Lorsque j’ai déménagé à Jérusalem en août, je me suis inscrite à des groupes Signal destinés à organiser mes premières permanences de présence protectrice (c’est-à-dire le fait de rester aux côtés des communautés palestiniennes dans l’espoir de dissuader les violences commises par l’État israélien et les colons). Je me sentais intimidée. Je n’étais allée qu’une seule fois en Israël et en Cisjordanie occupée auparavant, je ne parlais pas hébreu et je suivais les informations qui faisaient état d’une escalade des attaques commises par les colons avec le soutien de l’État. J’allais bientôt monter dans des voitures d’inconnus pour me rendre dans de petits villages dont je découvrais les noms pour la première fois.
Mais d’un autre côté, cette expérience me semblait étrangement familière. Au cours des mois précédents, l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) avait fait irruption dans ma ville natale. Des agents armés avaient commencé à patrouiller régulièrement dans les rues où mon voisinage se sentait en sécurité, faisant deux fois irruption dans l’immeuble du nord de Manhattan où j’avais grandi. Je me suis jointe au mouvement des New-Yorkais.es en colère qui organisaient des tours de garde pour empêcher l’ICE d’entrer dans des propriétés privées – où ils ne sont pas autorisés à pénétrer sans mandat ou consentement – et, lorsque cela échouait, pour alerter les résident.es et documenter toute intervention.
En Cisjordanie, j’ai pu constater que ces méthodes avaient fait leurs preuves. Depuis au moins 25 ans, des militant.es israélien.nes et internationaux se rendent dans les communautés palestiniennes pour soutenir les habitant·es, dormir, manger et souvent vivre à leurs côtés. Cette pratique repose sur le triste constat que, grâce à leur passeport étranger ou leur citoyenneté israélienne, les colons et les forces de l’ordre traitent généralement ces militant·es mieux que les personnes palestiniennes.
Mais même cela n’est plus toujours vrai : de nombreux militant.es israélien.nes et internationaux sont eux-mêmes devenus victimes de la violence sanctionnée par l’État qu’ils tentent de freiner. En effet, les dernières actions horribles de l’ICE — tuer Alex Pretti et Renee Good, détenir un enfant de cinq ans, provoquer l’évanouissement d’une femme à force de lui appuyer le genou sur le cou, arrêter des citoyen·nes sans mandat — renvoient aux formes de violence auxquelles les Palestinien·nes de Cisjordanie et d’Israël sont soumis.e.s depuis des décennies.
Ces similitudes ne sont pas une coïncidence. Les forces de l’ordre américaines et israéliennes échangent depuis longtemps leurs méthodes et leurs technologies : l’ICE utilise des logiciels espions israéliens développés par des vétérans de l’unité 8200 ; l’armée israélienne et l’ICE s’appuient toutes deux sur les systèmes de suivi par IA de Palantir ; et certains agents de l’ICE peuvent même être envoyés en Israël pour s’entraîner. Ces outils viennent renforcer la surveillance policière exacerbée, le délaissement et la discrimination des minorités, déjà bien établis aux États-Unis.
Les militant.es qui s’opposent à l’ICE et à l’occupation israélienne seront probablement de plus en plus souvent frappé·es, brutalisé·es et humilié·es aux côtés de ceux qu’iels cherchent à protéger. En Cisjordanie, leur présence ne peut plus protéger les Palestinien.nes des violences, des vols et des incendies criminels commis par les colons, qui conduisent à leur déplacement forcé. Cela soulève la question suivante : à quoi sert alors leur présence ? D’après mon expérience, elle apporte beaucoup.
Au cours des dernières semaines, j’ai posé cette question aux militant.es qui dirigent des organisations de solidarité et aux expert.es qui travaillent ici sur le terrain en Israël-Palestine. Ils affirment que si la présence protectrice a perdu une grande partie de sa capacité à désamorcer les tensions, elle continue de remplir une fonction essentielle de documentation sur laquelle, espérons-le, s’appuieront les procédures judiciaires ultérieures. Et dans le présent, elle peut encore ralentir quelque peu le nettoyage ethnique mené par Israël en apportant une solidarité, un réconfort psychologique essentiel, qui encourage les communautés palestiniennes à rester sur leurs terres.
De plus, le principe de partenariat, en tant que valeur, est renforcé, forgeant des relations qui vont à l’encontre et s’opposent à la logique sur laquelle repose cette violence. Un activiste a récemment comparé l’apartheid d’Israël à une « voie à double sens » qui réduit la capacité d’imagination politique des Palestinien.nes et des Israélien.nes, et la présence protectrice comme un moyen qui permet de réduire cette séparation forcée.
Il y a de plus en plus de similitudes entre la situation en Israël-Palestine et celle qui prévaut aux États-Unis — ou peut-être est-ce plutôt une ressemblance avec un schéma fasciste universel vieux de plusieurs siècles qui consiste à imposer un contrôle violent sur les corps.
Alors que partout aux États-Unis, de plus en plus de personnes s’inscrivent pour prendre des tours de garde, descendent dans la rue et expriment leur indignation de multiples façons malgré les risques encourus, ceux et celles qui se rendent depuis des décennies en Cisjordanie – ainsi que les Palestinien.nes qui sollicitent leur présence – témoignent que ces actions restent importantes, tant pour ralentir la détérioration de la situation que pour mener le combat à long terme qui vise à obtenir que les responsables rendent des comptes.
Publié le 30 janvier 2026 par +972, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro