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Consolidation sans redistribution : le budget et la refonte de l’État indien

par Sushovan Dhar

L’Economic Survey 2025–26 et le Budget de l’Union 2026–27 révèlent ensemble une réorganisation délibérée des priorités de l’État indien : l’accumulation du capital avant l’équilibre social, la discipline budgétaire avant la redistribution, et la crédibilité auprès des marchés avant l’emploi. Dans cette analyse détaillée, Sushovan Dhar soutient que ce qui est présenté comme de la prudence budgétaire constitue en réalité un retrait structurel des fonctions égalisatrices de la dépense publique, avec des conséquences profondes sur les inégalités, l’emploi et la légitimité démocratique. [MJ]

« La crédibilité budgétaire de l’Inde repose aujourd’hui sur un virage délibéré vers la formation de capital. » – Economic Survey 2025–26

L’Economic Survey 2025–261 définit la crédibilité budgétaire de l’Inde en des termes étroits mais assurés. Il met l’accent sur un virage délibéré vers la formation de capital, ancré dans la consolidation et l’investissement public. Le Budget de l’Union 2026–27 suit fidèlement ce scénario, présentant la discipline budgétaire comme rétablie, la croissance comme résiliente, l’inflation comme maîtrisée et les dépenses d’investissement comme l’instrument principal de la politique économique. À première vue, les chiffres semblent rassurants. Pourtant, une fois la crédibilité budgétaire définie en ces termes, un ensemble différent de questions émerge – sur la redistribution, l’emploi et le rôle de la dépense publique dans une économie profondément inégalitaire2.

Ces questions ne renvoient pas à des arbitrages non résolus mais à une réorganisation plus profonde des priorités. Le budget ne se contente pas de répondre à des contraintes budgétaires ; il codifie une logique de gouvernement préparée en amont par l’Economic Survey. Lus ensemble, les deux documents ne révèlent pas une tension entre croissance et protection sociale, mais une résolution assez nette de cette tension en faveur de l’accumulation du capital, de la crédibilité auprès des investisseurs et de l’affichage budgétaire. La redistribution, la création d’emplois et la fourniture universelle de services publics ne sont pas rejetées frontalement, mais elles sont systématiquement différées, réduites ou déplacées. C’est le résultat d’une formulation délibérée de ce que signifie la prudence budgétaire dans l’Inde contemporaine. La prudence n’est plus comprise, du moins dans ces documents, comme un équilibre entre croissance et réparation sociale dans une économie très inégalitaire ; elle est désormais définie comme la capacité de l’État à consolider ses finances tout en maintenant la confiance des marchés, même lorsque cela implique de comprimer les fonctions égalisatrices de la dépense publique.

Pour comprendre le Budget de l’Union 2026–27, il ne suffit donc pas de lire les dotations isolément ou de cataloguer les gains et les pertes sectoriels. Le budget doit être lu à travers l’Economic Survey, qui fournit la grammaire justificative rendant ces choix à la fois cohérents et légitimes. Lu de cette manière, le budget apparaît moins comme un exercice technique de comptabilité que comme une déclaration sur le type d’État que le gouvernement indien prépare pour les années à venir.

Quand la prudence signifie le capital

Au cœur de la préface de l’Economic Survey se trouve une affirmation d’apparence simple : la crédibilité budgétaire de l’Inde repose sur un « virage délibéré vers la formation de capital », soutenu par des réformes de la qualité des dépenses et la consolidation. Cette formulation est cruciale. Elle ne se contente pas de préconiser un investissement public plus élevé ; elle redéfinit la vertu budgétaire elle-même. La crédibilité n’est plus ancrée dans la capacité de l’État à répondre aux besoins sociaux ou à contrer les inégalités, mais dans sa capacité à faire preuve de retenue, de discipline et d’alignement sur les exigences du capital.

Le Budget de l’Union 2026–27 opérationnalise cette redéfinition avec une remarquable cohérence. Le déficit budgétaire global devrait encore baisser, atteignant environ 4,3 pour cent du PIB3. Cette réalisation est présentée comme la preuve d’une gouvernance responsable et d’une maturité politique. Pourtant, derrière cette amélioration apparente se cache une réalité plus tenace : le déficit courant4 reste pratiquement inchangé en proportion du PIB. Autrement dit, l’État continue de dépenser davantage pour ses obligations courantes qu’il ne perçoit de recettes, tout en célébrant la consolidation5.

Cette asymétrie est importante. Un déficit budgétaire en baisse accompagné d’un déficit courant persistant indique que la consolidation est réalisée non pas en renforçant la capacité redistributive de l’État, mais en contenant les dépenses courantes tout en continuant d’emprunter pour investir. Le poids croissant des paiements d’intérêts – désormais l’un des postes les plus importants du Budget de l’Union – réduit encore l’espace budgétaire. Le service de la dette absorbe des ressources qui auraient pu être consacrées à la santé, à l’éducation, à la nutrition ou au soutien à l’emploi, mais il est traité comme une obligation fixe plutôt que comme une variable de politique publique.

Le traitement des dépenses sociales par le Survey éclaire les raisons pour lesquelles cet arbitrage est accepté. Les transferts sociaux, en particulier au niveau des États fédérés, sont qualifiés de dépenses « inconditionnelles » qui risquent d’évincer les investissements porteurs de croissance. Ce langage n’est pas anodin. En présentant les dépenses sociales comme budgétairement suspectes et les dépenses d’investissement comme intrinsèquement vertueuses, le Survey établit une hiérarchie morale au sein de la dépense publique. Une fois cette hiérarchie en place, la compression des dépenses sociales n’apparaît plus comme un choix politique ; elle est de plus en plus présentée comme une nécessité technique. Comme le formule le Survey : « L’augmentation des déficits courants et les transferts monétaires inconditionnels dans plusieurs États constituent des risques émergents en évinçant les dépenses porteuses de croissance. »

Le budget suit fidèlement cette logique. La consolidation est poursuivie sans s’attaquer à la structure de la fiscalité ni élargir les sources de revenus progressifs. Il n’y a aucune tentative sérieuse de mobiliser des ressources par la taxation du patrimoine, les droits de succession ou les prélèvements sur les superprofits. Au lieu de cela, l’équilibre budgétaire est maintenu en contenant les dépenses qui s’attaquent directement aux inégalités et à la vulnérabilité – santé, éducation, nutrition et garanties d’emploi – tout en préservant un environnement stable et prévisible pour le capital. Simultanément, le gouvernement évite les mesures susceptibles de déstabiliser le capital, notamment une hausse de l’impôt sur les sociétés, un impôt sur la fortune, des prélèvements exceptionnels ou des changements réglementaires imprévisibles, soulignant ainsi son engagement en faveur de la confiance des investisseurs et de la stabilité des marchés.

Le sens est clair : la prudence budgétaire a été invoquée pour donner la priorité au capital. De fait, la prudence se mue d’un outil d’équilibrage social en un instrument de discipline sélective – qui rassure les marchés tout en laissant les déficits sociaux structurels non résolus. Le budget signifie ainsi non seulement la retenue, mais un changement des critères fondamentaux selon lesquels la responsabilité de l’État est désormais évaluée.

Emprunter sans redistribuer

L’une des caractéristiques les plus frappantes du Budget de l’Union 2026–27 est le paradoxe au cœur de ses résultats en matière de dépenses sociales. L’emprunt public continue d’augmenter, mais les dépenses publiques deviennent moins efficaces pour produire des gains en termes de bien-être. Les seuls paiements d’intérêts absorbent désormais plus de 14 000 milliards de roupies (environ 155 milliards de dollars américains)6, réduisant l’espace budgétaire disponible pour la sécurité sociale et la création d’emplois. Dans le discours officiel et dominant, l’écart croissant entre l’augmentation des dépenses publiques et les résultats limités en matière de bien-être est souvent présenté comme un problème d’efficience – attribué aux fuites, aux défaillances de mise en œuvre ou aux contraintes de capacité de l’État. Une lecture plus attentive de l’Economic Survey suggère cependant que ce paradoxe n’est ni accidentel ni principalement administratif. Il est structurel.

