La récente guerre entre l’Afghanistan et le Pakistan a été éclipsée par l’attaque contre l’Iran par l’impérialisme américain et israélien. Pourtant, la guerre entre l’Afghanistan et le Pakistan, qui a débuté les 21 et 22 février 2026, a fait de nombreuses victimes dans les deux camps. Elle a été déclenchée par les frappes aériennes de l’armée de l’air pakistanaise sur l’est de l’Afghanistan (provinces de Nangarhar, Paktika et Khost).
Le gouvernement pakistanais de droite de Mian Shahaz Sharif a qualifié ces frappes de réponse aux attentats terroristes incessants perpétrés au Pakistan. Il les a présentées comme « ciblées » contre les camps du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) et de l’État islamique – province de Khorasan.
Le 26 février 2026, le gouvernement taliban afghan a lancé des représailles qui ont débuté par des affrontements à grande échelle à la frontière. Le Pakistan a alors déclenché une campagne militaire baptisée « Opération Ghazab Lil Haq »(juste colère ). Après plusieurs jours de combats, le ministre pakistanais de la Défense a annoncé que les deux pays étaient en « guerre ouverte ». Des frappes aériennes et des échanges d’artillerie auraient touché notamment Kaboul, Kandahar et Paktia.
Au 5 mars 2026, les bombardements intensifs se poursuivaient le long de la frontière contestée de la ligne Durand entre les deux pays.
Si les deux camps font état de lourdes pertes militaires, les chiffres réels sont contestés. Mais comme dans toute guerre, ce sont les civils qui sont les principales victimes, et des dizaines de milliers de personnes sont déplacées près de la frontière.
Bien que Trump ait initialement qualifié d’« excellente » l’attaque de l’armée de l’air pakistanaise contre différents districts d’Afghanistan, l’attaque concertée des États-Unis et de l’Israël sioniste contre l’Iran a détourné l’attention du monde entier et Trump a également oublié de commenter cette guerre.
Comment le fanatisme religieux s’est-il propagé en Afghanistan et au Pakistan ?
Face au silence total de tous les principaux pays impérialistes à l’égard de cette guerre qui s’intensifie entre l’Afghanistan et le Pakistan, le rôle de l’impérialisme américain dans la promotion du fondamentalisme religieux en Afghanistan au cours des années 1980 a été oublié. Pourtant, pour comprendre la guerre actuelle, nous devons revenir sur le passé.
Un groupe d’officiers afghans radicaux conduit par Nour Mohammed Taraki a réussi à renverser le gouvernement corrompu de Daoud en 1978. Un an plus tard, l’Union soviétique a envoyé des forces pour soutenir le nouveau gouvernement.Cela a déclenché la réaction de Washington, qui s’est associé au royaume saoudien pour fournir des armes modernes et un soutien économique considérable aux groupes fanatiques religieux qui souhaitaient renverser le régime. Parallèlement à son soutien à ces forces réactionnaires, la politique étrangère américaine n’a pas hésité à se ranger du côté de la dictature militaire de Zia Ul Haq au Pakistan.
Et ce, malgré le fait que le régime venait de pendre l’ancien Premier ministre Zulfiqar Ali Bhutto en avril 1979 sur la base d’une accusation de meurtre forgée de toutes pièces.
Pendant plus de dix ans après la mort suspecte du dictateur Zia Ul Haq dans un accident d’avion, l’impérialisme américain a soutenu le fanatisme religieux dans les deux pays. Cela s’est traduit par un soutien aux gouvernements pakistanais dirigés par Benazir Bhutto et Mian Nawaz Sharif, tout en aidant les moudjahidines en Afghanistan à prendre le pouvoir en 1992.
Les Talibans ont utilisé le Pakistan comme base pour l’éducation et l’entraînement de leurs troupes avant de prendre le contrôle de Kaboul en 1996.
L’élite dirigeante pakistanaise a accueilli favorablement l’arrivée au pouvoir des Talibans et a voulu laisser croire que cette action était la sienne. Les premières mesures prises par les Talibans après leur prise de pouvoir ont été la pendaison publique de M.Najibullah (qui s’était réfugié au siège de l’ONU à Kaboul après avoir été destitué en 1992) et l’interdiction de l’éducation des filles.
