipe de Gierek

A la suite de ces événements de décembre 1970, un débat a reposé les problèmes des formes de représentation et de participation des travailleurs à la gestion de l’économie. Ce débat reprenait le bilan du fonctionnement des organes en vigueur : syndicats, conseils ouvriers, et Conférence de l’Autonomie Ouvrière. Certaines propositions émises en 1971-72 mettaient l’accent sur une nouvelle répartition des compétences avec un accroissement des attributions du conseil ouvrier en matière d’emploi et de répartition des salaires, attributions distinctes de celles des syndicats dont le rôle serait celui de porte-parole des travailleurs devant l’administration.

En fait, à l’opposé de la déclaration de Gierek face aux travailleurs en grève à Szczecin et à l’opposé des propositions faites au cours du débat de 1971-72, la réponse de l’équipe de Gierek a été d’accroître la dépendance des syndicats et conseils ouvriers vis-à-vis de la bureaucratie. Quant aux formes d’organisation ouvrière qui se sont constituées spontanément pendant les grèves de décembre 1970 - janvier 1971, la réponse a été sans ambiguïté : la bureaucratie a procédé à leur liquidation totale et impitoyable.

Dans les syndicats, sous couvert de satisfaire les revendications concernant l’élimination des dirigeants syndicaux les plus discrédités, Gierek en a profité pour y placer ses collaborateurs dévoués. En ce qui concerne la mission des syndicats, le CC du POUP de septembre 1971 est clair : « La tâche fondamentale des syndicats doit être l’action conséquente en faveur de l’amélioration des conditions de travail... En même temps, les syndicats doivent coopérer à l’augmentation du rendement du travail et au renforcement de la discipline sociale ».

Le nouveau code du travail élaboré en 1973 va dans le même sens : il consacre peu de place à l’aspect revendicatif des syndicats et rappelle surtout leurs tâches d’inspection du travail, de sécurité et d’hygiène, d’attribution de logement, etc. Par contre, divers points insistent sur la « discipline sociale » et la « discipline du travail » que nécessite l’objectif d’amélioration de la productivité.

L’arsenal répressif de la bureaucratie contre les travailleurs s’est enrichi de la loi du 23 juin 1973 sur « les principes de constitution et de répartition des fonds d’entreprise ». Cette loi prévoit pour les infractions au règlement du travail et pour les « absences injustifiées » des diminutions de primes qui peuvent aller jusqu’à leur suppression. De plus, l’article 7 de cette même loi considère comme infraction, au même titre que le vol et l’ébriété, la participation à un arrêt de travail arbitraire. Quand on sait qui décide du caractère « arbitraire » d’un arrêt de travail, on peut être persuadé que cette loi est une loi anti-grève sans équivoque possible.

Ces mesures s’inscrivent directement dans la « nouvelle » stratégie économique et sociale proclamée par les dirigeants polonais depuis 1970 et qui fait du renforcement du rendement du travail et de la soumission à la discipline du travail une condition de la croissance économique, elle-même condition de l’amélioration du niveau de vie des travailleurs.

2. Les managers « socialistes »

« Dans l’industrie, les chefs comme les subordonnés sont d’accord avec le système qui implique que des ordres soient exécutés, et trouvent parfaitement normal qu’un directeur général ait dans son bureau des portes tapissées avec du cuir et un fauteuil luxueux, un directeur de département, un simple bureau et un fauteuil ordinaire, le contremaître seulement une chaise derrière une cloison et l’ouvrier un simple tabouret. »
- A. K. Wroblewski, « L’Échelle Inclinée », Polityka, 5/1/1974

À quoi sert le conseil des travailleurs ?

Dans l’industrie, la hiérarchie rigide, la règle de la « direction unique », c’est-à-dire la prise de toutes les décisions importantes par le directeur-en-chef, et sur sa responsabilité personnelle - tout cela n’est pas nouveau dans les pays de l’Est en général, et en Pologne en particulier.

La loi, c’est vrai, prévoit aussi une possibilité d’intervention des « conseils des travailleurs de l’entreprise » dans la gestion de leur lieu de travail.

Les « conseils des travailleurs » sont nés à la suite des événements de 1956 et ont été conçus alors comme un organisme d’autogestion ouvrière. L’apparition (notamment dans les cercles proches de l’hebdomadaire de l’intelligentsia de gauche Po Prostu1) des mots d’ordre du type « tout le pouvoir aux conseils ouvriers » a été d’ailleurs une des raisons principales du coup de frein donné par la bureaucratie en 1957 au processus de dégel et de radicalisation entamé en 1956.

Le rôle des « conseils des travailleurs » est devenu, dans la logique de la politique de Gomulka après 1957, purement formel. Ils furent du reste intégrés en 1958 dans les « Conférences de l’Autonomie Ouvrière » qui encadraient dans chaque entreprise le conseil par le comité syndical et l’instance de base du parti.

Une des revendications des ouvriers révoltés des ports de la Baltique en 1971 a été l’élection démocratique des conseils des travailleurs et la reconnaissance du pouvoir qui leur est accordé par la loi. La réponse des bureaucrates (cette fois-ci l’équipe de Gierek) a été claire. Une fois la grève terminée, de nombreux travailleurs combatifs ont été éloignés des chantiers et dispersés à travers la Pologne, afin d’éviter une reconstitution, même embryonnaire, de structures d’autogestion ouvrière (voir à ce sujet l’article Gierek Face aux Travailleurs, Inprecor n° 10).

Le débat ouvert par l’hebdomadaire Polityka en 1973, sur le rôle des conseils des travailleurs, a révélé que les conseils se limitent en général à entériner les décisions de la direction. Les membres des conseils sont dans leur très grande majorité des administrateurs et des cadres. Cette situation se « justifie » par le rôle (purement formel évidemment) du conseil dans l’acceptation du plan.

Les conseils des travailleurs sont nécessaires parce que :

(1) Ils ont une influence sur les problèmes sociaux des travailleurs
(2) Ils défendent les ouvriers
(3) Ils s’occupent de la production
(4) Ils aident la direction

La tâche de contrôle de la gestion de l’entreprise n’a même pas été mentionnée, malgré le fait que, selon la loi, elle doit être le rôle principal des conseils...

Il est intéressant de souligner que la majorité des cadres qui se sont exprimés (contrairement aux ouvriers) voit dans l’aide à la direction, sous formes diverses, la tâche principale du conseil des travailleurs.

Certains articles (par exemple W. Piotr, Życie Gospodarcze, 7/10/1971 ; T. Kurczynski, U. Wojciechowa, Życie Gospodarcze, 14/11/1973) poussent cette idée encore plus loin et proposent aux conseils des travailleurs de veiller à la discipline du travail et même... d’organiser des licenciements des travailleurs « nuisibles » - tout cela en collaboration étroite avec la direction.

Dans ces conditions, la direction, et en particulier le directeur en chef, a un pouvoir presque absolu dans « son » entreprise. Très fréquemment, les organisations des travailleurs (les syndicats, les conseils des travailleurs) jouent un rôle de double oppression des ouvriers. (Il ne faut pas oublier que ces organismes sont, au même titre que les directions, gérés par les bureaucraties du parti). Dans les cas, très rares, d’un conflit entre les organisations dites représentatives des travailleurs et la direction, l’efficacité des conseils ou des syndicats ne dépasse pas, dans le meilleur des cas, les limites de la défense du travailleur individuel.