Le Survey affirme à plusieurs reprises que l’emprunt est justifié lorsqu’il finance des dépenses « porteuses de croissance », en particulier la formation de capital. Cette distinction entre dépenses productives et improductives sous-tend l’accent marqué du budget sur les dépenses effectives d’investissement, qui augmentent substantiellement en 2026–27. Les routes, les chemins de fer, la défense, l’infrastructure numérique et l’énergie continuent de bénéficier de la priorité, tandis que les dépenses courantes croissent plus lentement et diminuent en proportion des dépenses totales.

Ce qui importe ici n’est pas simplement l’ampleur des dépenses d’investissement, mais leur composition et leur profil distributif. L’essentiel de l’augmentation est concentré dans des secteurs à forte intensité de capital dont les multiplicateurs d’emploi sont relativement faibles. Si l’investissement en infrastructures de ce type peut accroître la production potentielle à long terme, il ne fait guère pour remédier aux insuffisances immédiates de la demande dans une économie marquée par la stagnation des salaires, l’informalisation et de fortes inégalités. Dans de telles conditions, l’emprunt qui contourne les canaux de la consommation de masse et de l’emploi génère une croissance sans effet d’entraînement social.

Le traitement par le budget des dépenses liées à l’emploi illustre clairement cette logique. Les dépenses consacrées aux programmes qui soutiennent directement les revenus et les moyens de subsistance – notamment les programmes d’emploi public tirés par la demande, comme les travaux publics ruraux – sont de plus en plus subsumées sous la création d’actifs, au motif que ces programmes génèrent des infrastructures. En pratique, cette manipulation comptable permet de présenter les programmes d’emploi et de soutien aux revenus comme des dépenses d’investissement, permettant au gouvernement de mettre en avant la hausse des dépenses d’investissement tout en maintenant les garanties d’emploi plafonnées et conditionnelles. L’emprunt est ainsi formellement rattaché à la formation de capital, même lorsque la fonction première de ces dépenses reste la protection sociale.

Le résultat est une déconnexion croissante entre l’emprunt et la fourniture de prestations sociales. La dette publique augmente7, mais son impact redistributif diminue régulièrement. Cela aide à expliquer pourquoi l’augmentation des dépenses publiques ne s’est pas traduite par des améliorations proportionnelles en matière de nutrition, d’accès aux soins, de résultats éducatifs ou de sécurité de l’emploi. Le problème, en d’autres termes, n’est pas que l’emprunt soit excessif, mais qu’il soit canalisé à travers une philosophie budgétaire qui privilégie systématiquement le capital au détriment de la consommation et de l’emploi.

Dans une économie plus égalitaire, une demande privée vigoureuse pourrait partiellement compenser ce biais. Dans le contexte indien, cependant – où les inégalités compriment la consommation dans le bas et le milieu de la distribution des revenus – les effets sont bien plus graves. L’emprunt qui ne circule pas parmi ceux qui sont les plus susceptibles de dépenser perd rapidement sa fonction stabilisatrice. Ce qui reste est une croissance mesurable en termes agrégés, mais fragile dans ses fondements sociaux – une fragilité largement absente des indicateurs globaux.

Le budget, en ce sens, n’abandonne pas entièrement la protection sociale, même lorsque l’emprunt augmente. C’est plutôt l’ampleur et l’efficacité de la fourniture de prestations sociales qui sont amoindries par la manière dont cet emprunt est déployé et vers quoi il est dirigé. Cette dynamique révèle l’économie politique qui opère sous l’arithmétique.

Nulle part ce déplacement de la responsabilité budgétaire n’est plus visible que dans le traitement de l’emploi.

L’emploi sans dotation

Peu de thèmes attirent autant d’attention rhétorique – et aussi peu d’engagement budgétaire direct – que l’emploi. L’Economic Survey 2025–26 identifie la création d’emplois comme un défi majeur, en particulier pour une main-d’œuvre jeune et en expansion. Pourtant, la manière dont l’emploi est cadré le détache effectivement des responsabilités centrales de la politique macroéconomique.

Le récit du Survey sur l’emploi reflète un cadre dominant de réformes orientées vers le marché, dans lequel la création d’emplois est censée découler indirectement des compétences, des incitations et de la flexibilité du marché du travail plutôt que d’une intervention budgétaire directe. Les résultats en matière d’emploi sont ainsi présentés comme fonction de l’employabilité et de la productivité, tandis que les réformes structurelles – en particulier la mise en œuvre des Codes du travail indiens8 – sont présentées comme les principaux instruments de création d’emplois. L’hypothèse sous-jacente est qu’une fois les rigidités réglementaires assouplies et la productivité améliorée, l’emploi suivra naturellement la croissance économique. L’expérience récente de l’Inde n’apporte cependant guère de crédit à cette proposition. Malgré des périodes soutenues de croissance du PIB d’environ 7 pour cent en moyenne dans les années post-pandémie, la croissance de l’emploi est restée faible, de multiples estimations indiquant que l’élasticité de l’emploi9 est tombée bien en dessous de 0,3 – ce qui suggère que l’expansion de la production ne s’est traduite que par une création d’emplois marginale10. En pratique, cela est visible dans les données de demande d’emploi au niveau des districts, où la demande non satisfaite persiste même dans les années de croissance globale. Les gains de productivité se sont concentrés dans des secteurs à forte intensité de capital dont la capacité d’absorption de main-d’œuvre est limitée, tandis que la croissance des salaires a été inférieure à celle de la production. Dans un tel contexte, la croissance ne se traduit pas automatiquement en emploi généralisé ; sans intervention budgétaire délibérée, elle peut coexister avec une expansion sans emploi et une insécurité croissante.

Le Budget de l’Union 2026–27 reflète cette hypothèse dans ses dotations. Le ministère du Travail et de l’Emploi ne représente qu’une part modeste des dépenses totales, en particulier par rapport aux ministères à forte composante d’infrastructure. Il n’y a pas d’impulsion budgétaire ou politique de grande envergure explicitement orientée vers la création d’emplois, ni d’expansion contra-cyclique des garanties d’emploi en réponse à la détresse généralisée du marché du travail. Les programmes d’emploi fonctionnent au contraire de plus en plus dans le cadre de missions sous le Viksit Bharat – Rozgar and Ajeevika Mission (Inde développée – Mission pour l’emploi et les moyens de subsistance), s’éloignant d’un droit tiré par la demande vers une fourniture administrée et budgétairement plafonnée, alignée sur la création d’actifs et les objectifs de subsistance11.

Ce choix de conception est révélateur. L’emploi est reconnu rhétoriquement mais marginalisé budgétairement, traité comme un sous-produit de la croissance plutôt que comme un objectif politique à part entière. Le budget, tout en reconnaissant le problème du chômage et de la précarité, refuse d’assumer la responsabilité directe de sa résolution par la dépense publique. La stratégie budgétaire d’ensemble amplifie les conséquences de cette posture. L’investissement à forte intensité de capital, la flexibilisation du marché du travail et la contention des dépenses courantes produisent ensemble une trajectoire de croissance faiblement intensive en emploi. Les emplois qui émergent sont souvent informels, précaires ou mal rémunérés, renforçant les inégalités mêmes qui compriment la demande.

De fait, l’État se repositionne comme un facilitateur en retrait plutôt qu’un employeur, un accompagnateur réticent plutôt qu’un garant. Ce glissement peut s’inscrire dans une vision particulière du développement tiré par le marché, mais il marque aussi un retrait du rôle historique des finances publiques dans l’absorption de la main-d’œuvre pendant les périodes de transition structurelle. Dans un pays où le secteur privé n’a jamais réussi à générer suffisamment d’emplois de qualité, ce retrait comporte un risque social considérable.

