Meurtre d’enfants et retour du génocide à la banalité

par Gilbert Achcar
©UNICEF/UNI485696/El Baba

C’est l’une des cruelles ironies de l’histoire que ceux qui prétendent parler au nom des victimes du génocide nazi soient les auteurs de la campagne d’extermination la plus horrible de l’histoire du colonialisme de peuplement contemporain. Leur comportement est une source d’inspiration pour l’extrême droite dans le monde actuel. Ils ont rendu le génocide banal à nouveau.

Le bombardement russe qui a visé un hôpital pour enfants dans la capitale ukrainienne, Kiev, la semaine dernière, faisant des dizaines de morts, a naturellement provoqué une vague massive de dénonciations dans les capitales occidentales, d’autant plus qu’il s’est produit à la veille du sommet de l’OTAN à Washington. La plupart des dirigeants occidentaux l’ont condamné dans les termes les plus durs, à commencer par le président américain Joe Biden, qui y a vu un « rappel horrible de la brutalité de la Russie », et le nouveau premier ministre britannique, Keir Starmer, qui l’a décrit comme « la plus dépravée des actions ». Étant donné que ces deux derniers comptent parmi les partisans les plus enthousiastes d’Israël et qu’ils ont tous deux justifié les atrocités les plus affreuses commises par l’armée sioniste, avec un grand nombre d’enfants parmi les victimes, il doit venir à l’esprit de quiconque place les considérations humanitaires au-dessus des affiliations géopolitiques, que cela représente un degré étonnant d’hypocrisie et de maniement de plusieurs poids et mesures.

Les organisations humanitaires ont, en effet, tiré la sonnette d’alarme concernant les enfants depuis le tout début de l’invasion sioniste de la bande de Gaza. Le 30 octobre 2023, l’Observatoire euro-méditerranéen des droits humains (Euro-Med Monitor), basé à Genève, publiait un communiqué intitulé « Le nombre d’enfants de Gaza tués en moins d’un mois est 10 fois plus élevé que celui des enfants ukrainiens tués au cours de la première année de la guerre en cours avec la Russie ». Le communiqué expliquait qu’« au cours des 24 jours de frappes aériennes et de tirs d’artillerie israéliens dans la bande de Gaza, 3457 enfants ont été tués, et plus de 1000 autres portés disparus sous les débris. D’après les données des Nations unies, ce chiffre est plus de 10 fois supérieur au nombre d’enfants tués au cours de la première année de la guerre de la Russie contre l’Ukraine. »

D’après les derniers chiffres disponibles auprès de l’UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l’enfance), le nombre d’enfants tués dans la bande de Gaza dépasse désormais les 14 000, en plus du nombre de disparus, de blessés, d’invalides à vie et d’orphelins, qui est plusieurs fois plus grand. Quant au nombre d’enfants victimes en Ukraine depuis le début de l’invasion russe en février 2022, selon la même source onusienne, il s’élève à plus de 600 morts et 1 350 blessés. Ainsi, le nombre d’enfants tués en neuf mois d’invasion israélienne de la bande de Gaza est 23 fois plus élevé que le nombre d’enfants tués en trente mois d’invasion russe de l’Ukraine. « La brutalité de la Russie », comme l’a appelée Biden, semble plutôt modérée par rapport à la brutalité de l’État sioniste, qu’il soutient.

Il ne se passe pas un jour sans qu’un rapport ne soit publié par une source médiatique ou une organisation humanitaire soulignant l’horreur de ce que les sionistes commettent contre les Palestiniens, non seulement dans la bande de Gaza, où l’intensité des meurtres et des destructions dépasse tout ce qui a été vu dans l’histoire contemporaine, mais aussi en Cisjordanie ainsi que dans les prisons israéliennes. Les détenus palestiniens sont exposés à des pratiques bien pires que celles commises par l’armée d’occupation américaine dans la prison d’Abou Ghraib en Irak, qui avaient suscité l’indignation mondiale en 2004.