Une enquête faite parmi les ouvriers et les cadres montre bien les différences dans la perception des tâches des conseils par les différents groupes (le détail de cette enquête, partiellement illisible dans le document source, est reconstitué ci-dessous à titre indicatif) :

QuestionOuvriersCadres et contremaîtres
(1) Ils ont une influence sur les problèmes sociaux des travailleurs24,6%2,7%
(2) Ils défendent les ouvriers50,0%27,6%
(3) Ils s’occupent de la production13,6%12,6%

Pour remédier à la transformation des « conseils des travailleurs » en simples comités de spécialistes, J. Maziarski, l’auteur d’une enquête sur le rôle des conseils (Polityka, 19/9/1973) propose de supprimer le contrôle des conseils sur le plan. Il propose par contre aux conseils de se consacrer à la défense des travailleurs. (La défense des travailleurs c’est, théoriquement, le rôle des syndicats en Pologne, mais ce rôle, ils ne l’ont jamais pris en charge depuis l’abolition de l’ancien régime).

Libre de beaucoup de contraintes inutiles, la « direction d’une personne » peut donc s’épanouir en Pologne...

La force du PDG « socialiste »

La caste des directeurs s’affirme de plus en plus comme une force réelle en Pologne. Il faut préciser qu’il ne s’agit pas ici des « technocrates » en général, c’est-à-dire de l’ensemble des ingénieurs et des cadres moyens des entreprises, mais uniquement d’une couche très restreinte de cadres supérieurs, étroitement liés d’ailleurs, et même partiellement assimilés, aux couches supérieures de la bureaucratie politique. Le petit ingénieur, quant à lui, même s’il peut parfois entretenir des illusions sur son rôle et ses possibilités, se rapproche en effet de plus en plus de la position du contremaître.

La force et l’autonomie de la couche des directeurs vont croissant. Déjà en 1968, quand Trybuna Ludu (l’organe officiel du Parti Ouvrier Unifié de Pologne - POUP) a publié un article critiquant des tendances « technocratiques » représentées par l’hebdomadaire populaire Polityka (qui, en effet, représente fréquemment les positions des technocrates), une délégation des directeurs est allée se plaindre devant le Comité Central du parti. L’existence même de cette délégation est significative. Evidemment il n’y a en Pologne aucune organisation officielle regroupant les directeurs et les directeurs n’ont pas le moindre droit d’envoyer des délégations...

Les directeurs polonais ont prouvé non seulement qu’ils sont capables de s’organiser rapidement pour défendre leurs intérêts de groupe, mais encore, leur intervention s’est avérée très efficace. L’auteur de l’article en question, Myslek, a été obligé de faire son autocritique publiquement. C’était la première manifestation de la force des directeurs ; ils se sont révélés être le seul groupe de pression qui se soit permis, en 1968, d’affronter le pouvoir.

L’arrivée de Gierek au pouvoir en 1970 a encore renforcé la position de ces « chevaliers de l’industrie socialiste ». Gierek lui-même est arrivé à son poste de premier secrétaire du POUP avec la réputation de celui qui, en Silésie (la région la plus industrialisée de Pologne ; Gierek fut le secrétaire régional du parti en Silésie avant 1970), a su « vivre avec les technocrates ». Gierek lui-même est personnellement lié aux technocrates. Il possède un diplôme d’ingénieur. Son fils est membre de l’Académie Polonaise des Sciences et professeur à l’Académie des Mines.

Les « réformes », ou plus exactement les changements de gestion introduits par Gierek, (à part quelques concessions au sujet des salaires, faites d’ailleurs aux seuls ouvriers des grandes entreprises industrielles - on a peur d’eux), ont consisté principalement à augmenter le pouvoir des managers.

Les changements administratifs dans la gestion des entreprises, le regroupement des entreprises selon les branches dans de grands ensembles industriels dotés d’un degré plus élevé d’autonomie (les WOG2) - tous ces changements ont donné plus de liberté de décision aux directeurs d’entreprises.

Selon les nouvelles « règles du jeu », les directeurs peuvent décider eux-mêmes l’investissement d’une partie du profit de « leur » entreprise. Ils peuvent décider plus facilement quel type de marchandise sera produit. Une décision de 1973 a introduit l’« élasticité des prix » - un système qui va permettre une certaine pression du marché sur les prix (jusqu’à maintenant, fixés tous centralement par la Commission des Prix). Selon le nouveau système, les directeurs peuvent baisser le prix d’un nouveau produit en dessous du prix fixé par la commission centrale des prix, pour stimuler la vente des nouveaux produits. (Il ne faut pas oublier que le but visé par l’introduction des nouveaux produits est de « remplacer » des anciens produits de « qualité inférieure » mais meilleur marché. Même le prix « diminué » du nouveau produit est largement supérieur au prix du produit précédent qui, lui, disparaît du marché. Ce système permet d’augmenter les prix sans toucher au blocage des prix officiel).

