La proclamation de l’état d’urgence et l’instauration d’une dictature constitutionnelle par Indira Gandhi reposent une série de questions fondamentales par rapport à l’Inde. Quelle est la nature de l’État indien ? Quelle est la forme de pouvoir politique que la classe dominante de l’Inde préfère à l’étape présente ? Indira Gandhi a-t-elle transformé de manière décisive la situation en proclamant l’état d’urgence ? Avant de répondre à ces questions, expliquons les raisons principales de la proclamation de l’état d’urgence.
Le parti du Congrès a détenu un monopole complet de pouvoir au niveau du gouvernement central depuis l’indépendance du pays acquise en 1947. Ce pouvoir bourgeois a été plus stable que nulle part ailleurs dans un pays semi-colonial, et même que dans plusieurs pays d’Europe capitaliste. Ce monopole n’a jamais été sérieusement mis en question dans l’arène de la politique parlementaire bourgeoise. Il a été détruit dans quelques États, mais jamais au niveau du gouvernement central.
Les élections de 1971 se soldèrent par une nouvelle victoire électorale écrasante du Parti du Congrès. Son dirigeant principal, Indira Gandhi, émergea de ces élections fortement renforcé. Mais, au cours des cinq années suivantes, la crise sociale prit sa vengeance sur le parti du Congrès. Des explosions populistes se produisirent, par un bloc dirigé par la figure bonapartiste de Jayaprakash Narayan, et dominé pour l’essentiel par les anciens opposants de droite d’Indira Gandhi au sein du Parti du Congrès autour de Morarji Desai ainsi que par le parti raciste d’extrême droite Jan Sangh, avec la participation du PS et du PC (marxiste).
Les succès de foule que ces vieux routiers de la politique ont pu obtenir ont incontestablement inquiété la direction centrale du Parti du Congrès. Le fait que le mouvement populiste fut canalisé vers une opposition parlementaire « unifiée », prête à ébranler la majorité du Congrès aux élections législatives de 1976 ; le fait que cette opposition « unifiée » venait de remporter un important succès aux élections dans l’État de Gujarat, où elle gagna la majorité absolue malgré une intervention personnelle hyperactive d’Indira Gandhi dans la campagne électorale, constitue sans doute un facteur majeur pour motiver la proclamation de l’état d’urgence.
Le prétexte immédiat avancé par Indira Gandhi fut l’appel réitéré de J. P. Narayan à l’armée et à la police pour qu’elles « défendent la constitution », joint à l’entraînement accéléré de bandes de volontaires armés par le Jan Sangh. Nous disons : le prétexte, car nous ne croyons pas qu’il y avait un danger réel de coup d’État militaire (malgré les appels de Narayan) ou que le Jan Sangh préparait réellement une insurrection. Si les dirigeants du Congrès avaient été inquiets de ce que le Jan Sangh mijotait, ils étaient parfaitement armés pour faire face à toute éventualité, sans devoir proclamer l’état d’urgence.
La menace réelle, ce fut la remise en question sérieuse du pouvoir politique central du Parti du Congrès. Si la tendance actuelle de l’opinion publique s’était prolongée, le Congrès pouvait perdre les élections législatives en 1976. L’état d’urgence permet à Indira Gandhi de retarder la date des élections jusqu’au moment où elle croit de nouveau être certaine de les gagner.
Un facteur complémentaire fut le verdict de la Cour la condamnant pour « pratiques corrompues » au cours de sa propre campagne électorale lors des dernières élections, verdict qui menaça sa propre position personnelle. Elle a fait appel contre ce verdict devant la Cour suprême. Si la Cour suprême confirme le verdict du tribunal qui l’empêche d’exercer son mandat, il lui sera difficile de continuer à exercer la fonction de premier ministre même dans des conditions d’état d’urgence. Sans l’état d’urgence, il est certain qu’elle devrait, dans ce cas, démissionner immédiatement.
Voilà les raisons politiques qui expliquent à notre avis la proclamation de l’état d’urgence. L’interprétation de l’état d’urgence en termes de « déterminisme économique pur » (capitalistes agraires contre capitalistes industriels ; secteur pro-US de la bourgeoisie contre secteur pro-soviétique, etc.), est à la fois simpliste et fausse. Il n’y a aucune preuve que la bourgeoisie indienne en tant que telle ait décidé en bloc de rompre avec le Parti du Congrès et de s’accrocher à l’étoile montante de J.P. Narayan. Il y a sans aucun doute des secteurs mineurs de la classe dominante qui ont appuyé le mouvement de J. P. Narayan. Mais, même à leur propos, l’impression qui prédomine est qu’ils avaient l’intention d’adresser une sérieuse semonce au Congrès plutôt que de vouloir le décapiter.
