Cinquante ans après le coup d’État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, les travailleur·ses et les mouvements sociaux au cours de l’un des moments politiques les plus significatifs de ces dernières années. Ces mouvements de protestations se sont déroulés dans le cadre d’une crise économique qui s’approfondit, d’une agitation sociale grandissante et des politiques controversées menées par le gouvernement de Javier Milei. La forte participation de jeunes activistes a été particulièrement remarquée, témoignant d’un processus plus large de politisation et de renouvellement de l’engagement radical.
Alternative Viewpoint s’est entretenu avec Martín Alvarez, un militant argentin de 27 ans qui avait participé à la Première conférence mondiale antifasciste et anti-impérialiste, qui s’est tenue du 26 au 29 mars 2026 à Porto Alegre, au Brésil. Martín est un activiste de Agrupacion Politica Nueva Opcion, une instance politique enseignants-étudiants de l’Université nationale de Lujan. Il occupe actuellement le poste de Président du Centre étudiant du programme de formation des professeurs d’histoire. Au cours de cet interview, il revient sur la signification de la mobilisation du 24 mars, le rôle de la jeunesse, la situation politique actuelle en Argentine et la dynamique émergente de la résistance.
Alternative Viewpoint : cette année, les manifestations du 24 mars ont été particulièrement massives, se déroulant dans un contexte de manifestations répétées et d’une forte présence des jeunes. Qu’est-ce qui explique cette tendance et quels sont les facteurs politiques et sociaux qui motivent ces manifestations ?
Martín Alvarez : il est vrai que la manifestation du 24 mars a été particulièrement massive. En ce qui me concerne, j’y participe chaque année avec notre groupe et les défilés sont en général énormes ; mais ce qui m’a frappé cette année est qu’il s’agissait du plus grand rassemblement du 24 mars auquel j’ai jamais participé. Il y a plusieurs raisons à cette participation sans précédent. D’un côté, le cinquantième anniversaire du début de la dictature de 1976 a agi comme un puissant catalyseur symbolique, mobilisant de multiples générations derrière le mot d’ordre : « Mémoire, Vérité et Justice ». D’un autre côté, avoir un gouvernement comme celui de Milei avec un discours complètement opposé aux organisations des droits humains, décrit comme négationniste, qui nie ou minimise le nombre de personnes disparues, justifie les crimes perpétrés par l’État, sympathise avec les politiques économiques et sociales mises en œuvre par la dictature, et qui poursuit actuellement ces politiques néolibérales et ces mesures d’austérité dirigées contre la population – tout cela a conduit le collectif des organisations sociales et politiques, des syndicats, et des organismes de quartier, à mobiliser de toutes ses forces en direction de la Place de Mai et dans chaque provinces du pays. En retour, l’appel uni à la mobilisation visait à unir tous les partis politiques, les syndicats et les secteurs sociaux dans un front commun contre les politiques économiques actuelles.
Je soutiens que les marches de ces dernières années ont eu une importance politique limitée. Il est essentiel de ne pas confondre la participation réelle à certaines manifestations avec leur impact effectif sur le paysage politique. Le nombre de personnes mobilisées n’équivaut pas nécessairement à un même degré d’engagement politique des participants, particulièrement en termes de promotion d’une plus grande politisation et radicalisation au sein de la société argentine.
En Argentine, les manifestations du 24 mars rassemblent traditionnellement des personnes de divers horizons politique, y compris celles qui ne s’identifient à aucun groupe politique spécifique, mais qui possèdent la compréhension historique que le génocide ne doit jamais se reproduire. Cette année, une augmentation significative de participants à titre individuel était particulièrement notable, aux côtés des partis politiques et des organisations qui avaient mobilisé de manière consistante. Des manifestants dont des individus, des familles, des jeunes, ont participé aux manifestations sans être affiliés à une organisation politique ou sociale spécifique.
La dépolitisation accrue de la société argentine est peut-être l’un des facteurs qui a contribué à ce phénomène. Le terme de « crise de la représentation » désigne une crise au sein des partis traditionnels du pays, aussi bien que le dysfonctionnement de l’État et de ses institutions.