L’emploi sans dotation n’est donc pas un oubli mais une position politique – qui déplace la création d’emplois du domaine budgétaire vers le terrain des réformes et de l’adaptation individuelle, achevant le recadrage de l’emploi par le Survey comme un problème à gérer indirectement plutôt qu’à résoudre collectivement. Si le gouvernement peut mettre en avant l’existence de programmes d’emploi, l’absence d’un engagement budgétaire clair en faveur de la création d’emplois comme objectif macroéconomique reste une contrainte centrale. Les dépenses liées à l’emploi continuent d’être plafonnées, administrées et conditionnées plutôt que renforcées en réponse aux tensions du marché du travail. Cette asymétrie est manifeste dans l’échelle relative des dotations : en 2026–27, le ministère du Travail et de l’Emploi reçoit un peu plus de 320 milliards de roupies (environ 3,5 à 4 milliards de dollars), contre près de 17 000 milliards de roupies (environ 190 milliards de dollars) consacrés aux dépenses d’investissement et plus de 14 000 milliards de roupies aux seuls paiements d’intérêts12.

Les conséquences de cette stratégie en matière d’emploi ne se limitent pas au marché du travail ; elles sont au cœur de la manière dont les inégalités sont reproduites et normalisées au sein du cadre budgétaire lui-même.

L’inégalité comme donnée

L’inégalité de revenus, de patrimoine, d’accès et de chances est traitée non pas comme un problème politique central exigeant une correction budgétaire, mais comme une condition de fond à gérer par l’accès, la participation et les capacités individuelles – ainsi dépolitisée et détachée du cadre budgétaire qui la façonne activement. La vision du progrès social de l’Economic Survey est révélatrice à cet égard. S’il reconnaît que « la pauvreté et les inégalités sont des questions importantes pour tout pays en développement », son cadre d’évaluation est ancré principalement dans des indicateurs de réduction de la pauvreté, de privation et d’accès aux services de base13. L’inégalité est conceptualisée essentiellement en termes d’« égalité des chances » plutôt que de résultats, la mobilité sociale étant présentée comme un impératif économique parce qu’elle « maximise l’utilisation des compétences individuelles »14. Lorsque les préoccupations distributives affleurent, elles sont canalisées à travers le langage de la participation, de la productivité et de la capacité de l’État plutôt que de la redistribution budgétaire ou de la concentration du patrimoine.

Le budget reflète ce cadrage avec précision. Du côté des recettes, il n’y a aucun effort sérieux pour élargir la fiscalité progressive. La structure fiscale reste fermement non progressive, sans aucune tentative de mobiliser le patrimoine ou les superprofits. Les particuliers continuent de supporter une part disproportionnée de la charge fiscale, en particulier à travers les impôts indirects qui pèsent davantage sur les ménages à revenus faibles et moyens15.

Du côté des dépenses, l’État restreint délibérément son rôle égalisateur. Les dépenses de santé et d’éducation augmentent en termes nominaux mais ne suivent pas l’évolution des besoins de la population, la hausse des coûts ou la privatisation croissante de l’accès. Les programmes de protection sociale restent ciblés, plafonnés et fréquemment sous-financés dans les estimations révisées. La redistribution, en somme, n’est pas absente, mais résiduelle.

Cela importe parce que l’inégalité n’est pas un décor neutre. Dans une société très inégalitaire, la contention des dépenses sociales remodèle les trajectoires de vie en déplaçant l’accès aux soins, à l’éducation, au logement et à l’emploi vers le pouvoir d’achat privé. La fourniture publique cesse de fonctionner comme un socle universel et opère plutôt comme un filet de sécurité étroit, laissant de larges pans de la population exposés à la volatilité du marché16.

En traitant l’inégalité comme une donnée, le budget joue un rôle actif dans sa reproduction. La prudence budgétaire devient compatible avec de profondes divergences sociales précisément parce que la redistribution n’est plus traitée comme une fonction centrale de l’État. La stabilité est préservée, mais au prix d’un élargissement des fractures structurelles.

Le fédéralisme comme transfert de risque

Les choix de dépenses du gouvernement central n’épuisent pas la reconfiguration de la redistribution. Celle-ci s’inscrit également dans la relation évolutive entre l’Union et les États. L’Economic Survey exprime une préoccupation explicite quant au comportement budgétaire des États, en particulier ce qu’il décrit comme des dépenses populistes et des transferts inconditionnels, les présentant comme des risques non seulement pour les finances des États mais aussi pour les coûts d’emprunt souverains et la crédibilité macroéconomique.

Le Budget de l’Union 2026–27 traduit cette préoccupation en un schéma distinctif de transferts fédéraux. Si les transferts agrégés aux États augmentent, leur composition change de manière décisive. Les prêts pour l’investissement en capital, les subventions conditionnelles et l’assistance liée aux programmes se développent, tandis que les transferts inconditionnels et l’espace de dépenses sociales flexibles restent contraints. Les fluctuations des dotations de la Commission des finances17 affaiblissent leur rôle stabilisateur.

Cette structure a des implications claires. Les États sont encouragés, voire contraints, de donner la priorité aux dépenses d’investissement alignées sur les objectifs nationaux, même s’ils conservent la responsabilité première de la santé, de l’éducation, de la nutrition et de la protection sociale. La fourniture de services sociaux est décentralisée sans expansion correspondante de l’autonomie ou de la capacité budgétaire. Le gouvernement de l’Union consolide son bilan tandis que les États absorbent les pressions sociales générées par les inégalités, le chômage et la hausse du coût de la vie.

En conséquence, la géographie de l’inégalité se fait plus prononcée. Les États disposant d’assiettes fiscales plus solides sont mieux placés pour compléter les programmes centraux et maintenir les services publics, tandis que les États plus pauvres, plus dépendants des transferts et confrontés à des besoins sociaux plus importants, sont contraints par des conditionnalités plus strictes et une autonomie budgétaire réduite. Les disparités régionales s’intensifient ainsi non pas comme un résultat accidentel, mais comme une conséquence prévisible de l’architecture budgétaire.

Le fédéralisme, dans cette configuration, fonctionne moins comme un système de responsabilité partagée que comme un mécanisme de transfert du risque. Les obligations sociales sont dévolues, mais la marge de manœuvre budgétaire ne l’est pas. Le budget réaffecte la charge de la redistribution vers le bas tout en conservant le contrôle du récit budgétaire d’ensemble. Cette reconfiguration des relations centre–États n’est pas simplement une question de fédéralisme budgétaire ; elle est au cœur du type d’État que le cadre budgétaire actuel construit activement.

L’État discipliné par le capital

Pris ensemble, l’Economic Survey et le Budget de l’Union 2026–27 font plus qu’exposer la stratégie économique d’une année ; ils consolident une forme particulière de l’État indien en voie de normalisation à long terme. Le résultat est un État qui donne la priorité à l’accumulation du capital sur l’équilibre social, traite l’emploi comme un résultat indirect plutôt qu’une responsabilité budgétaire, considère l’inégalité comme acquise plutôt que de la corriger activement et gère la redistribution par le déplacement plutôt que par l’expansion. Par déplacement, il faut entendre non pas l’arrêt de la redistribution, mais son transfert – du financement central vers des programmes spécifiques, des prestations garanties vers l’assistance ciblée et des services publics directs vers des responsabilités gérées par les États et tirées par la croissance.

C’est un État qui recherche la crédibilité principalement aux yeux des marchés, des investisseurs et des agences de notation en réduisant ses propres fonctions égalisatrices. L’investissement public est mis en avant, mais la fourniture de services publics est contenue. La consolidation budgétaire est célébrée, tandis que la mobilisation des recettes reste politiquement timorée. La protection sociale est reconnue, mais constamment différée.

Point essentiel : cette transformation n’est pas présentée comme de l’austérité. Il n’y a pas de coupes dramatiques, pas de retranchement ouvert, pas d’adhésion rhétorique au désengagement. Le changement procède de manière incrémentale et technique, par des classifications, des plafonds, des conditionnalités et des silences. Le budget n’annonce pas un retrait de la redistribution ; il rend la redistribution de plus en plus périphérique. Ce qui émerge est un État discipliné par le capital et allégé en protection sociale ; un État qui gouverne l’inégalité plutôt que de l’affronter et gère le stress social par l’endiguement plutôt que par la réparation.

L’ombre portée de la consolidation

Les budgets sont souvent jugés sur ce qu’ils promettent de réaliser dans l’année à venir. La question la plus lourde de conséquences, cependant, est ce qu’ils rendent normal au fil du temps. Le Budget de l’Union 2026–27 normalise une conception de la responsabilité budgétaire dans laquelle la redistribution n’est plus au cœur de la gouvernance économique, l’emploi n’est plus une obligation publique directe et l’inégalité n’est plus traitée comme une urgence budgétaire.

Ce glissement a des implications à long terme. Une stratégie de croissance qui reste faiblement intensive en emploi dans une société très inégalitaire risque d’éroder la cohésion sociale et la légitimité démocratique18. Un État budgétaire qui privilégie la consolidation sans redistribution peut stabiliser les agrégats tout en déstabilisant les conditions de vie quotidiennes. Au fil du temps, la distance entre le succès macroéconomique et la sécurité économique est appelée à s’élargir.

Le budget ne ferme pas les voies alternatives ; il signale quelles voies l’État refuse actuellement d’emprunter. Avec l’Economic Survey, ce qui se dessine n’est ni confusion ni contradiction mais cohérence, enracinée dans une réorganisation délibérée des priorités.

Les budgets n’allouent pas seulement des ressources ; ils allouent aussi des responsabilités, souvent de manières moins visibles mais plus durables. Le Budget de l’Union 2026–27 indique clairement quelles responsabilités l’État indien est disposé à conserver et lesquelles il relâche progressivement.

Équivalences en dollars au taux de 90 roupies pour 1 dollar

L’auteur remercie Aparna Ghosh, Eric Toussaint et Sankha Subhra Biswas pour leur relecture.

Publié le 8 février 2026 par Alternative Viewpoint, traduit pour ESSF par Mark Johnson

  • 1

    L’Economic Survey est un document annuel présenté par le ministère des Finances de l’Inde avant le Budget de l’Union. Il passe en revue l’état de l’économie et expose le cadre de politique économique du gouvernement.

  • 2

    Sur la relation structurelle entre politique économique néolibérale et inégalités en Inde, voir Alf Gunvald Nilsen, « Feast, Famine, and Hegemony : On Neoliberalisation and Hindu Nationalism in India », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2023. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article67005

  • 3

    Le déficit budgétaire est l’écart entre les dépenses totales du gouvernement et ses recettes totales (hors emprunts). Il indique combien le gouvernement doit emprunter pour financer ses dépenses. La loi indienne de 2003 sur la responsabilité budgétaire et la gestion du budget (Fiscal Responsibility and Budget Management Act) fixait un objectif de réduction du déficit budgétaire à 3 pour cent du PIB.

  • 4

    Le déficit courant mesure l’écart entre les revenus de l’État (recettes fiscales et non fiscales) et ses dépenses courantes (non liées à l’investissement). Un déficit courant persistant signifie que l’État emprunte non seulement pour investir, mais aussi pour couvrir ses coûts de fonctionnement.

  • 5

    Source : Budget de l’Union 2026–27, Deficit Statistics, Budget at a Glance. Disponible à : https://www.indiabudget.gov.in/

  • 6

    Les montants budgétaires indiens sont exprimés dans le système de numération sud-asiatique : 1 lakh = 100 000 ; 1 crore = 10 millions ; 1 lakh crore = 1 000 milliards (soit mille milliards). Les montants sont ici convertis dans le système décimal international.

  • 7

    En termes absolus, l’emprunt du gouvernement de l’Union a continué d’augmenter malgré la consolidation budgétaire en termes de ratio. Le déficit budgétaire pour 2026–27 est budgétisé à environ 17 000 milliards de roupies (quelque 190 milliards de dollars), tandis que les recettes nettes de la dette s’élèvent à environ 16 600 milliards de roupies. Les engagements en cours du gouvernement de l’Union devraient rester au-dessus de 56 pour cent du PIB en 2026–27, reflétant une augmentation soutenue de la dette publique depuis la période pandémique. Source : Budget de l’Union 2026–27, Deficit Statistics ; Budget at a Glance. Disponible à : https://www.indiabudget.gov.in/