La bourgeoisie indienne est-elle une bourgeoisie compradore ?
Pour comprendre pourquoi l’Inde est le seul État postcolonial en Asie et en Afrique qui a maintenu pendant longtemps quelques éléments fondamentaux de démocratie bourgeoise, nous devons partir d’une analyse du rôle et de la position de la bourgeoisie indienne. Contrairement à la Chine, où la bourgeoisie avait, dès le départ, un caractère compradore, en Inde, des capitalistes autochtones se sont développés indépendamment du capitalisme britannique. Jusqu’au milieu des années 1870, il n’y avait pas de législation qui entravait le développement industriel en Inde 1. Déjà à la fin de la première guerre mondiale, le montant total du capital indien investi dans l’industrie y dépassait le montant du capital britannique, symbolisant ainsi le déclin graduel de la suprématie de l’impérialisme britannique dans le sous-continent.
L’industrie cotonnière, et plus tard l’industrie du fer et de l’acier, furent financées et dominées par le capital indien. Ce furent des secteurs de cette bourgeoisie indienne qui encouragèrent la formation du Parti du Congrès dès la fin des années 1880. En fait, le Parti du Congrès indien est un des partis bourgeois les plus anciens du monde.
Au cours des premières décennies de son existence, le Congrès proclama chaque année son allégeance au Roi-de-Grande-Bretagne-et-Empereur-de-l’Inde dans un langage à tel point hyperbolique que même le vice-roi britannique trouva qu’il y allait un peu fort. Ce ne fut qu’au cours des années 1930 que le Congrès déclencha son offensive contre la domination directe des Britanniques. Durant toute cette période, il fut appuyé à fond par la classe capitaliste indienne qui disposa d’un stratège fort capable dans la personne de Birla. Lorsque Nehru passa par une des phases les plus radicales de son activité politique, à la fin des années 30, et qu’il flirta ouvertement avec les idées communistes, Birla prit violemment à partie un groupe de capitalistes de Bombay qui avaient dénoncé Nehru. Birla comprit parfaitement que Nehru n’allait pas mener une opposition réelle contre le Mahatma Gandhi et qu’il ne romprait pas avec lui. Et comme Gandhi était l’homme politique le plus clairvoyant que la bourgeoisie indienne avait produit, et qu’il était parfaitement intégré aux desseins de la bourgeoisie, Birla se rendait compte qu’il n’y avait pas de raisons d’être inquiet quant à l’avenir de Nehru 2.
Il est important de comprendre tout cela afin de saisir la nature de l’État colonial que la Grande-Bretagne a introduit en Inde et qui a permis une transition sans solution de continuité de la colonie au règne de la bourgeoisie autochtone. Pour formuler l’idée de manière plus « provocatrice » : d’une manière déformée et partielle, l’impérialisme britannique avait commencé la révolution démocratique-bourgeoise en Inde. Il a créé un appareil qui a permis d’intégrer le mouvement nationaliste montant, et qui a en même temps érigé une barrière objective contre le processus de révolution permanente en Inde. L’Act of India (Loi sur l’Inde) de 1935, qui a permis au Parti du Congrès de constituer le gouvernement dans une majorité de provinces de l’Inde douze ans avant l’Indépendance, fut le point culminant d’années de préparation systématique de cette intégration par la classe dominante britannique et par sa contrepartie indienne.
Un des piliers principaux du processus démocratique-bourgeois en Inde fut la presse. La presse publiée en langues autochtones fut un élément décisif pour assurer le lien entre le Parti du Congrès et sa base. Des atteintes à la liberté de la presse furent une source constante de frictions entre les nationalistes et l’impérialisme. Le folklore nationaliste en Inde comporte de nombreuses anecdotes concernant les défis lancés par un rédacteur en chef bengali par-ci ou un journaliste hindi par-là, à l’égard de la censure britannique. C’est ce qui donne une pointe d’ironie à la censure qu’Indira Gandhi impose maintenant à la presse de son pays.