D’un autre côté les manifestations conduites contre le gouvernement Milei n’ont pas réussi à faire dérailler les politiques qu’il a mises en œuvre. Il n’y a aucune corrélation entre les défilés et leur signification politique historique. Aucune mobilisation n’a réussi à stopper les Lois de Base qui sont à l’origine du gouvernement de Milei. Le 23 avril 2024, a eu lieu la plus importante manifestation de l’histoire de l’Argentine depuis le retour à la démocratie, manifestation dont le fer de lance était le mouvement des universités qui s’était levé en défense de l’éducation publique gratuite en Argentine. Les coupes budgétaires brutales dans le budget des Universités avait contraint à la défensive un secteur significatif de la société argentine ; ce secteur défendait l’intervention de l’État dans l’économie et le rôle des institutions publiques. Les énormes défilés du mois d’avril n’avaient cependant pas eu l’effet politique qui était attendu, c’est-à-dire de mettre un coup d’arrêt aux coupes budgétaires à l’Université. Finalement, l’Assemblée nationale avait voté une Loi de financement de l’Université qui cherchait à restaurer le budget et les salaires des personnels enseignants et non-enseignants des universités nationales. Cette loi a subi le véto de l’exécutif ; elle a été contestée devant les tribunaux et même si le pouvoir judiciaire a statué en faveur des universités, à ce jour la loi n’a pas été mise en œuvre et les coupes budgétaires dans ce secteur de la société argentine se poursuivent.
L’une des principales protestations hebdomadaires qui se produisent en Argentine concerne les retraités. A l’origine ces protestations étaient des manifestations de masse rassemblant avec succès des syndicats, des organisations sociales, des supporters de football et des individus solidaires du combat des retraités contre la baisse de leurs pensions de retraite. Ces baisses des pensions les laissaient avec un revenu insuffisant pour faire face aux dépenses de base, les plongeant ainsi dans la pauvreté et la misère. Cependant, la réponse du gouvernement a été de persévérer dans ses mesures d’austérité et d’imposer, semaine après semaine, une répression brutale et systématique. Cette approche a réduit l’ampleur des manifestations et a progressivement isolé les retraités, les abandonnant dans ce qui demeure une lutte importante.
Récemment, en février 2026, l’Assemblée nationale a voté l’Acte de modernisation du travail dont l’objectif est de légaliser formellement et d’intensifier l’exploitation de la classe ouvrière argentine en rendant plus flexibles ses conditions de travail, en érodant son pouvoir de d’achat et en abrogeant ses acquis historiques. Le même mois, a été voté un Code criminel de la Jeunesse, qui abaisse l’âge de responsabilité en matière criminelle en Argentine de 16 à 14 ans. La même semaine, l’Assemblée a voté une Loi sur les glaciers qui cherche à redéfinir les zones protégées et à assouplir les contraintes concernant l’extraction minière.
Dans tous les cas il s’agissait d’offensives gouvernementales en faveur du grand Capital et des multinationales. Des réformes structurelles sont en train d’être mises en œuvre afin de consolider une nouvelle défaite et de discipliner la classe ouvrière et le peuple. Les manifestations dirigées contre ces mesures politiques n’ont pas été massives. Elles étaient de faible ampleur. Il n’y a pas eu de résistance dans les rues. C’est le déclin du soutien de la bourgeoisie à Milei plutôt que la résistance populaire qui est la principale raison des retards dans les réformes judiciaires.
C’est important de souligner ces éléments. Alors que les défilés massifs du 24 mars ont pu apparaître comme le reflet d’une radicalisation croissante et ont pu rassembler des secteurs significatifs de la société qui voulaient marquer un coup d’arrêt au gouvernement libertarien, se limiter à cette seule mobilisation peut, du point de vue de l’analyse, conduire à évoquer la fameuse expression à propos « des arbres qui cachent la forêt ».
Il s’est écoulé moins d’un mois entre les réformes en question et le défilé du 24 mars. Ce dernier avait été massif. Pourtant, les défilés qui réclamaient une défense ferme contre les réformes structurelles de la société argentine n’ont eu aucun impact.
Alternative Viewpoint : comment décrirais-tu le projet politique de Milei ? Quels éléments nouveaux introduit-il dans la politique argentine ?
Martín Alvarez : Le projet politique de Javier Milei représente la feuille de route des partis de droite en Argentine , droite qui s’est désormais radicalisée sous une forme « ultradroitière » à cause des nouvelles conditions structurelles de l’économie globale qui favorise de manière croissante les secteurs les plus monopolistiques du Big Business.
Il s’agit d’achever la destruction des acquis historiques de la classe ouvrière et du peuple argentin afin de générer un plus grand transfert de valeur et de richesse pour financer le Capital et le Big Business. Le projet cherche à démanteler l’industrie argentine et à faciliter les importations, donc au bénéfice des entreprises transnationales. Ce projet implique également un endettement systématique et massif qui soumet le pays aux revendications des institutions financières internationales, conduisant ultérieurement à une perte de souveraineté et de contrôle sur les politiques économiques nationales. Un autre élément est l’abandon total des ressources naturelles du pays. La terre et les montagnes sont exploitées au bénéfice d’un tout petit nombre de sociétés minières ou de l’agrobusiness. Un nouveau développement introduit par le gouvernement Milei par rapport aux gouvernements précédents est l’objectif manifeste d’une destruction totale de l’État, à commencer par les secteurs qui sont liés aux fonctions de protection sociale de l’État, ce qui pourrait conduire à un accroissement des inégalités et une restriction de l’accès de la population à des services essentiels.
Alternative Viewpoint : l’inquiétude grandit à propos des tentatives pour minimiser ou réinterpréter la période de la dictature. Quelle est l’importance de la mémoire historique dans le combat politique actuel ?
Martín Alvarez : la mémoire historique joue un rôle crucial dans les combats politiques contemporains. Cette compréhension est vitale pas seulement pour défier la rhétorique trompeuse du gouvernement actuel mais aussi pour inciter à un réexamen dans nos propres rangs – ceux du peuple – pour savoir comment nous interprétons ce qui a été la période la plus intense de luttes de classes en Argentine.
On cite souvent l’Argentine en exemple d’une justice rendue grâce à la mise en accusation des principales figures militaires qui ont présidé à la dictature. Cependant, il est important de savoir que cette dictature n’a pas seulement impliqué du personnel militaire mais aussi des autorités civiles et ecclésiastiques. Le récit qui prévaut dans notre pays a tendance à représenter un « parti militaire » comme ayant été la principale force derrière la dictature. Cette perspective crée l’impression que les militaires ont agi seuls, négligeant le soutien et les ressources fournies par diverses entités du monde de l’entreprise et de la société civile qui ont été complices des activités du régime.
L’appareil de répression de la dictature masque le rôle joué par l’implication des entreprises multinationales. On ne prête pas suffisamment attention à la complicité du Capital et des acteurs civils avec le gouvernement militaire, ce qui sape notre compréhension de la manière dont ces groupes ont rendu collectivement possibles les activités du régime. Il est essentiel de déplacer le récit pour mettre en valeur la coopération militaire avec les acteurs civils aussi bien que la coopération civile avec les militaires. Des civils, en particulier des groupes d’entrepreneurs et des fractions du Capital, sont souvent la force motrice derrière les coups. En Argentine, on a tendance à se focaliser exclusivement sur les factions militaires, ce qui empêche de discerner l’influence des groupes économiques qui ont historiquement façonné le pouvoir et la prise de décision politique et ont conduit aux luttes en cours pour une authentique représentation démocratique et un gouvernement qui rende des comptes. Aujourd’hui, de nombreux groupes occupant des postes au sein du gouvernement ont autrefois fait partie de la dictature.
En cinquante ans, nous avons opéré une transition depuis un coup d’état militaire vers un système de démocratie bourgeoise. Cependant, en Argentine, nous avons connu une double défaite. C’est évident au sens pratique du terme dans la mesure où la formation et le développement d’une force sociale révolutionnaire à partir de la fin des années 60 a été militairement et politiquement anéantie par les forces du régime, pour s’achever par un génocide dont le bilan en termes de nombre de morts reste inconnu à ce jour. Le contexte historique a conduit à une défaite quant à la manière dont la société se souvient de ces évènements. Avec le rétablissement de la démocratie, le récit institutionnel qui entoure ces évènements est caractérisé par le déni de la logique sous-jacente aux actions des forces impliquées. Les différentes factions qui se sont opposées sont dépeintes comme de simples participants à une violence irrationnelle.
Ce récit constitue une représentation idéologique de confrontations qui conservent aujourd’hui toute leur pertinence sociale : il suggère que le conflit s’est déroulé entre deux groupes isolés, sans alliances ni liens avec une société plus large, qui observait saisie par la peur le conflit violent qui se déroulait, incapable d’attribuer les responsabilités ou d’intervenir. Cette interprétation connue comme « la théorie des deux démons » est articulée dans la préface de 1984 de Nunca Mas comme une « terreur » dé-subjectivée issue de l’extrême droite luttant contre l’extrême gauche dans les années 1970. Une telle compréhension des évènements est préjudiciable pour la population et particulièrement nocive pour les différents secteurs actuellement engagés dans la lutte. Elle fournit également une justification à certaines positions négationnistes adoptées par le gouvernement de Javier Milei, qui sapent la responsabilité historique et perpétuent des récits qui écartent les combats des communautés marginalisées. Le combat inclut les luttes actuelles pour la justice sociale et la reconnaissance des injustices historiques auxquelles ces groupes ont été soumis, aussi bien que les inégalités systémiques qui affectent de façon persistante leur accès aux ressources et aux opportunités.
Comprendre le processus du combat souligne le triomphe des forces contre-révolutionnaires et, en conséquence, la défaite des mouvements populaires. Cette défaite explique pourquoi le nombre des « pauvres d’aujourd’hui » dépasse de loin le nombre des « pauvres d’hier ». Leur pauvreté n’est pas seulement objective – marquée par un gouffre entre eux et les classes privilégiées qui s’est approfondi au cours des cinquante dernières années – mais c’est également la conséquence d’avoir été repoussés dans des zones indésirables par la violence inhérente au système d’accumulation de la classe dominante, couplée à des politiques étatiques inefficaces. Beaucoup de jeunes dépourvus d’occasions d’emplois viables ou bien peu intéressés par la recherche de travail recourent à diverse formes de violence ou de crimes de rue pour se procurer un revenu, souvent en collusion avec les forces de police. Ces forces sont protégées par un système de justice pénale fondé sur les classes sociales et qui prône des perspectives rétrogrades et conservatrices.
Ils sont également subjectivement plus pauvres, car les pertes qu’ils ont subies vont au-delà de la simple privation matérielle. Pour la majorité d’entre eux, la situation actuelle compromet leur capacité à réfléchir et à en comprendre les raisons historiques. Le résultat, c’est leur difficulté à se rassembler les uns avec les autres ou avec d’autres groupes afin de s’attaquer à leurs problèmes communs et de lutter pour leurs droits. Néanmoins, chaque jour, de nombreux segments de la population manifestent des formes de résistance morale et matérielle, comme l’organisation de manifestations, plaidant en faveur de changements politiques, ou en se soutenant mutuellement au sein de leurs communautés.
Alternative Viewpoint : Quel rôle jouent les travailleurs, les syndicats et les mouvements sociaux dans la résistance à l’austérité et aux politiques de la droite ?
Martín Alvarez : en Argentine, la principale force d’opposition au gouvernement, c’est le péronisme. Ce mouvement contrôle la majorité des syndicats du pays qui sont organisés au sein de la CGT (la Confédération générale du travail) et il conserve une présence robuste au sein des mouvements sociaux. De plus, le péronisme continue d’occuper des postes au sein des institutions avec des représentants qui siègent en tant que députés, sénateurs, gouverneurs, maires et conseillers à travers tout le pays. Le gouvernement de Milei tire sa capacité à mettre en œuvre sa feuille de route de la complicité du péronisme, qui connaît actuellement un processus de désintégration. Cette désintégration se manifeste par les divisions internes du péronisme, un déclin de son audience électorale, le manque d’un programme cohérent qui offre une alternative au modèle actuel, et sa « coexistence pacifique » avec la feuille de route de l’extrême droite.
Lorsque l’on discute du degré de faiblesse – ou autre – d’un groupe populaire, on doit garder à l’esprit quelque chose qui est important : en Argentine, le degré d’organisation syndicale est extrêmement élevé. Même dans des conditions qui étaient défavorables aux travailleurs et à leurs représentants syndicaux, le niveau d’organisation syndicale est resté extrêmement élevé. C’est pourquoi dans les manifestations les gens scandent : « Qui est là ? On peut la voir : la fameuse CGT ! ». Il est reconnu que lorsque le mouvement syndical appelle à l’action, cela a un certain poids. Chacun connaît cette vérité.
Des observateurs soulignent qu’un haut niveau d’organisation n’indique pas nécessairement une forte volonté d’engager le conflit. L’organisation peut servir à entraver le mouvement quand les dirigeants des partis, des mouvements et des syndicats sont cooptés par des forces qui partagent les intérêts du régime en place.
Donc, on ne peut pas sous-estimer ni la capacité organisationnelle ni le degré d’ancrage du syndicalisme en Argentine. Quand la CGT appelle à la grève, c’est une grève avec des caractéristiques que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde, comme l’ampleur même de la participation ou encore la solidarité qui se manifeste à travers les secteurs les plus divers du salariat. Ces grèves ont un impact profond en paralysant effectivement tout le pays. C’est pourquoi le pouvoir des syndicats demeure significatif. En dépit de leur échec à canaliser cette force vers le soutien aux luttes populaires, les syndicats restent significatifs.
Il y a, en Argentine, d’autres mouvements qui ont un poids significatif : le mouvement des femmes et le mouvement de genre. C’est ce secteur de la société qui a impulsé en Argentine l’une des principales et des plus récentes marches contre le fascisme. On doit également souligner le mouvement écologiste qui, même s’il avait connu récemment un certain déclin, a regagné de la force face à la réforme régressive de la Loi sur les glaciers, notamment lorsque des militants ont organisé des actions de protestation et des campagnes pour préserver les ressources naturelles et défendre des pratiques soutenables.
Il est également important de souligner le mouvement dans les Universités qui a, au cours des dernières années, mené des luttes significatives en défense de l’éducation publique, de la gratuité des droits d’inscription, et d’une loi (déjà citée) de financement des universités. Et nous devons également souligner les luttes des retraités qui continuent à se mobiliser de manière autonome pour des conditions de vie décentes.
Le niveau des troubles sociaux qui se développent en Argentine est réellement significatif. Il s’est considérablement accru cette année. Il est important de noter le haut niveau de troubles sociaux dans les différentes provinces du pays : il existe des situations d’urgence dans le Jujuy, le Chaco, à Santa Cruz, Chubut, Catamarca, etc.
Cependant ce haut niveau de troubles sociaux n’est pas suffisamment coordonné, avec des groupes différents poursuivant leur feuille de route sans stratégie commune ni direction pour unifier leurs efforts. On assiste toujours à une fragmentation des luttes sociales. A l’heure actuelle n’apparaît pas l’existence d’une force capable d’unifier les revendications et de formuler un projet politique auquel puissent adhérer les mouvements et les différents secteurs de la société, ce qui est crucial pour traiter effectivement les causes sous-jacentes aux troubles sociaux, comme les inégalités économiques, la corruption politique et l’injustice sociale.
Alternative Viewpoint : comment est-ce que tu évalues l’état actuel de la gauche en Argentine : ses forces, ses limites et ses projets d’avenir ?
Martín Alvarez : beaucoup affirment que, alors que l’essentiel du péronisme est resté passif, a approuvé des politiques régressives par ses votes au Parlement, et montré peu de volonté de descendre dans la rue pour se confronter au gouvernement, des secteurs de la gauche – particulièrement le Front de Gauche des Travailleurs - Unité (FIT-U) – ont été impliqués de manière active dans les luttes des dernières années. La population commence à les considérer de façon différente. Certains leaders de la gauche argentine ont gagné en popularité dans les sondages d’opinion. Cependant ce genre de soutien ne se traduit pas nécessairement en votes et, pour la gauche, avoir de la force ne suffit pas. Il est néanmoins évident qu’au fil des années, certains leaders de gauche ont commencé à émerger, remettant en question le type de mouvement qui doit être mis en place et élargissant les perspectives à un moment où de larges segments de la population qui votaient autrefois pour le péronisme sont désormais à la recherche de voix alternatives, telles que des politiques progressistes et des initiatives de justice sociale qui correspondent à leurs besoins actuels. Cela indique un déplacement potentiel des dynamiques politique qui pourrait remodeler les élections à venir.
D’autres affirment que la gauche est trop large. La gauche possède une représentation parlementaire, un grand nombre de militants et une prédisposition à l’action directe. Il existe un militantisme de gauche considérable qui engendre des mobilisations en réponse à de nombreuses questions. Cependant, la distinction entre quantité et qualité refait surface et il ne faut pas confondre les deux lorsque l’on analyse les organisations de gauche. Et pourtant, malgré tout ce potentiel, on parle de la faiblesse de la gauche argentine. La métaphore utilisée pour souligner l’incapacité de la gauche à mener des luttes ou à occuper des positions de pouvoir donne à peu près ceci : « nous avons faim bien que le frigidaire soit plein ». En d’autres termes, il y a plein de gens à gauche pour contester le pouvoir. Ce phénomène peut s’expliquer par le fait que, malgré un grand nombre d’adhérents, la gauche peine à gagner du terrain politique dans un contexte de régression sociale, caractérisée par une crise massive de représentation du système politique et le déclin des deux principaux partis politique argentins, le radicalisme et le péronisme ; ce qui signifie que la gauche ne gagne pas de terrain, même sous le gouvernement de Milei.
Cette incapacité de la gauche à articuler les luttes qui se déroulent actuellement est liée à la façon dont progresse la lutte de classes. Nous sommes piégés par un consensus libéral concernant la transition démocratique qui limite la capacité de gauche à défier efficacement le statut quo et à défendre les besoins de la classe ouvrière, particulièrement lorsqu’il s’agit de traiter les questions urgentes auxquelles sont confrontées les communautés marginalisées en Argentine, comme les inégalités économiques, l’accès à l’éducation, les disparités en matière de soins de santé. Organiser ne serait-ce qu’une petite partie de ce qui existe déjà permettrait d’obtenir des résultats énormes, comme de favoriser une plus grande unité et une meilleure collaboration entre les différentes factions au sein du camp révolutionnaire. Mais pour parvenir à un tel résultat, la gauche devrait dialoguer avec les avant-gardes plutôt que de s’appuyer aussi lourdement sur la logique de la représentation parlementaire. Cet engagement pourrait déboucher sur des stratégies plus innovantes répondant directement aux besoins des communautés marginalisées et de la classe ouvrière, telles que des initiatives de base et des campagnes d’action directe visant à renforcer ces groupes. Faire de bons scores dans les sondages peut aider, mais cela peut nuire aux avant-gardes en créant le sentiment de privilégier la popularité par rapport aux besoins urgents des communautés marginalisées et de la classe ouvrière. Peut-être est-ce que la gauche ne devrait pas paraître aussi sympathique dans des moments comme ceux-ci. Plutôt que de se reposer entièrement sur le parlementarisme, la Gauche devrait agir en représentante du peuple. C’est la classe ouvrière organisée sous la direction d’une avant-garde qui a mené à bien la Révolution russe, pas les masses fragmentées. Ce cas n’est qu’un exemple parmi d’autres où des révolutions ont eu lieu.
