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Du cricket de la décolonisation à l’ultranationalisme

par Sankha Subhra Biswas
1932, équipe de cricket de toute l’Inde qui a effectué une tournée en Angleterre et disputé son premier test-match au Lords Cricket Ground.

Avant l’explosion commerciale des années 1990 et la mise en scène hypernationaliste actuelle, les terrains de cricket servaient souvent d’espaces d’expression progressiste, particulièrement visibles dans les décennies précédant les années 1980, lorsque les anciennes colonies affrontaient la hiérarchie impériale à la fois sur le plan politique, et symboliquement sur le terrain.

« Que savent du cricket ceux qui ne connaissent que le cricket ? » – C. L. R. James

La dignité sur le terrain

Le renversement de situation était particulièrement évident dans les compétitions entre l’Angleterre et ses anciennes colonies. L’ascension de l’Inde, bien que progressive, avait de profondes implications sociales. Lorsque Vijay Hazare a marqué deux centuries contre les Australiens « invincibles » de Don Bradman à Adélaïde en 1948, ce n’était pas seulement un exploit statistique, mais également une première affirmation que la maîtrise technique n’était plus l’apanage du centre impérial.

Dans les années 1970, les victoires de l’Inde aux Antilles et en Angleterre ont marqué le début d’une parité concurrentielle. Le quatuor de spin – Bishan Singh Bedi, Erapalli Prasanna, Bhagwat Chandrasekhar et Srinivas Venkataraghavan – était issu de régions et de castes diverses, remettant en cause la domination traditionnelle des élites métropolitaines. Gundappa Viswanath, largement admiré pour son talent artistique, est issu d’un milieu modeste du Karnataka. Kapil Dev, qui a fait ses débuts en 1978 dans l’Haryana agricole, a lui représenté un changement décisif par rapport à l’ancien axe Bombay-Madras, les deux villes présidentielles. Avant même le triomphe de l’Inde à la Coupe du monde de 1983, les bases d’une équipe nationale plus diversifiée sur le plan social avaient été jetées. À cette époque, le cricket était l’une des rares institutions nationales où la performance l’emportait systématiquement sur la hiérarchie rituelle ; les spectateurs applaudissaient l’excellence plutôt que la lignée, et la visibilité des joueurs issus de milieux autres que les élites établies bousculait l’ordre social des castes.

Les Antilles ont offert un exemple encore plus spectaculaire d’affirmation postcoloniale. Dans les années 1950, George Headley est devenu le premier capitaine noir des Antilles, symbolisant une rupture avec l’époque où les planteurs blancs, ou les élites à la peau plus claire, dirigeaient les équipes caribéennes. Frank Worrell, le premier joueur de cricket noir à diriger de manière permanente l’équipe des Antilles, a refondu son équipe pour en faire une force régionale confiante et unifiée lors de la célèbre tournée australienne de 1960-1961. À ses côtés se trouvaient des personnalités telles qu’Everton Weekes et Clyde Walcott, dont les leurs exploits au bâton ont bouleversé les hiérarchies raciales bien établies. En 1950, les Antilles ont battu l’Angleterre à Lord’s ; le refrain calypso « those little pals of mine » (mes petits copains) a parfaitement exprimé l’esprit irrévérencieux du moment et s’est moqué de la condescendance impériale.

Dans les années 1970, sous la direction de Clive Lloyd, cette confiance s’est transformée en domination. Ses lanceurs rapides ont créé une nouvelle hiérarchie dans le monde du cricket, souvent contre l’Angleterre elle-même. La signification politique de leur ascendant était profonde. Pour beaucoup dans les Caraïbes, la domination de l’équipe symbolisait la décolonisation elle-même : les îles longtemps divisées agissaient désormais de concert contre l’ancienne puissance impériale. Bien avant l’ère des ligues professionnelles, le cricket des Antilles incarnait une fierté collective et transnationale qui dépassait les frontières de tout État insulaire.

