Afin de détourner l'attention des masses dans leurs pays respectifs, les dirigeants bourgeois de l'Asie du Sud-Est cherchent traditionnellement à remporter des victoires dans le domaine des rapports internationaux. Jusqu'ici la tentative la plus réussie — bien que de courte durée — fut l'intervention militaire du régime indien d'Indira Gandhi au Bangladesh en 1971.
Depuis cette période, le premier ministre pakistanais, Zulfiqar Ali Bhutto, s'est placé au premier rang pour les succès en politique extérieure, en obtenant la libération de tous les prisonniers de guerre pakistanais (90 000 officiers et soldats) sans faire de concessions importantes ; en réunissant un sommet islamique au Pakistan en février 1974, qui lui permit de faire passer la reconnaissance du Bangladesh par l'armée pakistanaise, et, enfin, en visitant personnellement la capitale du Bangladesh récemment.
Indira Gandhi a riposté en faisant exploser une bombe atomique dont les retombées se sont fait sentir à Islamabad et à Dacca, sans parler de Pékin. Parmi les trois principaux dirigeants politiques bourgeois de l'Asie du Sud-Est, celui qui a rencontré l'échec le plus flagrant et le plus cuisant est le Sheikh Mujibur Rahman. En politique intérieure comme extérieure, il a été incapable de remporter la moindre victoire et il n'a fait que passer d'une crise à l'autre.
Bangladesh : le maillon faible
La racine de la crise actuelle au Bangladesh est l'incapacité du régime de stimuler le développement d'une classe bourgeoise forte et stable et de mettre en place les institutions correspondantes, ce qui aurait fourni une base matérielle solide permettant de stabiliser l'appareil d'État. En conséquence, l'armée du Bangladesh, sa police et sa police spéciale dépendent en grande partie de l'État indien pour survivre. Mujibur Rahman tente désespérément de réduire sa dépendance par rapport aux Indes. Ses émissaires ont été à Pékin et il est probable que la Chine va bientôt reconnaître le régime et commencer à établir des relations commerciales avec lui. L'invitation faite à Bhutto de venir à Dacca représente une tentative supplémentaire de Rahman pour diversifier son soutien international.
Juste avant l'arrivée de Bhutto, Rahman se rendit compte qu'il risquait de recevoir un accueil un peu trop enthousiaste. Deux jours avant le départ de Bhutto d'Islamabad, la presse et la télévision bengalaises commencèrent à republier et à rediffuser des articles et des films sur les atrocités commises par les troupes pakistanaises durant l'occupation. Mais il semble que l'effet de cette propagande fut minime. Des milliers de personnes vinrent accueillir Bhutto aux cris de « Pakistan Zindabad » (Vive le Pakistan). Ceci représente le principal échec du régime de la Ligue Awami qui est au pouvoir depuis la création du Bangladesh.
Cette réaction favorable à Bhutto, qui était un des principaux artisans de la guerre de génocide d'Islamabad au Bangladesh, reflétait la perte d'illusion croissante de la population par rapport à la Ligue Awami. Sans doute, des milliers de personnes se rappellent que le coût de la vie était moins élevé quand le Pakistan était uni. Incapable d'avoir une perspective d'avenir — et, étant donné l'état de la gauche, ce n'est pas surprenant —, de larges sections des masses se tournent avec nostalgie vers le passé. Le fait que la reprise du commerce avec le Pakistan entraînerait une baisse du prix des biens de consommation (sucre, légumes, huile, farine, textiles) a également joué un rôle dans l'accueil fait à Bhutto. Mais le dirigeant pakistanais n'a pas compris qu'en faisant un certain nombre de concessions il aurait pu agrandir le nombre de ses partisans au Bangladesh. En conséquence l'équipe pakistanaise joua serré et le Bangladesh ne peut pas se targuer de véritables gains. Ainsi, dans le futur immédiat, le Sheikh Rahman n'aura pas d'autre choix que de continuer à compter sur l'aide des Indes.
La profondeur de la crise économique et sociale, combinée à l'incapacité de l'extrême gauche d'exploiter la situation politiquement, a entraîné une croissance massive des courants d'extrême droite, même au sein de la Ligue Awami.
La réponse donnée par Rahman à la crise a été simple : une intensification de la répression. La plupart des 36 000 prisonniers arrêtés pour avoir collaboré avec l'armée pakistanaise durant la guerre de libération ont été relâchés afin de faire de la place dans les prisons pour les 20 000 gauchistes emprisonnés sans procès. En février 1974, la Ligue Awami alla plus loin que les deux dictateurs qui l'avaient précédée, Ayub et Yahya, en publiant le Special Powers Act (décret des pouvoirs spéciaux), par lequel tout journal publiant des reportages « préjudiciables » peut être interdit et ses rédacteurs poursuivis et emprisonnés. Afin de décourager encore plus les désaccords, la formation paramilitaire privée de la Ligue Awami, la Jatiya Rakhi Bahini, reçut des pouvoirs spéciaux du Parlement lui permettant d'arrêter et de détenir sans procès n'importe quel citoyen du pays. « Arrestation et détention » sont évidemment des euphémismes : la véritable fonction de la Bahini est de liquider les opposants politiques, fonction qu'elle remplit assez efficacement pour le moment. Et afin de s'assurer qu'aucun citoyen n'intentera d'action contre les brutalités arbitraires de ces bandits de la Ligue Awami en uniforme, le décret gouvernemental donne les précisions suivantes :
« Aucun procès, poursuite ou autre mesure légale ne sera pris contre les membres de la Bahini pour aucun de ses actes accomplis en toute bonne foi, ou en train d'être accomplis dans l'application des mesures prévues par ce décret. »
Les principales victimes de la répression ont été les partisans et les membres du Samajtantrik Dal — parti socialiste national — dirigé par d'anciens membres de la Ligue Awami qui participèrent à la guerre de guérilla et scissionnèrent de la Ligue, dégoûtés par sa politique droitière et son encouragement à la corruption. Le JSD est sans aucun doute le principal parti d'opposition au Bangladesh aujourd'hui et ses principaux dirigeants ont déjà subi de nombreuses tentatives d'assassinat. Certains groupes maoïstes ont également perdu des militants à cause de la répression à grande échelle qui s'est développée. Les staliniens pro-Moscou ont, jusqu'ici, donné leur soutien acritique à la Ligue Awami (tout comme leurs camarades aux Indes qui soutiennent le Parti du Congrès) et ont participé à la répression contre « l'aventurisme de gauche ». Ayant une vue à très court terme, ils ne réalisent pas que la répression sera un jour dirigée également contre eux, indépendamment de leur politique réformiste.
Cependant, la répression sert de couverture à la véritable faiblesse du régime, qui fait face à une absence totale de perspectives. La seule issue possible impliquerait des mesures qui sonneraient le glas pour la Ligue Awami et la petite bourgeoisie bengalie et ne seraient jamais acceptées par les armées indienne et pakistanaise. Car la véritable solution serait d'unifier la nation bengalie. Socialement, économiquement et culturellement, c'est la seule issue sérieuse à la crise, mais cela implique une rupture totale avec la bourgeoisie et la politique bourgeoise. Dans une large mesure, la gauche du Bangladesh est encore prisonnière de sa stratégie et de ses conceptions erronées du passé. Le JSD, le seul courant de masse de gauche apparu après l'établissement du Bangladesh, est toujours en processus de formation. En conséquence, bien que le Bangladesh soit le maillon le plus faible de la chaîne capitaliste du Sud-Est asiatique, il est peu probable qu'il soit brisé, étant donné la faiblesse de la gauche.
Que reste-t-il au Pakistan ?
