Alors que les frappes transfrontalières s’intensifient et que le ministre pakistanais de la Défense déclare une « guerre ouverte » contre le gouvernement taliban afghan, la politique menée de longue date par Islamabad vis-à-vis de l'Afghanistan semble soumise à de fortes tensions. S’agit-il simplement d’un nouvel épisode dans une relation frontalière instable — ou des retombées de décennies de stratégie militarisée et de politique par procuration ?
Dans cet entretien accordé à Alternative Viewpoint, Farooq Sulehria – militant de la IVe Internationale, universitaire et journaliste pakistanais – analyse la crise sous un angle structurel. Il revient sur l’héritage de la « profondeur stratégique », sur la dynamique de Frankenstein du patronage djihadiste, sur le caractère idéologique du régime taliban et sur les dangers du campisme au sein de certaines fractions de la gauche. Rejetant à la fois le militarisme d’État et l’autoritarisme théocratique, Sulehria soutient que la confrontation actuelle reflète une crise plus profonde de l’ordre régional, dont les coûts seront supportés en premier lieu par les classes populaires des deux côtés de la ligne Durand1
Le ministre pakistanais de la Défense a déclaré une « guerre ouverte » contre le gouvernement taliban afghan. Cette escalade constitue-t-elle une rupture tactique ou marque-t-elle l’épuisement de la vieille doctrine du Pakistan concernant l’Afghanistan ?
Il ne s’agit ni d’une rupture tactique ni de l’épuisement du concept de la « profondeur stratégique ». Cette déclaration traduit la frustration croissante d’Islamabad face à un conflit qui s’enlise. Une déclaration de guerre ne se fait pas à la légère ; elle suppose des préparatifs préalables. Ce n’est qu’après avoir épuisé d’autres options que le Pakistan a désigné comme adversaire le régime taliban qu’il avait autrefois contribué à installer. Ironie de l’histoire : le ministre de la Défense Khawaja Asif avait lui-même exprimé sa gratitude lorsque les talibans avaient vaincu les États-Unis et repris Kaboul.
Les affrontements frontaliers se sont intensifiés depuis octobre dernier, donnant lieu à des frappes pakistanaises contre Kaboul et d’autres villes. Le Qatar, la Turquie et la Chine auraient facilité 65 cycles de négociations entre Kaboul et Islamabad — sans résoudre la question du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP, mouvement des talibans pakistanais). Pendant ce temps, ce dernier a intensifié ses attaques au Pakistan, opérant depuis des sanctuaires en Afghanistan. Près de 1 000 attentats ont été recensés l’an dernier, la plupart attribués au TTP.
Depuis octobre, le Pakistan a fermé sa frontière et suspendu ses échanges commerciaux avec l’Afghanistan. Pays enclavé, celui-ci dépend fortement du Pakistan pour le transit commercial – notamment vers l’Inde – ainsi que pour des importations essentielles comme le blé, les légumes ou les médicaments.
Parallèlement, les actions nationalistes se sont intensifiées dans la province pakistanaise du Baloutchistan. Islamabad accuse l’Inde de soutenir les séparatistes baloutches. De son côté, le régime taliban a développé des relations avec New Delhi, au grand dam d’Islamabad, en partie pour contrebalancer la pression pakistanaise.
Pendant des décennies, le Pakistan a justifié l’octroi de refuges aux talibans afghans au nom de la « profondeur stratégique », selon laquelle l’Afghanistan devait servir d’« arrière-cour amicale » en cas de conflit avec l’Inde, puissance démographiquement et militairement supérieure. Cette logique continue de structurer la pensée stratégique pakistanaise.
Le concept de « profondeur stratégique » a influencé la politique d’Islamabad pendant des décennies. Cette doctrine s’est-elle effondrée ?
Au contraire, elle semble loin d’avoir disparu. Des commentateurs proches de l’establishment évoquent ouvertement l’hypothèse d’un changement de régime à Kaboul. Il est difficile de déterminer si Islamabad poursuit activement cette option, mais on ne peut l’exclure. Le Pakistan a déjà expérimenté diverses formes d’ingérance politique en Afghanistan.
Ces idées peuvent paraître irréalistes, voire contre-productives. Elles révèlent néanmoins la persistance – voire l’obsession – dans la « profondeur stratégique ». L’escalade actuelle traduit la volonté d’Islamabad de discipliner un régime taliban qui ne se comporte plus comme un mandataire docile.
Dans quelle mesure ce conflit est-il le produit de l’engagement historique du Pakistan dans la guerre par procuration ?
C’est un cas classique du monstre de Frankenstein – ou de l’apprenti sorcier. Le Pakistan est depuis longtemps à la fois le berceau et le terreau du fondamentalisme islamique. Depuis le soi-disant « djihad afghan » – que ses critiques qualifiaient de « djihad du dollar » – l’État a encouragé ce qui s’apparente à une véritable industrie du djihad.
D’abord dirigée contre l’occupation soviétique, cette infrastructure a ensuite été tournée contre l’Inde. La distinction opérée entre « bons » et « mauvais » talibans montre que la logique politique sous-jacente demeure intacte.
Comment évaluer la responsabilité du régime taliban ?
Le régime afghan a manifestement peu fait pour contenir le TTP. Certains invoquent son incapacité à contrôler pleinement le groupe. Mais des affinités idéologiques, des contraintes pratiques et des calculs géopolitiques entrent également en jeu. Les talibans ont utilisé la carte du TTP pour affirmer leur autonomie vis-à-vis du Pakistan et diversifier leurs alliances régionales.
Sommes-nous face à un simple cycle d’agression et de représailles ?
Il s’agit d’un choc de barbaries. Aucune des deux parties ne peut prétendre à une supériorité morale. Le régime taliban a institutionnalisé ce qui s’apparente à un apartheid de genre et gouverne par la peur. Sa base sociale est étroite.
De son côté, l’establishment militaire pakistanais raisonne à travers une vision sécuritaire du monde, considérant chaque question comme une affaire de sécurité nationale. Lorsque deux régimes privilégient la coercition au détriment de la politique, l’espace diplomatique se réduit.
Les civils en paient le prix. Les Afghans vivent dans des conditions infernales depuis 1979. Les populations pakistanaises, notamment au Khyber Pakhtunkhwa2, ont subi la violence des talibans, les opérations militaires de l’État et les conflits confessionnels. Les interventions impérialistes occidentales – de la guerre froide à la « guerre contre le terrorisme » – ont posé les bases de cette catastrophe, que les acteurs régionaux ont ensuite consolidée.
Comment caractériser le régime taliban aujourd’hui ?
Certains ont tenté de présenter les talibans comme des islamo-nationalistes. Je ne partage pas cette analyse. Ils représentent l’une des formes les plus extrêmes du fondamentalisme islamique.
Le nationalisme met l’accent sur la langue, la culture et l’histoire communes. Le fondamentalisme islamique subordonne ces catégories à un ordre religieux transnational régi par la charia. La culture y est souvent dénoncée comme une corruption morale.
Certaines lectures ont même voulu voir dans les talibans une expression de la lutte des classes. Ces interprétations relevaient déjà d’un campisme apparu après le 11 septembre.
Comment aborder la question de la souveraineté ?
Le Pakistan invoque la souveraineté contre les sanctuaires du TTP ; les talibans l’invoquent contre les frappes aériennes. Chacun mobilise le droit international de manière opportuniste. C’est un choc de barbaries.
Les véritables victimes sont les civil·es des deux côtés de la ligne Durand.
Que révèle cette crise sur l’ordre régional ?
Elle s’inscrit dans une instabilité croissante des relations internationales. L’ONU apparaît marginalisée. Un ordre libéral profondément hypocrite est remplacé par une configuration plus volatile encore. La multiplication des guerres interétatiques est un signe inquiétant.
Quel impact pour les classes populaires ?
Comme toujours, ce sont les classes populaires qui paieront le prix – déplacements, chômage, militarisation, austérité accrue.
Quelle position pour la gauche ?
Le Pakistan ne pourra vaincre le fondamentalisme sans adopter une orientation résolument laïque. Le régime taliban ne doit pas être reconnu. La solidarité doit aller au peuple afghan – en particulier aux femmes confrontées à un apartheid institutionnalisé.
La gauche ne doit s’aligner ni sur Islamabad ni sur Kaboul. Nous rejetons la guerre et exigeons justice, démocratie et responsabilité.
Il est préoccupant de voir certains se réclamant de la gauche soutenir l’escalade militaire au nom de l’anti-fondamentalisme. Cela relève d’un « orientalisme interne » : une lecture chauvine du conflit comme choc des civilisations.
Existe-t-il un espace pour une solidarité régionale ?
Nous devons dépasser le cadre strictement pakistano-afghan et penser en termes sud-asiatiques. En Afghanistan, la répression rend les réseaux diasporiques essentiels. Au Pakistan aussi, les voix progressistes sont marginalisées.
Mais un tel projet est indispensable. Ce n’est qu’en construisant une solidarité régionale que nous pourrons affronter à la fois le militarisme et le fondamentalisme.
Publié le 1er mars 2026 par Alternative Viewpoint.
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La ligne Durand est le nom donné à la frontière de 2 430 kilomètres entre l'Afghanistan et le Raj britannique, établie le 12 novembre 1893 par un accord entre l'émir Abdur Rahman Khan et Sir Mortimer Durand représentant l'Empire britannique. Elle divise artificiellement des tribus pachtounes qui partagent la même langue et la même organisation sociale. Cette frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan n’est pas reconnue par ce dernier.
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Khyber Pakhtunkhwa est l'une des quatre provinces fédérées du Pakistan, située dans le nord-ouest du pays, le long de la frontière avec l'Afghanistan.