En ce sens, la Gauche argentine est politiquement désarmée et manque d’autorité. Elle est piégée dans une logique de représentation et le nombre impressionnant de manifestations qui n’ont pas eu d’impact politique a conduit à inaugurer un « marchodrome » dans la province de Buenos Aires.
Nous devrions regarder quelques expériences récentes de l’histoire de l’Argentine, comme le mouvement des piqueteros. Nous devons nous concentrer sur les processus d’auto-organisation et d’autonomie par rapport à l’État. Une gauche qui agit comme une organisation militante, capable de perturber les mouvements de marchandises et de personnes dans les différentes parties du pays.
En dépit de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, la Gauche continue à brandir le drapeau du socialisme, à défendre la justice sociale et l’égalité tout en cherchant à mobiliser un soutien de base en faveur d’un changement systémique.
Alternative Viewpoint : est-ce que tu vois des liens entre ce qui se produit en Argentine et des tendances plus larges en Amérique Latine, notamment la montée des forces d’extrême droite ?
Martín Alvarez : il est clair que la situation en Argentine s’inscrit dans une tendance plus large au niveau régional. Milei représente un phénomène local qui correspond à un modèle global. On peut observer la montée de « l’extrême droite » comme Kast, Bolsonaro, Trump, Bukele, Le Pen, Viktor Orbán, Meloni, Vox, et Chega, y compris dans différents gouvernements. Alors que chacun de ces dirigeants possède des caractéristiques spécifiques, ils partagent un trait commun, particulièrement en Amérique Latine : ils agissent en tant qu’instruments de l’impérialisme US, adoptant fréquemment des politiques qui servent les intérêts des Etats-Unis au lieu de répondre aux besoins de leurs propres citoyens.
Alternative Viewpoint : les récentes mobilisations en Argentine semblent remodeler le paysage politique. Est-ce que, de ton point de vue, ces luttes transforment le rapport de force au niveau du pays et quelles leçons est-ce qu’elles fournissent au niveau international pour les mouvements radicaux et antifascistes ?
Martín Alvarez : au-delà des partis politiques, un changement commence à s’opérer dans la perception qu’a le peuple argentin du gouvernement. Il y a l’apparition d’un sentiment de malaise ; il n’est pas encore suffisant pour imposer une défaite au gouvernement ou pour résister à ses politiques économiques, mais c’est un point de départ pour commencer à engager le dialogue, pour se coordonner et unir ses forces dans tous les secteurs qui veulent lutter contre ce à quoi nous sommes confrontés. En ce sens, des opportunités sont en train de s’ouvrir pour la gauche.
Il n’existe toujours pas d’espace organique pour organiser la lutte contre le fascisme. Il faut construire cet espace. Pour nous, les manifestations en Argentine devraient constituer une leçon précieuse. Nous ne pouvons pas marcher de façon décousue sur les différents fronts. Nous devons construire la capacité d’unifier les combats actuels. Nous ne pouvons pas défiler contre les forces de répression sans organiser une défense appropriée de ces manifestations. Nous devons nous appuyer sur les différentes expériences du combat de rue qui ont eu lieu par le passé et qui ont lieu aujourd’hui dans certaines parties du monde, comme sur les tactiques utilisées lors des protestations contre des régimes autoritaires, pour éclairer nos stratégies de résistance efficace.
En plus de mobiliser, la gauche doit établir une présence territoriale et contester le véritable pouvoir sur chaque front. Devenir une autorité va bien au-delà d’un front électoral contre l’extrême droite. Cela implique d’avoir une politique pour conduire et organiser les avant-gardes, ce qui signifie s’engager activement et organiser les mouvements à la base qui défient les politiques de droite et promeuvent un changement progressiste. Les secteurs de la société qui résistent aux politiques de droite incluent des groupes divers et des individus. Les secteurs d’avant-garde. Pour atteindre ces objectifs, nous devons mener la lutte théorique et organiser un noyau de résistance. L’avant-garde s’organise autour d’un pôle qui agit comme une force significative qui défie la société. C’est ce noyau qu’il faut construire.
La patrie ou la mort, nous vaincrons !
Publié le 14 avril 2026 par Alternative Viewpoint