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Les dessous du positionnement du Pakistan sur l’Iran

par Farooq Suleyria

Le Pakistan est présenté comme un artisan de la paix au Moyen-Orient. Les actions du régime sont liées à sa position particulière dans les rapports de force mondiaux… mais sont un fardeau pour sa population.

La classe moyenne, la classe dirigeante et les médias, tout le monde se réjouit que le Pakistan soit au centre de l’attention internationale. Diriez-vous que le pays est réellement un artisan de la paix et qu’est-ce qui le place au centre de la scène internationale ?

Il y a plusieurs éléments à souligner. Premièrement, le Pakistan est un pays qui survit et prospère en s’appuyant sur sa politique étrangère, c’est-à-dire celle de sa classe dirigeante. Elle a compris dès 1947, lorsque le Pakistan est devenu un État-nation dans le contexte de la Guerre froide, quel parti elle pouvait tirer de cette situation.

C’est une économie périphérique, qui ne dispose pas de pétrole, d’or ou de quoi que ce soit que les classes dirigeantes pourraient vendre sur le marché mondial pour s’enrichir. L’industrie reste très peu développée. Le pays a même connu une désindustrialisation après une certaine industrialisation dans les années 50 et 60, et dans une certaine mesure dans les années 70. Aujourd’hui, le capitalisme pakistanais est essentiellement un capitalisme immobilier, avec un commerce international et local faible. Alors, de quoi vit la classe dirigeante ? Généralement de la dette, présentée comme une « aide étrangère », contractée notamment auprès des États-Unis ou de la Chine, et, depuis les années 1970, des pays du Golfe. Pour s’assurer ces prêts, elle doit entretenir de bonnes relations avec tout le monde. C’est ainsi que, depuis près de 80 ans, elle a appris à se frayer un chemin dans les méandres du pouvoir mondial. Cette histoire a joué un rôle dans les discussions autour de l’Iran.

Deuxièmement, l’Iran étant en conflit avec tous les autres pays de la région (y compris la Turquie), il ne pouvait faire confiance qu’au Pakistan, qui entretient de mauvaises relations diplomatiques avec Israël. De plus, la population pakistanaise exerce une énorme pression sur la classe dirigeante pakistanaise qui l’empêche d’établir des relations avec Israël. Enfin, depuis sa création, le Pakistan est dans les bonnes grâces de Washington, malgré des frictions occasionnelles comme lorsque le Pakistan soutenait les talibans et a joué un double jeu pendant les vingt années qui ont suivi le 11 Septembre.

Mais en 2025, la guerre avec l’Inde a propulsé la clique au pouvoir au-devant de la scène internationale. Le président Trump a succombé aux flatteries du soi-disant maréchal de l’armée pakistanaise. Plusieurs facteurs se sont conjugués pour que le Pakistan prenne une telle place, mais il n’est pas du tout un artisan de la paix : ironie du sort, alors que l’Iran et les États-Unis se rencontraient à Islamabad, la Chine accueillait des pourparlers de paix entre le Pakistan et l’Afghanistan.

En 2024, le Pakistan a connu des escarmouches avec l’Iran. En 2025, avec l’Inde. Cette année, avec l’Afghanistan. Le Pakistan est ainsi en guerre avec trois de ses quatre voisins. Depuis 1947, sa politique étrangère repose sur un élément essentiel : une politique anti-indienne. Il entretient de mauvaises relations avec l’Afghanistan : même lorsqu’il a importé et imposé par deux fois le pouvoir des talibans dans ce pays, le Pakistan n’a pas été capable d’établir de bonnes relations ce voisin.

Ce n’est pas un pays qui a stratégiquement besoin de la paix, ou qui y tient idéologiquement. C’est fortuitement qu’il a pu se présenter comme un artisan de la paix à l’échelle mondiale.

Cette image positive actuelle du Pakistan profite-t-elle d’une quelconque manière au pays ou à sa population ?