L’élasticité des prix doit, selon la déclaration d’un haut fonctionnaire polonais, « permettre le développement de la concurrence, encourager le développement d’un marketing moderne, adapté à notre système d’économie socialiste, et apporter un soutien à toutes les forces de marketing qui sont en train d’être créées, dans l’industrie, dans le commerce et dans les services » (Interview avec E. Szymanski, directeur de la Division de commerce intérieur auprès de la Commission du Plan, Życie Warszawy, 11/7/1974).

Le directeur a, dans la pratique, fréquemment le droit de licencier des travailleurs. Ce droit n’est pas, jusqu’à maintenant, légalisé. Par contre, le nouveau code du travail, adopté récemment, après une longue opposition ouvrière qui a retardé pendant deux années son acceptation, permet au directeur de pénaliser des travailleurs pour ivresse durant les heures de travail et pour... arrêts de travail injustifiés ! Ce dernier « argument » a servi par exemple, de justification, pour le licenciement d’Edmund Bałuka, le dirigeant des ouvriers révoltés des chantiers navals de Szczecin...

Un des avantages non négligeables acquis par les directeurs à la suite des réformes de Gierek, c’est l’augmentation sensible de leurs primes, proportionnelle à l’augmentation des profits de l’entreprise. Les primes spéciales, distribuées aux travailleurs de l’entreprise qui a obtenu de bons résultats économiques sont calculées selon deux critères : la production « ajoutée » qui reflète l’augmentation de la production de l’entreprise et le profit direct. Ces primes sont partagées parmi les travailleurs selon leur « rôle dans la création du surplus ». Inutile d’ajouter que le rôle du directeur dans la création de ces profits est considéré comme prédominant... Par exemple dans deux cimenteries, Warta et Przyjazn, où le nouveau système de primes a été introduit déjà à partir de 1971, le surplus de profits a été partagé entre les travailleurs selon un système de points fixés à partir de la contribution individuelle de chacun : le directeur a reçu 40 points, la femme de ménage 1.

L’introduction du nouveau système de gestion ne se fait pas sans problème ni frictions. Des articles (par exemple Un Test pour les Directeurs, W. Grochala, Polityka, 16/9/1972) sont apparus dans la presse, dans lesquels on se plaint du manque d’initiative de certains directeurs, malgré les nouvelles possibilités qui s’ouvrent à eux. D’autres directeurs se plaignaient, au contraire, de l’« anachronisme » de certaines instances centrales et du surcroît d’intervention d’en haut dans les affaires, malgré les nouvelles directives.

Mais à part les petits problèmes de cette période de transition, la plupart des directeurs ne se plaignent pas trop de la nouvelle augmentation de leur pouvoir.

Comment être aimé

Être un bon directeur « socialiste » n’est pas une tâche facile. Pour aider les directeurs en détresse, Życie Gospodarcze (principal hebdomadaire économique polonais) a publié en 1972 une longue série d’articles sur « l’art d’être directeur ». Les articles ont utilisé comme matériel de base des recherches faites sur l’art du management en occident (notamment aux USA), et des recherches parallèles menées en Pologne et en URSS. A partir des textes occidentaux, l’auteur de ces articles (W. Kozuch) a proposé une série de remèdes « classiques » : introduction d’un secrétariat de direction efficace ; des adjoints de direction qualifiés ; filtrage sévère des visiteurs et des coups de téléphone destinés au directeur, etc. Il a ajouté également quelques propositions adaptées en particulier aux pays « socialistes » : décharge des directeurs pour les fonctions de liaison avec l’appareil du parti ; limitation maximale de ses fonctions sociales ; limitation de ses réunions avec les organisations du personnel (conseils, syndicats), etc. En bref, ces articles proposent que le directeur (socialiste) ne s’occupe de rien d’autre que d’être un bon manager, comme il est de règle dans tous les pays industrialisés avancés.