La position de Bhutto dans ce qui reste au Pakistan n'est que légèrement meilleure. Étant donné l'industrialisation plus avancée et la population plus réduite, on pouvait s'y attendre, mais, néanmoins, la crise s'est développée et s'est même reflétée au sein du People's Party (Parti populaire — parti au pouvoir) quand J. A. Rahim, le plus ancien ministre du cabinet et un proche associé de Bhutto, a récemment démissionné afin de protester contre le « manque de socialisme et de laïcisme » au sein du gouvernement. L'issue que Bhutto tente de donner à la crise est également la répression, mais elle s'est développée sur une base un peu plus sélective. Si cette solution échoue, l'alternative n'est pas le socialisme mais un nouveau coup d'État, empêché pour l'instant par les succès de Bhutto en politique étrangère. Afin de comprendre le pourquoi de la faiblesse de la gauche, il est essentiel d'expliquer les circonstances et le contexte dans lesquels elle s'est développée.
Historiquement, dans les régions qui forment aujourd'hui le Pakistan, une tradition marxiste n'a jamais été capable de se développer. La forte emprise du tribalisme et du féodalisme, l'absence d'industrialisation, la non-existence même d'une forte tradition nationaliste bourgeoise (à l'exception partielle de la province de la Frontière du Nord-Ouest), tout cela a joué un rôle important dans cette question. Cependant, au cours des trente dernières années, deux éléments nouveaux ont aidé à annuler les quelques pas en avant qui avaient pu être faits : la migration de centaines de communistes sikhs et hindous vers les Indes après 1947, et après la création du Bangladesh en 1971.
La séparation enleva la plupart des cadres communistes. Il n'y eut pas d'entrée correspondante au Pakistan d'un nombre important de communistes d'origine musulmane venant des Indes. Ceux qui vinrent furent envoyés par le Parti communiste indien (PCI). Mais là également, le PCI fit du gâchis en n'envoyant pas des syndicalistes et des cadres paysans, mais des intellectuels comme Sajjad Zaheer et Sibte Hassan. Ils étaient tous deux d'excellents critiques littéraires et écrivirent des brochures politiques en excellent ourdou, mais en tant que dirigeants communistes — bien que dévoués — ils étaient désespérément incapables. Leur arrivée, avec quelques autres, fit du minuscule Parti communiste pakistanais (PCP) une organisation si élitiste qu'elle ne fut jamais capable de gagner une base de masse.
En désespoir de cause, les dirigeants communistes commencèrent à chercher des raccourcis. Une tentative de putsch menée par un groupe très douteux de militaires, dont l'un avait des liens avec les dirigeants du PCP parce qu'il fréquentait les mêmes salons, sembla offrir une issue. Les militants communistes se précipitèrent dans cette aventure pour reculer aussitôt avec effroi quand ils réalisèrent que certains de ces militaires étaient de virulents chauvinistes musulmans. Ils se retirèrent immédiatement, mais leur naïve tentative de « conspiration » avait déjà été découverte. Sajjad Zaheer, Sibte Hassan, Faiz Ahmed Faiz et plusieurs autres furent accusés de « haute trahison » et emprisonnés. Ils restèrent peu de temps en prison. Sajjad Zaheer avait décidé qu'il en avait assez, et, grâce à ses liens familiaux avec le clan des Nehru, il fut libéré sur intervention personnelle de Jawaharlal et reçut la permission de retourner aux Indes, où le milieu culturel et politique est bien plus à son goût.
L'alliance avec les nationalistes bourgeois
Pendant ce temps-là au Pakistan, le Parti communiste était interdit. Ce parti, qui avait fonctionné avec difficulté dans la légalité, fut totalement paralysé après son interdiction. Il se décomposa rapidement et ses « cadres » s'engagèrent à aider à former des fronts larges d'organisations au sein desquels les communistes pourraient participer. Le premier de ces fronts fut formé par Mian Iftikharuddin et s'appelait l'Azad Pakistan Party. Il eut une existence brève et sans gloire et fut finalement remplacé par une alliance entre les communistes et les nationalistes bourgeois au sein du National Awami Party — Parti national awami, PNA. À l'époque de la scission sino-soviétique, les communistes au sein du PNA opérèrent une scission. À différentes reprises, Maulana Bhashani (scissionniste pro-Pékin) et le dirigeant nationaliste pachtoune Wali Khan (scissionniste pro-Moscou) se sont plaints publiquement et en privé de ce que « ces damnés communistes », qui n'étaient pas capables de former leur propre parti, avaient ainsi fait scissionner un parti parfaitement démocratique.
La division du PNA à partir de 1964-65, durant la période de la dictature d'Ayub (1958-69), a certainement affaibli l'opposition libérale-démocratique au régime, mais elle eut des conséquences bien plus grandes : elle élimina totalement la possibilité de développement d'une opposition marxiste indépendante au régime d'Ayub. La décision du régime d'Ayub de développer des relations amicales avec la Chine offrit aux maoïstes pro-Pékin au sein du PNA une occasion en or pour quitter l'opposition. Ayub était tout à coup transformé en militant anti-impérialiste, et la tâche des maoïstes pakistanais devint celle de soutenir la dictature militaire contre ses ennemis à l'intérieur et à l'extérieur. Ils firent cela avec une ferveur toute retrouvée — certains maoïstes allant jusqu'à décrire le système de « démocratie à la base » d'Ayub comme le fourrier de la démocratie soviétique — et, en conséquence, ils sabotèrent toute possibilité de développement d'une opposition anti-Ayub de gauche. C'est ce vide qui fut comblé par deux politiciens qui utilisèrent la même démagogie malgré leurs origines différentes : Zulfiqar Ali Bhutto et Mujibur Rahman.
Tant que le Pakistan resta un État unifié, l'influence d'une série de marxistes bengalis sur l'ensemble de la gauche pakistanaise fut relativement positive, malgré toutes les aberrations de l'intelligentsia maoïste. La création du Bangladesh détruisit tout contact avec les vestiges de ce que l'on pourrait caractériser comme une tradition révolutionnaire. Durant la lutte au Bangladesh, les maoïstes au Pakistan occidental devaient faire face à un cruel dilemme. Pékin avait donné un soutien public et total à Yahya Khan, soutien exprimé par la célèbre lettre de Zhou Enlai et par la visite d'une délégation chinoise pendant les massacres du Bengale oriental. Parallèlement, de nombreux maoïstes bengalis souffraient de la répression comme tous les autres et de nombreux ripostaient. La large majorité des maoïstes du Pakistan occidental décidèrent de soutenir la répression au Bengale oriental et de justifier les atrocités. L'expansionnisme indien et le social-impérialisme soviétique furent rendus responsables du soulèvement au Bangladesh. L'oppression nationale infligée aux masses bengalies par la bourgeoisie pakistanaise et son appareil d'État était considérée comme inexistante. Comprendre son importance et ses répercussions aurait signifié une rupture avec le chauvinisme musulman et toute la conception réactionnaire de l'État confessionnel. La seule pensée d'une telle hérésie faisait reculer d'horreur les maoïstes du Pakistan occidental.
Les chauvinistes indiens au Pakistan
La capitulation totale des maoïstes au national-chauvinisme contrastait avec la position et le rôle tout aussi bizarre joué par les communistes pro-Moscou travaillant au sein du PNA. Ils pensaient qu'une révolution socialiste au Pakistan n'était ni possible ni souhaitable à cette étape particulière. Ce dont le Pakistan avait besoin, c'était d'un régime comme celui qui existe aux Indes. En d'autres termes, un régime qu'ils pourraient appuyer et qui serait considéré amicalement par Moscou, envers qui la majorité des communistes manifestaient encore une loyauté en partie sentimentale et en partie financière. L'amitié de la dictature pakistanaise et de la Chine était une barrière évidente et, ainsi, le PNA pro-Moscou s'opposa à la répression au Bangladesh menée par l'armée pakistanaise. Ses membres accueillirent, en privé, favorablement l'intervention de l'armée indienne. La seule critique faite par quelques-uns contre les Indes fut de regretter que l'armée indienne n'ait pas mené une opération de nettoyage au Pakistan occidental alors qu'elle était d'« humeur libératrice ». Si les Indes avaient été un pays socialiste, un tel point de vue aurait pu être compréhensible, mais les hommes de Moscou choisirent délibérément d'ignorer les conditions qui prévalaient aux Indes : à savoir que l'économie était aux mains des capitalistes et que le gouvernement du Congrès, malgré toutes ses prétentions, était prêt à aller très loin pour maintenir le statu quo, l'intervention au Bengale oriental et la violente répression au Bengale occidental n'étant que deux manifestations éclatantes de cette volonté.
La venue au gouvernement du Parti populaire sous la direction de Bhutto n'a pas modifié substantiellement la position particulière de la gauche pakistanaise. Aujourd'hui la principale opposition ne vient pas du Parti Mazdoor Kisan (maoïste) dirigé par Major Ishaq (un parti qui, soit dit en passant, commence toutes ses réunions privées et publiques par des récitations du Coran et dont le manifeste est assaisonné de citations de cette même œuvre) mais du Parti national awami de Wali Khan. Bien sûr, cette opposition se situe dans le cadre bourgeois fixé par Bhutto lui-même, mais il n'y a rien d'autre d'offert aux masses. Le PNA, dont des représentants ont été élus dans deux districts de la province de la Frontière du Nord-Ouest et par le Baloutchistan, a vu ses ministres sommairement démis par Bhutto. Au Baloutchistan, où la population locale a continuellement subi la répression militaire, l'ancien gouverneur et l'ancien ministre en chef, Bizenjo et Mengal, sont en prison, comme Khair Bakhsh Marri, le président de la section du Baloutchistan du PNA et un membre important de l'assemblée nationale. Leurs partisans sont partis dans les montagnes et une guerre de guérilla se développe avec des pertes croissantes pour l'armée. Tikka Khan, le boucher de Dacca, a rendu de nombreuses visites au Baloutchistan, tout comme son patron Bhutto.
Jamais la rébellion ne s'était emparée de rebelles aussi peu disposés que les dirigeants du PNA. Ils supplièrent Bhutto de ne pas les démettre et l'avertirent des conséquences s'il le faisait. Il ne tint pas compte de leur avertissement et préféra écouter les paroles de son vieil ami et allié Reza Pahlavi, le dictateur iranien, qui refusa de tolérer un gouvernement du PNA au Baloutchistan qui aurait, même malgré lui, pu stimuler un soulèvement nationaliste dans le Baloutchistan iranien. Les dirigeants du PNA et Bhutto cherchèrent un compromis puisque la mission envisagée de « raid et destruction » avait manifestement échoué.
Tandis que le PNA continue à lutter, que font ses opposants maoïstes ? Alors que le Parti Mazdoor Kisan a été réduit à l'impuissance par le régime de Bhutto dans le sens où il a volontairement réduit ses activités, les maoïstes du Parti populaire, qui pensaient soit pouvoir convertir Bhutto soit prendre la direction du Parti, se sont fait écraser. Leur principal porte-parole, Mairaj Mohammed Khan, qui est probablement le meilleur agitateur avec une influence de masse dans le pays, fut pendant de nombreux mois membre du gouvernement de Bhutto. Il fut surnommé le « ministre des Fatihas » par ses opposants, dans la mesure où sa principale fonction était d'aller prier sur les tombes des ouvriers qui avaient été tués par la police du gouvernement du Parti populaire (la Fatiha est le premier chapitre d'ouverture du Coran — INPRECOR). Une fois qu'il eut épuisé son utilité pour le régime, Mairaj fut démis sans plus de cérémonie. Ses partisans furent traités de la même façon, et les principaux soutiens de Bhutto, Mustafa Khar et Mumtaz Bhutto (tous deux de gros propriétaires terriens), expulsèrent de nombreux gauchistes du parti.