Cela profite à la classe dirigeante actuelle, de deux manières. Premièrement, le gouvernement actuel est arrivé au pouvoir grâce à des élections truquées, en 2024. Certains disent que les élections sont toujours en partie truquées – ce avec quoi je ne suis pas vraiment d’accord –, mais il est certain qu’en 2018, l’armée a truqué les élections et a porté Imran Khan au poste de Premier ministre. En 2018, nous avons commencé à qualifier le régime d’Imran Khan de régime hybride. Puis Imran Khan a été destitué en raison d’une lutte interne au sein de l’armée. Une faction a truqué les élections pour le remplacer par la famille Sharif. Le régime hybride actuel est donc bel et bien le produit d’élections truquées. C’est de là que vient son manque de crédibilité au niveau national.

Mais ils exploitent deux éléments. D’abord, la guerre contre l’Inde, qu’ils prétendent avoir gagnée. Et ensuite, cette image de faiseurs de paix, qu’ils ont utilisée pour gagner en légitimité au niveau national et renforcer la répression. Cette dernière est massive et sévit également dans les périphéries de ce pays. Dans la province du Baloutchistan, où un conflit et une répression massive sont en cours et dans certaines parties de la province du Khyber Pakhtunkhwa, le long de la frontière avec l’Afghanistan. L’image positive du Pakistan est donc utilisée pour gagner en légitimité et pour justifier la violence contre les provinces périphériques. Donc pour la classe dirigeante, oui, cela fonctionne très bien.

Deuxièmement, cette bonne image l’a aidée à obtenir davantage de soutien économique pour le pays, dans le cadre d’une crise économique à laquelle elle ne sait pas faire face. Mais cela n’apporte rien au peuple pakistanais. Sous prétexte de la guerre contre l’Iran, les prix du pétrole ont fortement grimpé. Les prix de l’électricité ont littéralement explosé alors que la population est déjà exaspérée par les factures d’électricité.

Si la politique internationale du Pakistan a historiquement profité à sa classe dirigeante, elle a été terrible pour le peuple. Ainsi, dans les années 1980, le Pakistan est devenu un camp de base pour le soi-disant djihad en Afghanistan, qui était une guerre par procuration menée par les États-Unis contre l’Union soviétique. Nous, citoyen·nes pakistanais·es, en avons subi les conséquences. Après le 11 Septembre, la classe dirigeante s’est également soumise aux États-Unis. Le peuple pakistanais a payé un prix énorme : au moins 70 000 personnes, entre 2001 et 2020, ont été tuées dans divers incidents liés au terrorisme. Le pays tout entier est devenu un champ de bataille pour les terroristes. Actuellement, sur le plan international, le terrorisme ne fait plus l’objet d’une attention aussi grande, mais ce conflit se poursuit, car les talibans soutiennent et encouragent désormais le Tehreek-e-Taliban Pakistan (Mouvement des talibans au Pakistan), qui cherche désormais à s’emparer du Pakistan et à y instaurer un État régi par la charia.

Ainsi, pour la population, ces politiques ont été tout simplement destructrices.

Vous avez indiqué que le Pakistan survit et prospère grâce à sa politique étrangère. Notre politique étrangère est-elle donc vraiment une réussite ?

Du point de vue des classes dirigeantes, oui, c’est un immense succès.

Lors de deux moments de l’histoire, les dirigeants pakistanais ont occupé, grâce à leur politique étrangère, une place importante. Ainsi, en 1974, à Lahore, sous la direction du Premier ministre de l’époque, Zulfikar Ali Bhutto, le Pakistan a accueilli le sommet islamique. Kadhafi était là, ainsi que Yasser Arafat et le roi Fayçal. Quelques autres dirigeants étaient également présents. Ce fut le plus grand rassemblement de dirigeants musulmans de l’époque, et ce sommet figurait dans les manuels scolaires. À l’Assemblée du Pendjab à Lahore, des monuments commémorent cet événement.