  • 8

    Les Codes du travail indiens regroupent 29 lois du travail existantes en quatre codes couvrant les salaires, les relations industrielles, la sécurité sociale et la sécurité au travail. Adoptés entre 2019 et 2020, ils marquent un recul décisif des protections des travailleurs au nom de la « réforme ». Ils affaiblissent le droit d’association en durcissant les normes de reconnaissance syndicale, restreignent le droit de grève par des exigences de préavis élargies et des obstacles procéduraux, et diluent la négociation collective. Les seuils de licenciement et de fermeture d’usines sont relevés, donnant aux employeurs une plus grande liberté d’embaucher et de licencier. Les régimes d’inspection sont affaiblis et le contrôle est réorienté vers l’auto-certification. Si les codes promettent une sécurité sociale élargie, la couverture reste subordonnée à des règles et des financements souvent absents. Présentés comme nécessaires à l’investissement et à la croissance, les Codes du travail redéfinissent l’emploi comme un résultat du marché plutôt que comme un droit social, subordonnant le travail au capital et démantelant la base institutionnelle du pouvoir des travailleurs. Voir « India : Here’s Why Workers, Opposition Parties Are Protesting Against the 3 New Labour Laws », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article55126

  • 9

    L’élasticité de l’emploi mesure la réactivité de l’emploi à la croissance économique. Une élasticité de 0,3 signifie qu’une augmentation de 1 pour cent du PIB n’est associée qu’à une augmentation de 0,3 pour cent de l’emploi – indiquant que l’essentiel de la croissance ne se traduit pas en emplois.

  • 10

    Les estimations de l’élasticité de l’emploi ces dernières années font apparaître une relation faible entre la croissance de la production et la création d’emplois. Voir, par exemple, Reserve Bank of India, « Employment Dynamics in India », RBI Bulletin, divers numéros ; Economic Survey of India (diverses années), chapitres sur les marchés du travail et la croissance. Les études fondées sur l’enquête périodique sur la population active (Periodic Labour Force Survey, PLFS) indiquent systématiquement une élasticité de l’emploi bien inférieure à 0,3 dans la période post-2010, en particulier dans le secteur manufacturier et l’emploi formel.

  • 11

    Le Viksit Bharat – Rozgar and Ajeevika Mission a remplacé en décembre 2025 le Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA). Le MGNREGA, adopté en 2005, garantissait 100 jours d’emploi rémunéré par an à chaque ménage rural qui en faisait la demande. Son remplacement a transformé le programme d’un droit légal exigible tiré par la demande en un dispositif alloué de manière centralisée et budgétairement plafonné, supprimant de fait le droit au travail que les travailleurs ruraux détenaient auparavant. Voir « Statement (India) : On the Repeal of Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA) », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77401 Voir aussi : « India : New bill threatens to dismantle landmark rural employment guarantee », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77573

  • 12

    Source : Budget de l’Union 2026–27, Budget at a Glance et Expenditure Budget (Statement of Budget Estimates), ministère des Finances, gouvernement de l’Inde. Disponible à : https://www.indiabudget.gov.in/

  • 13

    Economic Survey 2025–26, chapitre 13 : Rural Development and Social Progress.

  • 14

    Ibid.

  • 15

    La taxe sur les biens et services (Goods and Services Tax, GST), introduite en 2017, est le principal impôt indirect de l’Inde. Les impôts indirects sont régressifs par nature : ils prélèvent une proportion plus importante du revenu des ménages modestes que des ménages aisés, puisque les premiers consacrent une part plus élevée de leur revenu à la consommation.

  • 16

    Voir aussi Sankha Subhra Biswas, « India : Delhi’s Toxic Air Is a Political Choice, and Working-Class Lungs are just Collateral Damage », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77396

  • 17

    La Commission des finances (Finance Commission) est un organe constitutionnel établi tous les cinq ans pour recommander la répartition des recettes fiscales entre le gouvernement de l’Union et les États. Ses recommandations sont un élément essentiel du fédéralisme budgétaire indien.

  • 18

    Pour une analyse plus large de l’économie politique de l’Inde sous le gouvernement du Bharatiya Janata Party (BJP), voir Sushovan Dhar et Pierre Rousset, « India after the Tianjin summit and in the midst of the climate crisis – an overview », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76407