En juin, Mairaj fut lui-même arrêté alors qu'il parlait à un meeting d'enseignants en grève. Le cercle s'est ainsi refermé.
Ainsi la gauche pakistanaise est en plein désarroi. Il n'y a pas d'organisation révolutionnaire digne de ce nom dans le pays. À côté du Parti Mazdoor Kisan, il y a le Parti socialiste pakistanais dirigé par les anciens maoïstes C. R. Aslam et Abid Minto, qui ont rompu avec Pékin et sont plus favorables à Moscou, ainsi que le petit Parti pakistanais des travailleurs dirigé par le vieux syndicaliste Mirza Ibrahim et le vieux stalinien Sardar Shaukat Ali. Mais ces deux partis représentent la voix du passé. Très discrédités, ils ont très peu d'influence, et même ce peu-là est en train de diminuer rapidement.
Dans cette situation, il est important de souligner deux nouveaux éléments. Des militants ouvriers à Karachi commencent à rejoindre des groupes syndicalistes comme la Muttahida Mazdoor Federation, qui est très respectée précisément parce qu'elle est militante et n'a aucun lien avec les organisations de gauche discréditées. Ses dirigeants, dont quelques-uns sont marxistes, sont soit clandestins, soit en prison. Différentes tentatives d'écraser la Fédération ont échoué et elle représente sans doute aujourd'hui l'avant-garde prolétarienne à Karachi. Deuxièmement, des groupes d'étude se sont formés dans tout le pays et ils commencent à analyser les leçons de l'échec de la gauche et du « communisme » pakistanais. Ils sont de nature diverse et sans coordination entre eux, et sont différents d'une ville à l'autre, mais un signe salutaire est qu'ils ont abandonné les vieilles phobies du stalinisme indien et leurs lectures comprennent des noms interdits depuis longtemps par Moscou et Pékin : Trotsky, Preobrajenski, Boukharine, Rosa Luxemburg, ainsi que Lukács, Korsch, Althusser, Sweezy et Mandel. Des perspectives intéressantes existent donc aujourd'hui, même si la tendance de ces cercles est encore théoriciste et académiciste. Ce sont des déviations que le mouvement révolutionnaire peut se permettre aujourd'hui, à condition qu'il sache les dépasser demain en faisant ses premiers pas vers la pratique révolutionnaire. La seule question qui demeure est de savoir si le Pakistan, en tant qu'État, durera assez longtemps pour que cette nouvelle orientation révolutionnaire soit testée en pratique.
Au cours de la dernière décennie, l'impérialisme a cherché à unifier les différentes forces bourgeoises du sous-continent indien. De façon assez curieuse, la partition du Pakistan et la création du Bangladesh ont rendu cette tâche plus facile, car elles ont fait comprendre aux classes dirigeantes que si elles ne s'unifiaient pas politiquement, elles ne seraient pas capables de faire face aux mouvements de masse dans la meilleure position stratégique. Et, tandis que les divisions inter-bourgeoises (à nouveau stimulées par l'explosion de la bombe indienne) irritent le Département d'État américain, Washington est prêt à opérer dans ces limites tant que le mouvement révolutionnaire du sous-continent est faible, désorganisé et brisé par la répression. (Il y a environ 70 000 prisonniers politiques en Asie du Sud-Est aujourd'hui, dont 30 000 aux Indes.) Ainsi des tendances à long terme vers l'unité militaire et politique, sinon territoriale, existent pour le sous-continent. La façon dont elles se développeront dépendra en large mesure de la montée du mouvement de masse, et, plus encore, du développement des partis révolutionnaires, éléments essentiels pour la victoire de ces mouvements de masse.
Été 1974