La conférence qui s’est tenue les 11 et 12 avril à Islamabad a peut-être été encore plus importante en raison de la présence d’une superpuissance, les États-Unis. Si auparavant le sommet islamique suscitait une certaine attention internationale, principalement en Asie et dans le monde musulman, il n’avait aucun attrait en l’Amérique latine. Mais, juste avant les négociations à Islamabad entre les États-Unis et l’Iran, lors de la Première Conférence antifasciste tenue au Brésil, à laquelle des délégué·es de plus de 40 pays différents ont participé, de nombreuses personnes, venues de nombreux pays, notamment d’Amérique latine, sont venues me voir pour avoir des informations sur le Pakistan.

Auparavant, en raison de la guerre indo-pakistanaise, le Pakistan était perçu, en Amérique latine, comme un pays dominé. Aujourd’hui, il négocie la paix avec l’Iran, qui est clairement perçu comme une victime de l’agression américaine. Cela a donc clairement aidé le Pakistan à se forger une bonne image sur la scène internationale. Mais cela ne profite pas à la population.

Le Pakistan entretient d’excellentes relations avec l’Iran, l’Arabie saoudite, les États-Unis et la Chine, tout à la fois. Comment y parvient-on ?

C’est une possibilité dont dispose la classe dirigeante. D’autres classes dirigeantes font de même, il n’est pas rare de chercher un équilibre entre la Chine et les États-Unis. Ce qui est déroutant et intéressant, c’est que le Pakistan les agace de temps en temps, tout en parvenant à rétablir de bonnes relations. Ainsi, pendant 20 ans, le Pakistan a offert un refuge aux talibans puis a rétabli ses relations avec les États-Unis. De même, le Pakistan irrite parfois les dirigeants chinois, notamment en ce qui concerne les Nouvelles routes de la soie. Des agressions sont perpétrées sans cesse contre les travailleurs et ingénieurs chinois qui travaillent sur différents projets au Pakistan mais ce dernier conserve de bonnes relations avec la Chine.

Cette capacité est liée à la nature de l’État, qui permet à la classe dirigeante d’adopter n’importe quelle position opportuniste. Le Bharatiya Janata Party, qui gouverne actuellement l’Inde, n’a pas la même capacité : même si la clique au pouvoir souhaite améliorer les relations avec le Pakistan ou entretenir de bonnes relations avec les musulmans indiens, elle ne peut pas le faire, sous peine de perdre sa base sociale. Mais au Pakistan, vous n’avez pas ce genre de contraintes idéologiques. En Inde, même avant le BJP, Nehru et ses disciples ne pouvaient pas adopter certaines positions.

Cela tient aussi au fait que l’État pakistanais est ce que l’on appelle en sciences politiques un État charnière : c’est un État qui, d’une certaine manière, attire toutes les superpuissances. Elles ne veulent pas le détruire et le désintégrer. Ce statut est exploité par la classe dirigeante pakistanaise, car chaque État clé, chaque superpuissance, a des intérêts dans ce pays.

Les dirigeants pakistanais ont perfectionné une autre compétence importante : ils sont très doués pour nouer des relations personnelles. C’était le cas d’Ali Bhutto dans les années 1960, et on voit actuellement le général Asim Munir se montrer très amical avec Trump, comme s’ils étaient des amis d’enfance. Cette capacité semble issue de l’époque coloniale, lorsque les seigneurs féodaux musulmans obtenaient des avantages par la flatterie. Nous savons ainsi que ces relations ont permis d’obtenir des avantages diplomatiques, mais aussi personnels. Des personnalités et ces cheikhs arabes viennent au Pakistan pour chasser, se marier et pour toutes sortes d’autres raisons…

Le 1er mai 2026

Farooq Suleyria, chercheur associé à l’université Södertörn de Stockholm et enseignant à l’université de Lahore, est militant de la IVe Internationale. Propos recueillis par Esha Wattoo, de Struggle TV. 

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