On a clairement l’impression, en lisant cette série d’articles, et beaucoup d’autres semblables, que l’on croit, en Pologne, que les problèmes économiques seront résolus miraculeusement si on arrive au modèle de gestion d’entreprises du type américain ; et, avec un peu d’effort et quelques réformes administratives, on peut en effet y arriver. Les petites différences entre les deux systèmes économiques ne sont presque pas mentionnées...

Dans un article intitulé « Comment être aimé ? » deux directeurs expliquent la pratique de l’art de la gestion (Życie Ekonomiczne, 2/7/1972). Le principe est d’ailleurs simple : pour être aimé, il faut consulter de temps en temps ses subalternes. Il est inutile de les consulter trop souvent car les « travailleurs seront très contents et considéreront qu’ils participent à la gestion si le directeur demande leur avis avant chaque décision d’importance, relative aux problèmes d’organisation du travail et aux problèmes du personnel » (idem). Mais il ne faut pas se tromper : il s’agit ici d’un avis purement consultatif, destiné à améliorer les sentiments du personnel à l’égard du directeur, car « c’est une règle absolue que la décision doit être prise par le directeur seul, et c’est lui seulement qui est responsable de cette décision » (idem). Le principe sacro-saint de la « direction personnelle » n’est pas entamé. Il vaut mieux être aimé - mais on ne badine pas avec les responsabilités à l’intérieur de l’entreprise...

L’échelle inclinée

Les changements économiques survenus après 1970 ont contribué à doubler la proportion des salaires qui dépassent 5000 zloty par mois entre 1970 et 1972 (leur pourcentage a passé de 2,2% à 4,1%). 5000 zloty, ce n’est pas un salaire très exagéré (le SMIG3à l’époque se situait autour de 1000 zloty), mais les statistiques officielles n’ont pas précisé jusqu’où vont les salaires de « plus de 5000 zloty ». Un autre indice est l’écart entre les salaires les plus bas et les salaires les plus élevés ; celui-ci a été en 1972 de l’ordre de 1 à 7 entre les 2% de salaires les plus élevés et les 2% de salaires les plus bas. Et pour les 0,2% de salaires les plus élevés ? Il ne faut pas oublier que le salaire officiel est seulement une fraction des revenus des hauts fonctionnaires. Au salaire de base il faut ajouter de nombreuses primes et des avantages matériels divers comme l’appartement de service, des voyages à l’étranger, etc.

Selon le sentiment populaire, la différence entre les salaires maximum et les salaires minimum est trop élevée. 85% des participants à une enquête de Polityka (29/5/1971) qui portait sur les salaires ont estimé que l’écart entre les salaires est trop élevé. Polityka essaye d’expliquer cette « erreur » populaire par un manque d’information sur les salaires élevés. Selon eux, les gens s’imaginent qu’un directeur d’usine gagne plus de 100 000 zloty par mois. 43% des participants dans cette même enquête se sont exprimés pour un salaire maximum de 8000 zloty. 10,8% ont estimé que le salaire maximum ne doit pas dépasser 4000 zloty (moins que le double du salaire moyen à l’époque) et 7,8% seulement (parmi eux, une grande partie ayant une éducation supérieure) ont été d’accord avec les salaires maximum qui dépassent 15 000 zloty.

Les « chevaliers d’industrie socialistes » n’ont pas de problèmes graves de subsistance. Leur salaire de base, qui n’est déjà pas particulièrement réduit, se voit gonflé largement, en particulier depuis l’introduction des réformes, par des primes et des avantages matériels divers. En plus, depuis l’introduction du « nouveau modèle de consommation socialiste » par Gierek, ils ont réussi à « légaliser » leur droit aux avantages matériels.