Nous avons récemment assisté à un exemple flagrant de la brutalité de l’armée sioniste dans l’attaque qui a visé le chef militaire du Hamas, Mohammed Deif, dans la région d’Al-Mawasi, que les dirigeants israéliens avaient précédemment désignée comme une zone de refuge pour la population de Gaza. L’attaque a coûté la vie à plus de quatre-vingt-dix Palestiniens. La façon dont ce massacre s’est déroulé indique clairement que les forces sionistes ont délibérément tué le plus grand nombre de personnes sans aucune distinction entre les combattants présumés et les civils, y compris les enfants. En effet, l’armée sioniste a tiré un premier missile sur le bâtiment dans lequel elle pensait que Deif était présent, puis un deuxième sur le même bâtiment pour achever sa destruction, puis un troisième à proximité du bâtiment visant ceux qui chercheraient à sauver ceux qui restaient en vie parmi les décombres, puis des missiles anti-bunker supplémentaires pour détruire tous les tunnels pouvant exister sous la zone cible.

Cette détermination à tuer sans se soucier du sort des civils – enfants, personnes âgées, femmes et hommes – a conduit au fait que la proportion de civils par rapport aux combattants dans la guerre d’Israël contre ceux qu’il appelle « terroristes » à Gaza dépasse de loin leur proportion dans d’autres guerres menées sur divers théâtres d’opérations sous la bannière de la « guerre contre le terrorisme » depuis le début de ce siècle. Ceci, à son tour, nous amène à un trait idéologique caractéristique de la pensée sioniste, qui a atteint son apogée dans le présent, après des décennies de dérive de la société israélienne vers l’extrême droite menant au gouvernement actuel, un ramassis de néofascistes et de néonazis.

Cette caractéristique est partagée par le sionisme avec tous les types de colonialisme de peuplement qui cherchent à s’emparer d’une terre et nient à cette fin les droits des peuples autochtones, y compris leur droit à la vie. La justification morale de ce projet suprêmement immoral est obtenue en niant l’humanité des gens dont les terres sont convoitées, en les dégradant au statut de sous-humains qui ne méritent pas de vivre. Cette logique est revenue par effet boomerang au cœur de l’Europe au siècle dernier avec les nazis, qui ont classé certaines catégories d’Européens comme sous-humains (Untermenschen), allant jusqu’à les exterminer.

Il n’est pas improbable que la logique du colonialisme de peuplement revienne au cœur de l’Europe après son déclin par suite de la défaite des nazis dans la foulée du génocide qu’ils ont commis au siècle dernier, d’autant plus que l’extrême droite est à nouveau en hausse dans l’ensemble du Nord mondial, d’est en ouest. C’est l’une des cruelles ironies de l’histoire que ceux qui prétendent parler au nom des victimes du génocide nazi soient les auteurs de la campagne d’extermination la plus horrible de l’histoire du colonialisme de peuplement contemporain. Leur comportement est une source d’inspiration pour l’extrême droite dans le monde actuel. Ils ont rendu le génocide banal à nouveau, avec la complicité de « libéraux » qui ont abandonné les valeurs humaines les plus fondamentales face à la guerre génocidaire en cours à Gaza, souvent sous prétexte de compassion pour les victimes du génocide nazi.

Traduction de ma tribune hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est paru le 16 juillet en ligne et dans le numéro imprimé du 17 juillet. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

 

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Auteur·es

Gilbert Achcar

Gilbert Achcar est professeur d'études du développement et des relations internationales à la SOAS, Université de Londres. Il est l'auteur, entre autres, de : le Marxisme d'Ernest Mandel (dir.) (PUF, Actuel Marx, Paris 1999), l'Orient incandescent : le Moyen-Orient au miroir marxiste (éditions Page Deux, Lausanne 2003), le Choc des barbaries : terrorismes et désordre mondial (2002 ; 3e édition, Syllepse, Paris 2017), les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (Sindbad, Actes Sud, Arles 2009), Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Sinbad, Actes Sud, Arles 2015), Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2017).