D’après le récit de Stephen Wagg dans Cricket: A Political History of the Global Game, 1945–2017, l’affaire D’Oliveira de 1968 n’était pas un simple différend concernant la sélection. Cependant, une confrontation structurelle entre la souveraineté de l’apartheid et la culture impériale résiduelle de la gouvernance du cricket. Basil D’Oliveira, classé comme « métis » sous le régime racial sud-africain et privé de toutes opportunités dans son pays, s’était qualifié pour l’Angleterre grâce à sa résidence et avait été sélectionné sur la base de ses performances. Cependant, le MCC avait reçu un avertissement informel préalable, transmis par des intermédiaires de l’establishment ayant des liens commerciaux avec l’Afrique du Sud, selon lequel son inclusion serait inacceptable pour Pretoria. Son exclusion initiale, suivie de son inclusion sous la pression publique, a révélé à quel point les dirigeants du cricket anglais étaient prêts à accepter la ségrégation raciale pour préserver les relations diplomatiques et commerciales. Lorsque Pretoria a refusé de l’accepter, la tournée a été annulée. Une controverse nationale sur la sélection s’est transformée en un conflit politique mondial. Cette affaire a marqué un tournant capital, transformant le cricket d’un échange impérial isolé en une tribune où la société civile internationale s’est opposée à un État raciste. L’argument de D’Oliveira rend bien compte du moment où le cricket est passé d’un simple symbolisme postcolonial à une arène directe de contestation géopolitique.

Cet épisode a cristallisé l’incompatibilité entre l’apartheid et le sport international. L’isolement n’a pas seulementpénalisé les victimes du régime, il a également freiné la carrière de grands joueurs sud-africains blancs tels que Graeme Pollock et Barry Richards, démontrant ainsi que la politique raciale avait un coût systémique. Le cricket est ainsi devenu un instrument de sanction transnationale, où l’exclusion de la compétition servait de pression politique. La réintégration de l’Afrique du Sud dans les années 1990 n’était pas un geste de réconciliation sportive. Cependant, le résultat d’un isolement culturel et diplomatique prolongé dans lequel le cricket avait joué un rôle décisif.

La dynamique sociale interne de l’Inde avant 1980 illustre encore davantage la capacité du cricket à atténuer les divisions profondément enracinées. Les élites urbaines ont dominé le cricket indien lors des premières décennies, mais dans les années 1960 et 1970, la mobilité régionale est devenue évidente. Mohammad Azharuddin allait s’imposer un peu plus tard, mais même avant 1980, des joueurs musulmans tels que Syed Kirmani et, avant lui, Mansoor Ali Khan Pataudi symbolisaient une identité nationale plurielle au sein d’une république officiellement laïque. Contrairement à de nombreuses institutions étatiques, l’équipe de cricket projetait une image composite : la diversité linguistique, régionale et religieuse coexistait sous un maillot commun. Si les inégalités de caste persistaient certes dans la société, le spectacle de la représentation collective brouillait les frontières rigides. Un century d’un batteur ou cinq wickets d’un lanceur suscitaient une célébration nationale indépendante du statut social. Dans ce sens limité mais réel, le cricket incarnait une forme d’égalité civique.

Dans tous ces contextes, la période antérieure à 1980 révèle le plus explicitement la charge progressiste du cricket. Les anciennes colonies ne se contentaient pas de participer au jeu impérial, elles y excellaient, battant souvent l’Angleterre et l’Australie d’une manière qui bouleversait les hiérarchies héritées. Des joueurs comme Hazare, Worrell, D’Oliveira et Lloyd n’étaient et des athlètes, mais également des acteurs historiques dans le cadre plus large de la décolonisation. Leurs performances ont eu un retentissement qui a dépassé les simples scores. Ils ont proposé que nous nous appropriions et transformions les formes culturelles imposées par l’empire en instruments de dignité et de solidarité. Avant la saturation du capital mondial et la consolidation des spectacles hypernationalistes, le cricket offrait aux sociétés colonisées une scène sur laquelle répéter l’égalité raciale, régionale et civique. Cette histoire ne nie pas les contradictions de ce sport. Cependant, elle affirme que, dans le long arc du 20ᵉ siècle, le cricket a fonctionné comme l’une des rares institutions de masse où la hiérarchie impériale a été publiquement et à plusieurs reprises renversée.

Du triomphe à l’industrie

Entre le début des années 1980 et 2000, le cricket indien a connu des changements qui ont largement dépassé le cadre du jeu lui-même. L’argent, la télévision et la politique ont commencé à façonner ce sport. Ce qui était autrefois un passe-temps national modeste est devenu, en l’espace de deux décennies, l’une des industries sportives les plus lucratives et les plus influentes sur le plan politique au monde. Les victoires sportives, la libéralisation économique et la télévision par satellite ont accéléré cette évolution. À la fin du siècle, le cricket en Inde n’était plus seulement un jeu ; il était devenu une industrie façonnée par la logique du marché et l’ambition nationale.

Le tournant s’est produit lors de la Coupe du monde de cricket de 1983, lorsque l’Inde a battu les Antilles à Lord’s. Kapil Dev brandissant le trophée est devenu une image nationale inoubliable. Au-delà de la célébration immédiate, cette victoire a changé la façon dont le cricket était perçu, tant sur le plan commercial qu’émotionnel. Dans un pays encore aux prises avec des contraintes économiques et des inquiétudes post-état d’urgence, cette victoire symbolise la compétence et la compétitivité mondiale. Elle a convaincu les entreprises indiennes et les diffuseurs que le cricket pouvait unifier les publics de toutes les classes et de toutes les régions.

Avant 1983, ce sport fonctionnait avec des marges financières serrées. La diffusion restait sous le contrôle de Doordarshan, qui considérait le cricket comme une programmation publique plutôt que comme une source de revenus. La publicité était limitée, les droits n’étaient pas vendus aux enchères de manière concurrentielle et les cachets des joueurs restaient modestes. De nombreux joueurs de cricket comptaient sur des emplois stables dans le secteur public. Les maillots ne portaient aucun logo d’entreprise et les contrats publicitaires étaient rares.

Le changement après 1983 a été immédiat. L’Inde a coorganisé la Coupe du monde de cricket de 1987, la première Coupe du monde hors d’Angleterre, sponsorisée par Reliance Industries. De grandes entreprises se sont lancées dans le sponsoring du cricket, transformant ce sport en une plateforme marketing nationale. Un changement plus décisif a suivi en 1993, lorsque les droits de télévision ont été vendus à Trans World International pour environ 170 millions de roupies. Pour la première fois, les droits de diffusion ont été monétisés de manière concurrentielle plutôt qu’administrative. La télévision est devenue un actif négociable.

La libéralisation économique de 1991 a accéléré cette transformation. Des chaînes privées telles que Star TV ont fait leur entrée sur le marché, intensifiant la concurrence pour les contenus sportifs. Le cricket, avec son audience nationale immense et très répandue, est rapidement devenu une mine d’or pour les annonceurs. Des marques multinationales telles que Pepsi et Coca-Cola ont mis en place des campagnes autour de joueurs vedettes. Au milieu des années 1990, Sachin Tendulkar était devenu à la fois une icône du cricket, et une figure mondiale de la publicité. Le joueur de cricket indien n’était plus seulement un sportif salarié, il était devenu une marque.

La transformation commerciale du cricket indien n’a pas simplement reflété l’expansion du marché, elle a également reconfiguré l’équilibre des pouvoirs au sein de la gouvernance mondiale du cricket. Ce qui est apparu dans les années 1990 n’était pas la dissolution du contrôle national sous l’emprise du capital mondial. Cependant, une reconfiguration dans laquelle les institutions nationales, et plus particulièrement le BCCI, sont devenues des médiatrices des flux financiers et du pouvoir médiatique mondiaux. Plutôt que d’être subsumé par la domination des entreprises occidentales, le cricket indien s’est repositionné au centre de l’économie politique de ce sport. Cela a marqué un changement décisif par rapport à l’ancien centre impérial du jeu. L’autorité au sein du cricket international est passée de l’ancien axe impérial à une puissance postcoloniale dont l’influence provenait de son marché télévisuel national et de ses alliances avec les entreprises.

Le packaging commercial s’est intensifié pendant la Coupe du monde de cricket de 1996, sponsorisée par Wills. L’image de marque s’est étendue au-delà du trophée pour englober le périmètre des stades et la conception des retransmissions. Les angles de caméra multiples, les nouveaux graphismes et les pauses publicitaires intégrées ont marqué une augmentation des niveaux d’investissement. À la fin des années 1990, les revenus provenant des contrats publicitaires dépassaient souvent les droits de retransmission des matchs. Les revenus annuels de la fédération de cricket ont été multipliés, renforçant son pouvoir de négociation à l’échelle internationale.

Le cricket national a également ressenti ce changement. Le Ranji Trophy a gagné en visibilité, tandis que des tournois tels que la Sahara Cup à Toronto ont démontré comment la rivalité entre l’Inde et le Pakistan pouvait être monétisée à l’étranger, en particulier auprès des publics diasporiques. Le cricket bilatéral est devenu un spectacle commercial plutôt qu’un engagement sportif routinier.

Cette expansion financière a remodelé la gouvernance et la culture. Les logos des sponsors ont fait leur apparition sur les maillots et les calendriers ont été ajustés pour correspondre aux heures de grande écoute à la télévision. Les administrateurs ont fini par accorder autant d’importance aux audiences qu’aux victoires.

Les joueurs ont été formés à la communication médiatique en plus de la technique. Le marché télévisuel indien est devenu indispensable au calendrier mondial et a renforcé son pouvoir de négociation au sein du cricket international.

Mais, la croissance commerciale a également modifié le registre idéologique du cricket. Les victoires postérieures à 1983 ont été présentées comme des affirmations de l’émergence nationale. Le langage des commentaires a évolué vers la domination et la fierté. La musique patriotique soulignait les moments forts. La frontière entre le sport et la performance nationale s’est estompée.

À la fin des années 1990, les matchs entre les équipes nationales de cricket de l’Inde et du Pakistan sont devenus le summum de cette transformation. Les tarifs publicitaires ont grimpé en flèche pour ces rencontres. Les diffuseurs ont commencé à présenter ces matchs comme des moments décisifs plutôt que comme des rencontres de tournoi ordinaires. Les matchs de la Coupe du monde de 1996 et 1999 ont accentué cette tendance, en particulier dans un contexte de tensions géopolitiques. Après le conflit de Kargil, les rencontres entre l’Inde et le Pakistan ont pris une dimension politique manifeste. Les commentaires ont largement mis l’accent sur les thèmes de la fierté nationale et des griefs historiques. Ce qui était autrefois une rivalité est devenu à la fois un spectacle émotionnel et un puissant moteur commercial.

Les incitations commerciales des médias ont renforcé cette escalade. L’intensification des émotions s’est directement traduite par une augmentation des audiences et des revenus. Les diffuseurs avaient tout intérêt à amplifier la ferveur nationaliste ; les administrateurs, bénéficiant de la flambée des droits de diffusion, s’y sont rarement opposés. Le renforcement du cadre patriotique s’est directement traduit par une augmentation des audiences et des revenus.

En 2000, le cricket indien occupait une double position. Sur le plan économique, il était devenu indispensable au jeu mondial. Sur le plan idéologique, il servait de symbole de la puissance montante de l’Inde à l’ère de la libéralisation. Les infrastructures se sont améliorées et les normes de condition physique ont augmenté, mais la logique de gouvernance est passée de manière décisive de la gestion culturelle à l’optimisation du marché. L’identité nationale s’est trouvée étroitement liée aux espaces publicitaires et aux stratégies de diffusion.

La période de 1983 à 2000 marque donc la phase fondatrice du complexe industriel du cricket indien. Les flux de capitaux ont réorganisé la gouvernance. La libéralisation a ancré la rationalité des entreprises. La télévision par satellite a amplifié le spectacle. Et le match entre l’Inde et le Pakistan s’est cristallisé en un événement nationaliste à forte connotation commerciale. Le cricket est devenu à la fois le miroir et le moteur d’une Inde en pleine transformation, reflétant l’ambition économique tout en alimentant des récits émotionnellement puissants d’envergure mondiale.