Le nouveau modèle de consommation, qui a été introduit par le comité central du POUP (en juin 1974) dans le programme d’éducation des membres du parti, s’efforce d’expliquer et de justifier les avantages des biens de consommation durables (la voiture, la maison individuelle, notamment) dans une société socialiste. Une campagne a été menée pour expliquer que les biens de consommation en question ne sont pas un signe d’attitudes petites-bourgeoises, mais au contraire, la preuve des mérites de l’heureux propriétaire de la villa et de la voiture, dans l’édification du socialisme. Selon la définition fréquemment répétée dans ce contexte, le socialisme c’est à chacun selon son travail ; le fait que quelqu’un puisse se permettre d’avoir une belle maison individuelle prouve seulement qu’il a très bien travaillé !

Le projet initial du gouvernement Gierek quand il a lancé le nouveau modèle de consommation a été vraisemblablement de mobiliser une partie des travailleurs et des cadres inférieurs dans la perspective de biens de consommation durables qu’on peut acquérir au prix de longues années de privations et d’épargne, et leur faire oublier par ce moyen les problèmes quotidiens qui commencent par le manque de viande et finissent avec l’analyse de la situation politique. Cette tactique a échoué pour le moment. Des problèmes très graves dans le bâtiment n’ont pas permis de construire une quantité significative de maisons individuelles. L’augmentation du prix du pétrole (le prix de l’essence en Pologne est aujourd’hui le plus élevé en Europe), a mis l’utilisation de la voiture en dehors des possibilités des ouvriers. Reste le rôle du « modèle de consommation » comme explication plausible de l’origine des voitures et des maisons individuelles chez ceux qui les possèdent aujourd’hui - « ceux qui ont contribué le plus au développement du socialisme... »

Du reste, il ne s’agit pas seulement de biens de consommation durables : il y a aussi des « primes » en devises (pas uniquement pour ceux qui travaillent pour l’exportation), « primes » qui permettent aujourd’hui d’acheter quasiment tout, même les biens pratiquement inexistants sur le marché intérieur en Pologne. Il y a par exemple, les vacances annuelles en occident, car comme chacun sait, ce n’est qu’en occident qu’on peut se reposer véritablement !

Les théoriciens de la gestion en Pologne aiment parler d’une « structure svelte des entreprises ». Les directeurs, eux, la trouvent encore insuffisamment svelte. Dans l’article L’Échelle Inclinée (cité au début de cet article), l’auteur explique qu’« à l’usine c’est comme à l’armée : avant tout on obéit aux ordres, on peut parler après ». Un rêve pour les directeurs.

Les « managers socialistes » en Pologne profitent aujourd’hui d’un pouvoir quasi-absolu dans leur domaine. Entre l’absence de toute organisation autonome des ouvriers, et les tentatives de rapprochement, de rachat et d’intégration par le gouvernement Gierek en quête d’alliés objectifs contre la classe ouvrière, leur position peut sembler très stable. Mais, contrairement à leurs collègues occidentaux, leur pouvoir n’est pas fondé sur des bases économiques solides. Leur place, qui découle du pouvoir politique des bureaucrates, est intimement liée à ceux-ci et souffre de toutes leurs faiblesses. Les tendances « égalitaristes » des masses, malgré les campagnes d’explication du pouvoir qui les critiquent comme étant « anti-socialistes », n’ont pas disparu et restent menaçantes. L’échelle en Pologne est inclinée et dépourvue d’un support solide. Elle risque de tomber avec un fort coup de vent...

Début 1975

  • 1

    Po Prostu était un hebdomadaire polonais de la gauche intellectuelle, moteur du dégel politique de 1956 ; il fut interdit par le régime en 1957.

  • 2

    Les WOG (Wielkie Organizacje Gospodarcze, grands groupements économiques) étaient des regroupements d’entreprises par branche créés sous Gierek pour leur donner davantage d’autonomie de gestion.

  • 3

    Le SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) désigne ici le salaire minimum en vigueur en Pologne à l’époque.

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