La base de la démocratie bourgeoise en Inde, ce fut la puissance économique relative de la bourgeoisie indienne. Les gouvernements du parti du Congrès venus au pouvoir après l’Indépendance ont poursuivi une politique d’intervention étatique dans l’économie, non pour affaiblir mais pour renforcer le pouvoir de la bourgeoisie. Ce fut l’autonomie relative de la bourgeoisie indienne par rapport aux classes dominantes impérialistes qui permit à Nehru de maintenir sa politique du « neutralisme » au cours de la période de la « guerre froide », et qui l’élevèrent au niveau de héros des « conférences du tiers-monde » comme celle de Bandoeng. Ironiquement, lorsque se produisit l’agression anglo-franco-israélienne contre l’Égypte en 1956, elle fut appuyée par le Pakistan islamique, tandis que la République laïque de l’Inde s’y opposa vigoureusement et offrit diverses formes de solidarité à Nasser.
Pour éviter des malentendus, nous devons insister sur le fait qu’en mentionnant la force relative de la bourgeoisie indienne, nous n’impliquons d’aucune manière que l’Inde soit un pays industriel similaire aux pays impérialistes métropolitains. Par ailleurs cependant, il est difficile de caractériser l’Inde comme un pays « semi-colonial » à proprement parler, et encore moins comme un pays dans lequel prédomineraient des rapports semi-féodaux. Bien que des poches semi-féodales substantielles subsistent, le mode de production prédominant est capitaliste. Par ailleurs, si la Grande-Bretagne a, pendant une certaine période, laissé les mains libres aux industriels indiens, elle n’a, d’aucune manière, encouragé une industrialisation globale de l’Inde.
En plus du fait qu’un tel processus serait allé à l’encontre des besoins de l’impérialisme britannique, il aurait impliqué la mobilisation de la paysannerie et la destruction de la grande propriété foncière, tâches que ni les capitalistes britanniques ni les capitalistes indiens ne purent ni ne voulurent entreprendre réellement.
Il y eut certes quelques réformes agraires, dont le but essentiel était la création d’une classe de koulaks à la campagne en tant que bastion de la réaction. Il y a même une interpénétration croissante entre le capital urbain et le capital agraire. Mais c’est justement l’incapacité du capitalisme indien à transformer radicalement les campagnes qui explique toutes les contradictions fondamentales de son développement spécifique, et qui a rendu nécessaire une intervention croissante de l’État dans l’économie. Elle implique aussi qu’il n’y a pas d’issue pour la sous-industrialisation de l’Inde, hormis une rupture globale avec le mode de production capitaliste, c’est-à-dire une révolution socialiste.
Le fameux slogan de Rosa Luxemburg « Notre revendication minimum, c’est le socialisme », est d’une actualité étonnante aujourd’hui pour les masses laborieuses des villes et des villages de l’Inde. La crise sociale continue, qui reflète à la fois l’incapacité du capitalisme indien à trouver même des solutions à court terme ainsi que la crise internationale du système capitaliste. Cela implique en pratique des famines de plus en plus intenses, une détérioration constante du niveau de vie des masses, ainsi qu’un développement industriel des plus inégaux (40 % de l’impôt sur le revenu de tout le pays est collecté dans une seule ville : Bombay), un nombre sans cesse croissant de paysans sans terre et sans emploi.
Dans une telle situation, la tendance politique à moyen terme est vers l’érosion d’une démocratie bourgeoise déjà de plus en plus fragile, et vers l’institutionnalisation d’une dictature de droite. Il est vain de spéculer sur les formes que prendrait une telle dictature. Dans un certain sens, l’état d’urgence présent fait partie de cette tendance. Mais il en est également séparé dans le sens qu’il correspond à des fins tactiques immédiates du Parti du Congrès, plutôt qu’à des fins de la bourgeoisie dans son ensemble.
Une dictature de droite stable devrait jouir de l’appui de tous les partis bourgeois et de tous les secteurs principaux de la bourgeoisie, ainsi que de l’appui de l’armée, même si les généraux n’étaient pas ouvertement associés à la dictature. L’état d’urgence actuellement en vigueur ne jouit point d’un tel appui généralisé. En outre, son maintien dépend largement de la destinée politique personnelle d’Indira Gandhi. Un verdict de la Cour suprême qui lui est défavorable pourrait précipiter une division majeure au sein du Parti du Congrès, où son principal ministre Jagjivan Ram attend calmement et patiemment derrière des coulisses, pour poser sa candidature au pouvoir.
La dictature militaire est-elle une possibilité immédiate ?
Tout parti bourgeois qui gouverne après avoir suspendu la constitution et restreint les droits démocratiques, doit se demander jusqu’où il peut aller sans l’appui de l’armée. Une question subsidiaire et non moins importante est celle de savoir jusqu’à quel point l’armée l’appuierait, s’il intensifie la répression. Or, une dictature militaire sonnerait le glas de la Fédération indienne telle qu’elle est actuellement constituée. L’armée est encore dominée par les dites « races martiales », ainsi appelées par les Britanniques. Malgré les efforts du gouvernement, il n’est pas encore possible d’appeler l’armée indienne une « armée nationale ». Son emploi pour mettre à raison des États récalcitrants en Inde méridionale, ou au Bengale et en Assam, provoquerait des réactions des plus massives. L’exemple du Bangladesh souligne le résultat possible d’une tentative de gouverner un État multinational, en s’appuyant sur une armée composée pour l’essentiel de Pendjabis.
Cela ne signifie évidemment pas qu’on puisse, en toute éventualité, exclure la possibilité d’une dictature militaire en Inde. S’il y avait une montée impétueuse du mouvement de masse, dirigée par des partis révolutionnaires, et qui mettrait en danger l’existence même du régime capitaliste en Inde, il n’y a pas de doute que l’armée agirait, et qu’elle agirait rapidement.
Mais aujourd’hui, il n’y a pas de menace pareille pour la bourgeoisie indienne. Le « communisme » y est plus faible que jamais, déchiré par des divisions internes (les maoïstes à eux seuls sont divisés en vingt organisations différentes) et incapables de développer une stratégie révolutionnaire. Le marxisme révolutionnaire n’existe pas comme force organisée dans le pays dans son ensemble. Ainsi, malgré la crise sociale et les explosions passées et présentes de colère populaire, on ne peut pas dire que le capitalisme soit déjà sérieusement menacé en Inde. Pour cette raison, il est peu probable que la bourgeoisie indienne soit prête à opter en faveur d’une dictature militaire, malgré la gravité de la situation économique et sociale.
Ce fait pourrait se retourner sérieusement contre le Parti du Congrès, s’il devait commencer à éliminer par des mesures répressives-administratives des gouvernements d’État élus qui lui sont hostiles, comme au Gujarat ou au Tamil Nadu. Ces deux gouvernements représentent les intérêts de bourgeoisies régionales, opposés aux intérêts des monopoles qui dominent la situation nationale. Ni le Grand Capital ni l’armée ne désirent un conflit violent avec ces bourgeoisies régionales, conflits mettant en danger l’unité de la Fédération indienne 3. En fait, la structure fédérale de l’Inde pourrait bien se révéler être le roc sur lequel échoue l’état d’urgence, même si Indira Gandhi retarde les élections législatives au-delà de 1976.
Le stalinisme indien : échecs et mystifications
Dans le cadre de cet article, il n’est pas possible de traiter de la banqueroute du mouvement stalinien en Inde, si ce n’est de la manière la plus synthétique. Il est néanmoins symbolique que ses deux principaux partis, le CPI (Communist Party of India, pro-Moscou) et le CPM (Communist Party-Marxist, d’abord pro-chinois, puis indépendant de Moscou et de Pékin) se sont trouvés en opposition violente l’un à l’égard de l’autre au cours des événements des dernières semaines, non pour des raisons de divergences doctrinales, mais parce qu’ils appuyaient différents secteurs de la même bourgeoisie indienne !
Le CPI appuie la prétendue « bourgeoisie progressiste », c’est-à-dire le Parti du Congrès dirigé par Indira Gandhi, alors que le CPM appuie le mouvement de J. P. Narayan, espérant récolter les fruits électoraux de cette association. Le dénominateur commun de la ligne politique des deux partis, c’est la variante la plus grossière du crétinisme parlementaire.
Les marxistes révolutionnaires ne sont évidemment pas opposés à la participation à des élections bourgeoises. Dans un pays comme l’Inde, vu la nature spécifique de l’État colonial, la participation aux élections a toujours été massive. Les liens entre les élections et les luttes de masse sont révélés de manière frappante par la victoire électorale du CPI (à ce moment encore uni) au Kerala en 1957, et par la victoire électorale du CPM au Bengale occidental exactement dix ans plus tard. Ces deux victoires furent le reflet dans l’arène parlementaire de luttes de masse importantes.
Dans les deux cas, les masses, en élisant des gouvernements communistes, espérèrent opérer un changement social radical. Dans les deux cas, leurs espoirs furent déçus. Les deux gouvernements élus dans ces conditions ont réprimé le mouvement de masse, provoquant ainsi la démoralisation des exploités et permettant le retour au pouvoir de gouvernements de droite du Parti du Congrès 4.