Cependant, après le 11 septembre, les forces de l’OTAN dirigées par les États-Unis ont renversé les Talibans. En dépit du fait que les Talibans contrôlaient moins de la moitié du pays, le renversement du régime et l’occupation totale du pays ont été exigés par Washington, alors que d’autres options auraient permis de les écarter du pouvoir. En installant un gouvernement pseudo-civil, l’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN a conduit à la propagation du fondamentalisme religieux au Pakistan.
Au Pakistan, le général Musharaf avait renversé le gouvernement de droite de Mian Nawaz Sharif en 1999.
Après le retrait des forces américaines le 15 août 2021, les Talibans sont revenus au pouvoir. Contrairement à ce qu’ils avaient vaguement promis, ils ont mis en place un gouvernement exclusivement masculin dirigé par le dirigeant suprême Mullah Hibatullah Akhundzada. Ce régime, qui succède à celui de 1996-2001, met l’accent sur l’interprétation stricte de la charia par les Talibans.
Le lien avec l’Inde
Au début de l’année 2026, le gouvernement taliban en Afghanistan et le gouvernement indien d’extrême droite de Modi ont instauré une relation pragmatique. Bien que l’Inde ne reconnaisse pas officiellement le régime taliban, elle a relevé le statut de sa représentation technique à Kaboul au rang d’ambassade à part entière et s’engage activement pour protéger ses intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires dans la région.
Ces relations ont été établies en réponse à l’évolution de la géopolitique de la région sud-asiatique.
À la suite de la guerre de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan en mai 2025, l’impérialisme américain a réduit ses relations avec l’Inde, apparemment parce que Trump était irrité par le refus de Modi de mettre fin à la guerre. Bien que le Pakistan ait reçu et dépensé 45 milliards de dollars américains de la Chine pour développer le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), Trump était préféré à la Chine par les généraux de l’armée et le gouvernement civil de Shahbaz Sharif.
L’atout Trump
Trump, afin de s’assurer que le Pakistan était de son côté avant d’attaquer l’Iran en juin 2025, a invité et chaleureusement accueilli à la Maison Blanche le maréchal Asim Munir, qu’il a désigné comme son « général préféré ». Quelques jours plus tard, l’armée de l’air et la marine américaines ont attaqué trois installations nucléaires en Iran dans le cadre de la guerre des douze jours, menée sous le nom de code de l’opération Marteau de minuit.
Le président Trump a déclaré que ces frappes avaient « complètement et totalement détruit » les principales installations d’enrichissement nucléaire iraniennes. Malgré cette affirmation, Trump a de nouveau attaqué l’Iran avec le même prétexte en février dernier.
Pendant ce temps, l’impérialisme indien a réagi à l’approfondissement des relations entre les États-Unis et le Pakistan en apportant un soutien accru aux talibans. Cela a entraîné une recrudescence des attaques à l’intérieur du Pakistan au cours des six derniers mois.
La guerre
Le lancement par le Pakistan d’une attaque à grande échelle contre le gouvernement dirigé par les Talibans est lié à l’escalade des activités terroristes dans la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP). On estime que près de 30 % de cette province est effectivement contrôlée par le Tehreek Taliban Pakistan (TTP), au moins la nuit, avec le soutien total des Talibans en Afghanistan.
En janvier 2026, le Pakistan a enregistré 87 attaques terroristes sur l’ensemble du territoire, dont 38 dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, la plus touchée parmi toutes les provinces. Selon les statistiques publiées par le centre d’études Pakistan Institute for Conflict and Security Studies (PICSS), basé à Islamabad, le nombre de morts dues aux combats en janvier 2026 a augmenté de 43 % par rapport à décembre 2025. Au total, 361 personnes ont été tuées au cours de ce mois.
En février 2026, la province de Khyber Pakhtunkhwa a été le théâtre d’attaques terroristes de grande ampleur. Le 6 février 2026, un attentat suicide contre une mosquée d’Islamabad a fait 40 morts et plus de 170 blessés. L’État islamique-Khorasan (EI-K) a pris pour cible la mosquée chiite pendant la prière du vendredi.
Lors d’une autre attaque importante le 16 février 2026 dans le district de Bajaur, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, onze membres des forces de sécurité et un enfant ont été tués. Le TTP a revendiqué la responsabilité des attentats à la bombe et des fusillades qui ont frappé impitoyablement et de manière incessante des mosquées et des marchés. Ils ont eu l’audace de s’attaquer à des cibles difficiles, notamment des bases militaires et des aéroports, et sans aucune vergogne à des cibles faciles, telles que des écoles et des sanctuaires.
Ils ont décapité des policiers et des soldats pakistanais, puis ont mis en ligne des vidéos sur les réseaux sociaux pour que le monde entier puisse les voir.
Leur influence croissante et leurs attaques terroristes persistantes constituent un défi pour l’État pakistanais. Entre 2018 et 2022, le Premier ministre pakistanais Imran Khan, du Tahreek Insaf (PTI), a choisi la voie des négociations avec les fanatiques religieux comme moyen de contrer leur influence.
Pendant son mandat, douze durs du TTP ont été libérés. En fait, le Pakistan a déjà négocié au moins une demi-douzaine d’« accords de paix » avec le TTP. Ces négociations ont renforcé l’influence des fanatiques religieux, transformant le Pakistan en un deuxième Afghanistan.
Comme l’a écrit Ashan Butt, professeur associé à l’université George Mason, dans Aljazeera du 27 octobre 2021 :
« Le TTP souhaite renverser, par la violence ou par d’autres moyens, l’État pakistanais et imposer son interprétation de la charia dans tout le pays. Il n’y a pas de compromis, pas de concession ni d’acte de générosité qui permettrait à Islamabad d’acheter la tolérance du TTP.
En fait, tout ce qu’un accord de paix permettra – comme cela a toujours été le cas avec le TTP – c’est de lui permettre de se regrouper, de se réorganiser, de se réarmer et de renforcer sa capacité à semer la mort et la destruction.
« Imran Khan était emblématique d’une position profondément bienveillante envers les talibans. Ce n’est pas pour rien qu’il a été surnommé « Taliban Khan ». – Ashan Butt écrivait cela dans un article intitulé « Les pourparlers d’Imran Khan avec les talibans pakistanais n’apporteront pas la paix ».
Les négociations avec des fanatiques religieux ne sont jamais un moyen d’obtenir la paix. Imran Khan, aujourd’hui emprisonné pour corruption, a révélé par la suite qu’il avait accueilli 5 000 talibans au Pakistan en leur promettant une réinsertion. Après que son gouvernement eut perdu un vote de défiance, les activités terroristes des Talibans ont atteint un niveau record dans toutes les régions du Pakistan. À ce jour, le gouvernement PTI de la province de KP continue de promouvoir les négociations avec les fanatiques.
Plus de 50 000 Pakistanais·es ont été tué·es dans des attentats terroristes perpétrés par les talibans au Pakistan au cours des 20 dernières années.
À la suite du bilan décevant des gouvernements civils qui se sont succédé depuis la fin de la dictature du général Musharaf en 2008, le paysage politique pakistanais dans son ensemble s’est encore déplacé vers la droite. C’est un terrain très favorable à la promotion des groupes et des idéologies fondamentalistes religieux.
Au lieu de tirer les leçons du passé, les gouvernements civils favorisent tel ou tel groupe religieux, pour ensuite se retourner contre eux dans d’autres circonstances. Ils tentent alors de débarrasser le pays de ces fanatiques religieux parrainés par l’État en les interdisant, en les emprisonnant et en les tuant.
Aucune de ces organisations fanatiques religieuses n’est originaire du Pakistan.
Malgré ces expériences, les gouvernements civils dominés par l’armée ne rompent jamais leurs relations avec ces idéologies et ne développent jamais de stratégies efficaces pour les contrer. Pourtant, l’armée reste le véritable détenteur du pouvoir, nouant et rompant des alliances et des gouvernements, selon ce qui sert le mieux ses intérêts. Il en résulte que, sur les 29 Premiers ministres que le Pakistan a connus depuis son indépendance en 1947, aucun n’a accompli un mandat complet de cinq ans.
Les opérations militaires n’ont jamais été une véritable solution pour mettre fin à la domination du fanatisme religieux.
Opérations militaires de l’armée pakistanaise
Depuis 2001, les forces pakistanaises ont mené au moins dix opérations militaires majeures, ainsi que de nombreuses opérations de moindre envergure :
1- Opération Enduring Freedom (2001-2002),
2- Opération Al Mizan (2002-2006),
3 - Opération Zalzala (2008),
4- Opérations Sher Dil, Rah-e-Haq,
5- Rah-e-Rast (2007-2009),
6- Rah-e-Nijat (2009-2010).
7- Opération Zarb-e-Azb (2014-2016) : Lancée en juin 2014 dans le nord du Waziristan après l’attaque de l’aéroport de Karachi, cette offensive de grande envergure et prolongée visait à démanteler le TTP et à éliminer les combattants étrangers à ses côtés, ce qui a entraîné le déplacement de centaines de milliers de personnes.
8- Opération Radd-ul-Fasaad (2017-présent) : une opération nationale à large spectre lancée pour éliminer la « menace résiduelle/latente » du terrorisme, combinant des actions militaires et des opérations basées sur le renseignement (IBO).
9- Opération Azm-e-Istehkam (annoncée en 2024) : une opération envisagée, très controversée et, selon certaines sources, qui n’a pas été mise en œuvre, destinée à freiner la reprise des activités terroristes dans les régions frontalières.
10- Opérations récentes (2025) :
Aucune n’a abouti à l’élimination du fanatisme, au contraire, des groupes toujours plus fanatiques ont émergé.
L’armée a continué à cibler les repaires des groupes armés dans les régions montagneuses proches de la frontière afghane, souvent à l’aide d’hélicoptères et, selon des rapports récents, en lançant une « guerre ouverte » contre le TTP en raison de l’intensification de l’insurrection.
Le Pakistan a deux États religieux à ses frontières : l’Iran et l’Afghanistan, mais alors que les Talibans cherchent toujours à étendre leur révolution religieuse au Pakistan, l’Iran ne l’a jamais fait du fait que la communauté chiite y est minoritaire. La présence de ces deux États dirigés par des extrémistes religieux est un autre facteur favorable à la propagation des idées fondamentalistes religieuses.
Après avoir échoué à freiner la montée constante des groupes fanatiques religieux, une guerre a été déclenchée, mais elle ne peut aboutir à une solution permanente ni pour l’Afghanistan ni pour le Pakistan.
Il y aura de nouveaux bains de sang même si un cessez-le-feu est conclu entre les deux pays.
Nous ne pouvons pas soutenir cette guerre. Les bombardements en Afghanistan ou le terrorisme au Pakistan n’apporteront pas la paix. En revanche, nous revendiquons l’arrêt immédiat de la guerre et des activités terroristes menées par les Talibans.
Ni le Pakistan ni aucun autre pays ne devrait reconnaître le gouvernement taliban comme gouvernement afghan légitime. Les échanges commerciaux avec l’Afghanistan doivent reprendre sous l’égide des commerçants eux-mêmes, indépendamment du gouvernement afghan.
Le gouvernement pakistanais doit changer sa politique à l’égard des groupes religieux fanatiques. Il doit rompre ses liens avec l’État qui les soutient. Il ne devrait y avoir aucune subvention publique ni aucune loi discriminatoire à l’encontre d’une religion ou d’une minorité religieuse.
En outre, le gouvernement doit prendre ses distances avec l’administration Trump aux États-Unis. Il ne devrait pas y avoir de représentation pakistanaise dans le soi-disant Conseil de paix de Trump et la candidature de Trump au prix Nobel de la paix devrait être retirée.
Nous ne pouvons pas attendre la mise en œuvre de telles mesures transitoires de la part du gouvernement pakistanais actuel, qui a battu tous les records de servilité envers Trump.
Il nous faut développer notre propre autorité politique, indépendante de ces partis capitalistes et féodaux. Voilà qui serait le remède définitif contre la montée du fondamentalisme religieux, et la voie vers le socialisme.
Publié le 5 mars par ESSF. Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro.