Revue et site sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Il n’y a aucun espoir d’instaurer une justice transitionnelle si la doctrine du nouvel État syrien repose sur le confessionalisme

par Joseph Daher
© Getty Images

Un mois après l'éclatement de violents affrontements confessionnels dans la région côtière, l'État syrien n'a toujours pas reconnu l'importance de la justice transitionnelle, affirme Joseph Daher.

Les nouvelles autorités au pouvoir suivent les traces de l'ancien régime d'Assad, continuant à utiliser les politiques et pratiques confessionnels comme moyen de gouvernement et de division sociale, écrit Joseph Daher

L'euphorie qui a suivi la chute du régime d'Assad en décembre 2024 s'est largement dissipée après les massacres à grande échelle de civils alaouites dans les zones côtières, perpétrés début mars 2025 par des groupes armés appartenant à l'armée syrienne nouvellement constituée.

Dans le sillage de ces événements tragiques, des groupes armés liés aux nouvelles autorités au pouvoir ont commis de nouveaux assassinats et autres exactions à l'encontre de civils alaouites. À la suite de la publication d'un rapport d'Amnesty International sur les récents événements meurtriers survenus sur le littoral, le secrétaire général de l'organisation a déclaré : « Tuer délibérément des civils ou tuer intentionnellement des combattants blessés, qui se sont rendus ou qui ont été capturés constitue un crime de guerre. »

Si le déclenchement initial des violences a été causé par des individus armés liés à l’ancien régime des Assad, qui ont coordonné des attaques contre des membres des services de sécurité des nouvelles autorités au pouvoir et des civils, la campagne de répression menée par les différentes factions de l'armée syrienne s'est ensuite massivement étendue à des campagnes d'assassinats de civils et de familles alaouites, entraînant la mort de plusieurs centaines de civils.

En outre, près de 13 000 Syrien.ne.s ont fui vers le nord du Liban à cause de ces massacres et des dizaines de milliers d'autres vers l'intérieur du pays.

Sous prétexte de combattre les « vestiges du régime d'Assad », ces massacres avaient pour principal mobile un sentiment de haine à caractère confessionnel, et de « vengeance », assimilant à tort l'ensemble de la communauté alaouite à l'ancien régime. Et ce, malgré le fait que la grande majorité des Alaouites n'a pas soutenu les attaques armées perpétrés par les éléments armés issus de l’ancien régime contre les forces de sécurité. Qui plus est, de nombreux civils assassinés s'étaient au contraire opposés au régime d'Assad et avaient célébré sa chute en décembre 2011.

À la suite de ces événements tragiques, les réseaux sociaux ont été inondés de discours confessionnels et haineux, tandis que d'éminents militants des droits de l'homme, dont Fadel Abdulghany, directeur du Centre syrien pour les droits de l'homme, ont été menacés et insultés pour avoir rendu compte des massacres et les avoir recensés.

La responsabilité des massacres contre la population alaouite du littoral revient aux nouvelles autorités syriennes.

Non seulement ils n'ont pas réussi à empêcher la montée de la violence et de la haine confessionnelle, mais ils y ont également contribué activement, à la fois directement et en instaurant les conditions politiques qui ont conduit à ces massacres.

En effet, les violations des droits humains à l'encontre des individus et des populations alaouites, y compris les enlèvements et les assassinats, ont augmenté au cours des derniers mois, et certaines d'entre elles, comme le massacre de Fahil en décembre 2024 et le massacre d'Arzah en février 2025, ont eu l'allure de répétitions générales préalables aux massacres sur la côte.

Les autorités au pouvoir ont à chaque fois présenté ces actes comme isolés, sans prendre de mesures sérieuses contre leurs auteurs.

De plus, Hayat Tahrir el-Cham (HTC) et les responsables syriens ont régulièrement dépeint la communauté alaouite comme un outil de l'ancien régime utilisé contre le peuple syrien.

Ainsi, lors de son discours à la 9e édition de la conférence des donateurs sur la Syrie à Bruxelles, en Belgique, le ministre syrien des Affaires étrangères Asaad al-Shibani a déclaré : « 54 ans de domination d'une minorité ont abouti au déplacement de 15 millions de Syriens... », suggérant implicitement que la communauté alaouite dans son ensemble avait dirigé le pays pendant des décennies, et non une dictature contrôlée par la famille Assad.

S'il est incontestable que des personnalités alaouites ont occupé des postes clés dans l'ancien régime, en particulier au sein de l'appareil militaire et sécuritaire, réduire la nature de l'État et de ses institutions principales à une « identité alaouite » ou dépeindre le régime comme favorisant les minorités religieuses tout en discriminant systématiquement la majorité arabe sunnite est à la fois une erreur et une analyse très éloignée de la réalité.

L’instrumentalisation du confessionalisme n'a jamais été l’objectif final de l'ancien régime, mais plutôt un moyen de maintenir son pouvoir.

Il faut être clair sur le fait que ces tensions et cette haine confessionnelle ne sont pas dues à d'anciennes divisions religieuses ou à quelque chose de fondamentalement « ancrées » chez les populations de la région. Le confessionnalisme et les tensions confessionnelles sont le produit de la modernité et ont des racines politiques. Dans le cas présent, les dynamiques confessionnelles résultent des politiques et pratiques confessionnelles de l'ancien régime d'Assad, qui ont été utilisées comme un outil pour diviser la population syrienne, ainsi que des actions des nouvelles autorités au pouvoir, y compris le HTC et d'autres groupes armés d'opposition. Ces groupes ont activement instrumentalisé le confessionnalisme et continuent de le faire à travers leurs politiques, leurs actions et leur rhétorique.

À défaut de rendre justice à chaque Syrien·ne, le chaos ne fera que s'approfondir

Le confessionnalisme est fondamentalement un outil de consolidation du pouvoir et de division de la société. Il sert à détourner l'attention des classes populaires des questions socio-économiques et politiques en désignant un groupe particulier, défini par sa confession ou son appartenance ethnique, comme étant à l'origine des problèmes du pays et comme une menace pour la sécurité, justifiant ainsi les politiques répressives et discriminatoires à son encontre.

De plus, le confessionalisme agit comme un puissant mécanisme de contrôle social, façonnant le cours de la lutte des classes en renforçant la subordination des classes populaires à l'élite dirigeante de leur communauté. De ce fait, les classes populaires sont privées de toute capacité d'action politique indépendante et finissent par être définies par leur identité communautaire, et par s'engager politiquement en fonction de celle-ci.

À cet égard, les nouvelles autorités au pouvoir suivent les traces de l'ancien régime d'Assad, continuant à utiliser les politiques et pratiques confessionnelles comme outil de gouvernance et de division sociale.

Au-delà de la dynamique confessionnelle, les événements récents sont également le résultat de l'échec et du refus des nouvelles autorités au pouvoir de mettre en place un cadre de justice transitionnelle global et à long terme visant à ce que tous les individus et groupes aient à répondre de leurs crimes de guerre.

Il est essentiel de faire face à l'héritage de la brutalité systémique du régime d'Assad pour ouvrir la voie à un avenir durable et pacifique. Cette démarche aurait pu contribuer de manière décisive à limiter les actes de vengeance et à atténuer les tensions intercommunautaires croissantes.

Le président Ahmed al-Charaa a mis en place une commission d'enquête chargée d'enquêter sur les événements survenus sur la côte syrienne et a créé une haute commission pour la paix civile. Cependant, ses conclusions sont toujours attendues, la date limite officielle étant fixée au 9 avril. En attendant, les violations des droits humains  à l'encontre des civils alaouites dans ces régions se poursuivent.

En réponse au rapport d'Amnesty International sur les récents événements dans les régions côtières, ainsi qu'aux critiques plus générales sur le rôle du gouvernement, une source du ministère syrien de l'Intérieur a déclaré au journal Al-Araby al-Jadeed, publication sœur de The New Arab, que « ne pas tenir compte des données et des faits sur le terrain et dénigrer le travail de la commission d'enquête relève d'un manque de rigueur qui va à l'encontre des normes les plus élémentaires d'objectivité. Cela dénote un parti-pris en faveur d'un projet politique porté par des acteurs dont l'histoire est bien connue et dont l'alliance avec des pays hostiles à la Syrie, tant à la nation qu'à son peuple, est évidente."

Cela dit, Ahmed al-Charaa et ses alliés au pouvoir n'ont aucun intérêt à mettre en place un mécanisme complet de justice transitionnelle, craignant que cela ne les expose également à devoir rendre compte de leurs propres crimes et exactions contre des civils et diverses populations locales.

En outre, la justice transitionnelle peut également inclure une dimension sociale si elle intègre une action visant à récupérer les actifs de l'État qui ont été octroyés de manière illégale à des hommes d'affaires liés à l'ancien régime et à demander des comptes aux responsables de crimes financiers graves, tels que la privatisation des fonds publics et de l'État ou la cession de terrains domaniaux, au détriment de la classe populaire et de l'intérêt général.

Une fois de plus, l’orientation économique des nouvelles autorités au pouvoir, qui vise à conclure des accords et des arrangements avec des personnalités du monde des affaires liées à l'ancien palais présidentiel, ainsi que leur volonté d'approfondir les politiques néolibérales et de privatiser les biens de l'État, sont en contradiction avec les principes d'un processus de justice transitionnelle global.

Les récents événements soulignent l'importance de continuer à répertorier les violations des droits humains en Syrie afin de recueillir des preuves pour de futures poursuites pénales, tout en préservant la mémoire et l'histoire des victimes.

Seul un processus démocratique et inclusif, avec une large participation des classes populaires par delà tous les clivages confessionnels et ethniques, peut briser le cycle de la violence confessionnel et garantir que les auteurs de violations des droits humains soient tenus de rendre des comptes.

Pour y parvenir, les militant.e.s et les groupes démocratiques et progressistes syriens doivent former une force capable de faire contrepoids aux nouvelles autorités au pouvoir, en faisant pression sur elles pour qu'elles acceptent des concessions sur ces questions, notamment en matière de justice et de lutte contre l'impunité. Comme le dit le vieil adage : sans justice, pas de paix.

Publié le 3 avril 2025 par New Arab, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde, relu par l'auteur