La ligne politique du CPM au Bengale occidental a provoqué une scission supplémentaire du communisme indien. Un courant de masse maoïste en a émergé, qui fut d’abord uni dans le CPI (m-l) : Communist Party of India (marxist-leninist). Encouragés par les émissions de Radio-Pékin, et par les analyses superficielles de Pékin-Information, ses militants extrêmement courageux se sont engagés dans une orientation politique de suicide qui a conduit à des centaines de morts dans des combats isolés avec la police et l’armée, et à l’emprisonnement et à la torture de dizaines de milliers d’entre eux.
Actuellement, il y a entre 30 et 40 000 maoïstes dans les prisons de l’Inde. Ils ne soulèvent point la sympathie des journalistes bourgeois d’Europe parce que, malgré toute leur faiblesse politique, ils ont tout de même agi en dehors des cadres de la démocratie bourgeoise. Néanmoins, ils n’ont tiré aucune leçon fondamentale de leurs erreurs. Ils n’ont pas rompu avec leurs formules stratégiques fausses, bien qu’ils aient rectifié quelques-unes de leurs erreurs tactiques les plus absurdes.
Ils restent théoriquement acquis à l’idée de l’alliance avec la « bourgeoisie nationale » comme partie d’un « bloc des quatre classes » (prolétariat, paysannerie, petite bourgeoisie urbaine, bourgeoisie nationale) qui dirigerait la révolution indienne. Comme ils désirent sincèrement faire la révolution, et qu’ils sont fort conscients du fait qu’ils ne pourront la faire en alliance avec les Tata et les Birla, ils refusent de désigner ces derniers sous le vocable de « bourgeoisie nationale ». Au contraire, ils prétendent que la grande bourgeoisie indienne serait une bourgeoisie compradore, et que le gouvernement d’Indira Gandhi serait un gouvernement fantoche de l’impérialisme étranger.
Mais ils ont des divergences entre eux sur la question de savoir quel « impérialisme » tire les ficelles d’Indira Gandhi. Les uns disent que c’est l’impérialisme américain, les autres que c’est « le social-impérialisme » qui est l’ennemi principal du peuple indien, et que le conflit avec l’impérialisme américain et avec les secteurs de la bourgeoisie indienne alliés à lui ne sont qu’une « contradiction secondaire »...
Vu la faillite politique et théorique complète d’une telle orientation, il n’est pas étonnant que même l’aile d’extrême gauche du stalinisme indien soit totalement dans l’impasse. Si le CPI et le CPM sont obsédés par des illusions parlementaires qui les ont conduits dans l’impasse réformiste, leurs adversaires maoïstes sont absolument incapables de saisir la nature de l’État indien et agissent, par conséquent, en fonction d’un crétinisme antiparlementaire ultra-gauchiste, non sans similitude avec les staliniens de la « troisième période » (1929-1934).
C’est cette faiblesse du communisme indien qui a permis à la classe possédante de gouverner au cours des trente dernières années sans que son pouvoir ne soit sérieusement mis en question à l’échelle nationale. Aussi longtemps que cette faiblesse n’est pas éliminée, il est fort probable que la classe dominante aura un recours croissant à des actions barbares (comme l’emploi de la législation d’exception prévue par le Maintenance of Internal Security Act — loi sur la sécurité intérieure — ; l’oppression des minorités dans les poches tribales ; la torture et l’assassinat des prisonniers politiques, etc.), et qu’elle cherchera de plus en plus à institutionnaliser ces pratiques. Les mois prochains seront décisifs pour indiquer dans quelle direction politique la classe dominante de l’Inde s’engagera probablement dans la période à venir.
Le 19 juillet 1975
- 1
Pour une étude fort bien documentée à ce propos, voir G. K. Shirokov : Industrialization of India, Moscou 1973. Pour une analyse de l’ensemble des origines et du développement du capitalisme indien d’un point de vue marxiste-révolutionnaire, voir le livre de notre camarade Brian Davey : The Economic Development of India, Londres 1975.
- 2
Voir Bipan Chandra : Jawaharlal Nehru and the Capitalist Class, 1936, essai présenté au Congrès sur l’Histoire de l’Inde en 1974, qui contient l’analyse marxiste la plus originale à ce propos.
- 3
Voir l’article de Meghnad Desai dans : Explosion in a Sub-Continent, R. Blackburn (éd.), Londres 1974.
- 4
Voir l’interview avec K. Damodaran, un dirigeant vétéran du CPI, dans le prochain n° 92 de la New Left Review (Londres).