Le jeu condensé

Le tournant du millénaire n’a pas seulement consolidé la commercialisation du cricket, il l’a accélérée grâce à une refonte institutionnelle. Ce sont les enjeux économiques de la diffusion télévisée, et non l’évolution sportive, qui ont principalement motivé l’introduction de formats raccourcis tels que le Twenty20 et, plus tard, le T10. La durée de cinq jours et le déroulement imprévisible des matchs de cricket traditionnels les rendaient peu adaptés au rythme de la télévision commerciale. Même les One Day Internationals, autrefois considérés comme le compromis idéal entre endurance et spectacle, occupaient toute une journée de programmation. Les diffuseurs et les administrateurs ont compris que l’avenir résidait dans la compression : des matchs plus courts, des créneaux horaires prévisibles et une intensité supérieure pouvant être adaptés à la publicité aux heures de grande écoute. La création du cricket Twenty20 au début des années 2000 répondait précisément à cette logique. Elle a réduit la durée du match à environ trois heures, ce qui correspondait parfaitement aux créneaux horaires télévisés du soir et aux horaires de travail urbains. Le résultat n’était pas simplement un nouveau format, mais un nouveau produit, conçu pour optimiser le marché.

L’attrait du Twenty20 a été calibré. Moins d’overs signifient des frappes plus agressives, plus de frappes aux limites du terrain et des revirements plus spectaculaires. Des temps morts stratégiques ont permis d’insérer des publicités de manière fluide. Des tenues colorées, des stades éclairés, de la musique et des équipes de supporters ont transformé l’esthétique d’un sport diurne en un produit de divertissement nocturne. Le cricket est devenu modulaire : il pouvait désormais s’intégrer dans la même architecture temporelle qu’une projection de film ou un match de football. Cette compatibilité avec la programmation commerciale l’a rendu irrésistible pour les investisseurs. Cette logique s’est étendue à d’autres expériences telles que le T10, où un match peut se terminer en moins de deux heures, intensifiant le spectacle tout en maximisant le chiffre d’affaires.

Ce changement a également modifié les priorités administratives. Désormais, les ligues franchisées, construites autour de l’identité des villes et de la propriété privée, ont directement injecté des capitaux privés dans les opérations liées au cricket. Les principaux objectifs de réussite sont désormais la valeur de l’équipe, les contrats de sponsoring, les enchères pour les droits de diffusion et la vente de produits dérivés. Les enchères de joueurs, télévisées et dramatisées, transforment les athlètes en actifs négociables, renforçant ainsi l’idée que le cricket est entré dans une ère entièrement financée. Si les administrateurs ont souvent justifié ces changements comme étant nécessaires à la popularisation, l’architecture économique a révélé une autre priorité : l’évolutivité, le retour sur investissement et la synergie médiatique.

L’essor des ligues T20 établies sur des franchises a également modifié la manière dont les joueurs de cricket individuels accèdent au plus haut niveau. Auparavant, les joueurs progressaient à travers des hiérarchies imbriquées, en commençant par les clubs, puis les équipes nationales de première classe, avant d’atteindre le niveau national, dans un cadre ancré dans les fédérations nationales. Le modèle de franchise a changé cette trajectoire. La valeur est passée des systèmes de développement aux plateformes d’enchères ; l’allégeance est devenue contractuelle plutôt que territoriale ; et la mobilité des joueurs a été moins influencée par la progression nationale que par l’optimisation du portefeuille. Le Twenty20 n’a pas seulement raccourci le jeu, il a réorganisé son architecture institutionnelle autour de la circulation des capitaux et des cycles de diffusion.

L’argent devient pouvoir

Lors des trois dernières décennies, le pouvoir financier et politique dans le cricket indien s’est cristallisé à travers des décisions visibles et des négociations publiques. À la fin des années 2000, le Conseil de contrôle du cricket en Inde (BCCI) occupait la place de l’instance dirigeante la plus riche au monde dans le domaine du cricket. L’expansion rapide des droits de diffusion a été le moteur de cette transformation. En 2008, les droits médiatiques de la nouvelle Indian Premier League ont été vendus à un consortium dirigé par Sony Pictures Networks India et World Sport Group pour plus d’un milliard de dollars dans le cadre d’un contrat de dix ans. C’est un chiffre sans précédent dans le monde du cricket. L’accord médiatique conclu en 2022 entre l’IPL, Disney Star et Viacom18, d’une valeur d’environ 6,2 milliards de dollars sur cinq ans, a été l’aboutissement de cycles successifs qui ont fait grimper encore davantage les valorisations. Aucune autre fédération n’opérait à une échelle aussi significative.

Cet argent a donné à l’Inde un poids au sein du Conseil international de cricket (ICC). En 2014, le modèle dit des « trois grands » a officialisé la concentration des revenus entre l’Inde, l’Angleterre et l’Australie. Dans le cadre de cet accord, le BCCI a reçu la part prépondérante des distributions de revenus de l’ICC. L’ancien président de l’ICC, N. Srinivasan, qui exerçait également une influence au sein de l’administration indienne du cricket, a joué un rôle central dans ces négociations. Les fédérations plus modestes, comme celles du Sri Lanka et des Antilles, ont exprimé leur inquiétude quant à leur dépendance vis-à-vis des tournées indiennes. Lorsque l’Inde refusait ou reportait des séries bilatérales, les conséquences financières pour les fédérations hôtes étaient immédiates et graves. Concrètement, l’accord de l’Inde devenait de plus en plus nécessaire pour organiser calendrier mondial.

Comme les autres fédérations dépendent économiquement des tournées indiennes, la diplomatie du cricket est devenue asymétrique. Les décisions relatives au calendrier servaient d’instruments de signalisation : récompense, retard ou isolement.

Même dans un cadre politique officiellement laïc, les années de l’Alliance progressiste unie (UPA) dirigée par le Congrès ont explicitement démontré l’utilisation du cricket à des fins nationalistes. Après la victoire de l’Inde à la Coupe du monde de cricket Twenty20 2007 en Afrique du Sud sous la direction de MS Dhoni, l’équipe a reçu un accueil officiel grandiose à Mumbai. Plusieurs gouvernements d’États ont annoncé des récompenses en espèces et des dirigeants politiques de haut rang ont participé aux cérémonies de félicitations. La victoire a été présentée comme la preuve du renouveau de la jeunesse indienne dans un nouveau format mondial.

La Coupe du monde de cricket ICC 2011 en a fourni un exemple encore plus évident. Organisé principalement en Inde, le tournoi s’est terminé par une finale au stade Wankhede de Mumbai. Le Premier ministre Manmohan Singh a assisté à la demi-finale à Mohali aux côtés de son homologue pakistanais Yousaf Raza Gillani, une rencontre largement décrite comme de la « diplomatie du cricket ». Le match a été présenté comme un dégel diplomatique dans un contexte de relations bilatérales tendues. Lorsque l’Inde a remporté le trophée, les célébrations nationales ont été accompagnées de messages établissant un lien entre le succès sportif et l’ascension économique et la stature mondiale de l’Inde.

Le lancement de l’IPL en 2008 a renforcé les liens entre les entreprises, les célébrités et la politique. Parmi les propriétaires de franchises figuraient des industriels et des acteurs de cinéma tels que Shah Rukh Khan, dont l’équipe de Kolkata est rapidement devenue une marque très visible. La ligue dépendait de la coordination avec les gouvernements des États pour la sécurité et la logistique.

Le gouvernement de Narendra Modi a ouvertement utilisé le cricket à des fins de mobilisation nationaliste. Le match de la Coupe du monde 2019 à Manchester a eu lieu quelques semaines après Pulwama et les frappes aériennes qui ont suivi. Le débat public a présenté cette compétition comme la continuation d’un conflit transfrontalier, et des personnalités politiques ont fait pression pour qu’elle soit boycottée. Bien que le match ait eu lieu, la rhétorique a fusionné la rivalité avec le conflit géopolitique.

Le changement de nom du stade Motera, rebaptisé stade Narendra Modi en 2021, a rendu cette fusion visible dans la pierre. Donner le nom d’un Premier ministre en exercice au plus grand stade de cricket du monde était sans précédent. Les matchs de haut niveau qui s’y sont déroulés ont été accompagnés de parades aériennes militaires et d’hommages aux forces armées, liant le spectacle du cricket à un symbolisme étatique manifeste.

L’influence de l’Inde sur la logistique des tournois de l’ICC pendant cette période reflétait également des calculs politiques. La Coupe d’Asie 2023 s’est transformée en négociation diplomatique lorsque l’Inde a refusé de se rendre au Pakistan, ce qui a conduit à un « modèle hybride » dans lequel les matchs ont été répartis entre le Pakistan et le Sri Lanka. Les politiciens ont discuté de la participation du Pakistan à la Coupe du monde 2023 en Inde autant qu’ils l’ont fait en termes sportifs. L’octroi des visas a fait l’objet d’un débat public, et la question a pris une dimension diplomatique.

En 2023, les revenus annuels du BCCI auraient plus de 1 200 milliards de roupies, dépassant de loin la plupart des autres fédérations. Dans le modèle de revenus 2023-2027 de l’ICC, l’Inde a reçu plus de 38 % de la distribution totale, une part inégalée par aucun autre membre. L’importance de ces revenus était considérable. Elle a influencé le calendrier, les lieux des tournois et l’équilibre des pouvoirs au sein des comités de l’ICC. L’argent n’a pas seulement suivi l’autorité, il l’a façonnée.

La configuration contemporaine du cricket s’explique mieux non pas comme une érosion de l’État-nation, mais comme un rééquilibrage au sein du capitalisme médiatique mondial. La mondialisation de ce sport a été inégale et médiatisée : les fédérations nationales conservent leur autorité réglementaire, mais opèrent dans le cadre de circuits de diffusion transnationaux et de régimes de parrainage d’entreprises. Ce qui s’est produit, ce n’est pas l’érosion de l’État-nation, mais sa refonte par les médias et l’argent. Le capital mondial et l’identité nationale se renforcent désormais mutuellement. Le cricket génère des revenus considérables. Il possède aussi une dimension diplomatique et sert de vitrine à la puissance nationale.

Pendant les années UPA, les grandes victoires et l’essor de l’IPL étaient présentés comme des indicateurs de la dynamique économique et de la stature mondiale du pays. Aujourd’hui, l’ambiance est différente. Le langage autour du jeu revêt une connotation nationaliste plus manifeste. Les matchs sont plus facilement présentés en termes nationalistes, et les tensions géopolitiques sont rarement loin de la surface.

Le virage ultranationaliste

La trajectoire est cumulative plutôt qu’épisodique. La domination financière a permis d’exercer une influence administrative ; cette influence administrative s’est croisée avec les discours politiques ; les discours politiques ont amplifié l’enjeu émotionnel des matchs. Ce schéma peut être observé dans plusieurs directions à la fois. Il s’agit de l’accord sur les revenus du Big Three, des rencontres diplomatiques mises en scène comme un théâtre politique, du changement de nom des stades et du cadrage constant des matchs entre l’Inde et le Pakistan dans un langage de sécurité nationale. Le cricket fait désormais partie intégrante de la politique.

Ce changement est particulièrement évident dans la manière dont la rivalité a été redéfinie. Les matchs contre le Pakistan sont moins considérés comme des compétitions sportives que comme des prolongements symboliques du conflit militaire. Les commentaires télévisés évoquent le sacrifice et la riposte ; les dirigeants politiques s’expriment dans le langage de la guerre. Après l’attaque de 2009 à Lahore, les joueurs pakistanais ont été exclus de l’IPL. Sous le gouvernement du BJP, la série bilatérale indo-pakistanaise a été effectivement interrompue, remplacée par des rencontres tournantes étroitement contrôlées. Des parades aériennes militaires accompagnent les rencontres stratégiques. Les victoires sont publiquement comparées à des succès sur le champ de bataille.

Les décisions administratives reflètent le même climat. Au début de l’année 2026, le lanceur rapide bangladais Mustafizur Rahman a quitté la saison de l’IPL à la suite d’une réaction politique en Inde. Cet épisode a montré comment la participation elle-même peut être soumise à la pression de la majorité.

Dans ce contexte, le cricket ne se contente pas de refléter le nationalisme. Il contribue à le mettre en œuvre. La rivalité acquiert un poids moral, la dissidence devient suspecte et le spectacle prime sur la réciprocité. Un sport autrefois associé à l’affirmation de soi postcoloniale s’inscrit désormais dans un ordre politique et commercial qui récompense l’alignement sur le pouvoir étatique.

(L’auteur remercie Sushovan Dhar pour sa contribution et ses conseils).

Publié par Alternative Viewpoint le 23 février 2026