La Tunisie a connu ces derniers temps une vague de manifestations résultant des conditions de vie difficiles que subissent les Tunisien·nes depuis plusieurs décennies, lesquelles se sont progressivement aggravées au fil des années.
La situation est devenue particulièrement insoutenable au cours du mois de juillet., les habitant·es étant confrontés régulièrement à la politique des coupures d’eau récurrentes durant l’été dans les régions du Centre (gouvernorats de Kairouan, Sousse, Monastir et Mahdia). Ces quatre gouvernorats ont ainsi connu 31 manifestations et blocages de routes en 2024, puis 15 manifestations et blocages en 2025.
En revanche, aucun mouvement de protestation majeur n’avait été observé jusqu’ici en 2026, bien que la situation ne se soit nullement améliorée. Au contraire, les interruptions de l’approvisionnement en eau ont même redoublé, témoignant d’une forme de normalisation de ce phénomène qui dure depuis plus de cinq ans dans ces régions. Durant l’été 2026, plusieurs gouvernorats du Nord ont également été touchés, sans qu’aucune solution, ni à court ni à long terme, ne soit apportée.
Le retour des mobilisations
La vague de chaleur de juillet, conjuguée à des coupures d’eau dépassant une semaine dans de nombreuses villes et zones rurales, a poussé les habitant·es à manifester et à bloquer les routes. Beaucoup ont perdu une partie de leurs troupeaux en raison de la sécheresse extrême, tandis que les dépenses mensuelles consacrées à l’achat d’eau transportée par camion-citerne ont fortement augmenté.
Quelques exemples de mouvements de protestation :
• 25 juin 2026 : manifestation et blocage de la route entre Nefza et Ouchtata (gouvernorat de Béja).
• 13 juillet 2026 : manifestation au pont de Mellag, sur la route reliant Jendouba au Kef.
• 21 juillet 2026 : protestation dans la région du Cap Bon (zones d’Ennachaâ et El Karmania, délégation d’El Haouaria).
Parallèlement, des coupures d’électricité tournantes ont été mises en place durant le mois de juillet 2026 afin de protéger le réseau électrique national contre un effondrement total (« blackout »), la consommation ayant dépassé les capacités de production. Ces coupures ont suscité une vive colère parmi les citoyen·nes, provoquant d’importants préjudices économiques ainsi que l’arrêt de nombreuses activités professionnelles.
Les célébrations de la fête de la République, le 25 juillet 2026, se sont ainsi transformées en une manifestation exprimant le rejet du pouvoir en place. Les autorités ont estimé le nombre de manifestant·es à environ 5 000 personnes. Il convient toutefois de souligner que cette estimation est difficilement vérifiable, le ministère de l’Intérieur ayant installé, depuis la révolution, de nombreux barrages filtrants dans les rues de Tunis afin d’empêcher les grands rassemblements.
Dès lors, plusieurs interrogations se posent : quelles sont les causes profondes des crises de l’eau et de l’électricité ? Les accords conclus avec le Fonds monétaire international sont-ils responsables de cette situation ?
La Tunisie a connu deux périodes marquées par une forte influence du Fonds monétaire international sur ses politiques économiques et de développement. La première remonte à 1986, lorsque, à la suite de la crise économique et de la chute des prix du pétrole et du phosphate, le pays a adopté un vaste programme de réformes économiques connu, un programme d’ajustement structurel.
La seconde phase débute en 2013, après la révolution, lorsque la Tunisie est entrée dans un nouveau cycle d’endettement accompagné de programmes de réformes liés aux difficultés financières et économiques. Cette évolution a progressivement fait du FMI l’acteur central dans l’orientation des politiques économiques et de développement du pays.
Les gouvernements successifs ont ainsi privilégié la mise en œuvre des projets bénéficiant de l’approbation ou du financement du FMI.
Les causes de la crise de l’eau
La Tunisie est située dans une zone à climat majoritairement semi-aride et aride. Son régime pluviométrique de type méditerranéen expose toutes les régions du parus à des plus torrentielles en moyenne tous les quatre ans, touchant chaque année une ou deux régions. C’est d’ailleurs pour cette raison que les constructions anciennes sont généralement implantées sur des hauteurs, à l’abri des crues.
Depuis l’indépendance, l’État tunisien a fondé sa politique hydraulique sur ces caractéristiques climatiques afin de garantir les besoins du pays en eau. Entre 1956 et 1989, un vaste programme de construction de barrages et de lacs collinaires a permis de constituer un réseau hydraulique important, favorisant ainsi le développement de l’industrie et d’une agriculture moderne orientée vers l’exportation.
Toutefois, depuis leur mise en service, ces ouvrages n’ont jamais fait l’objet d’opérations complètes de curage ou d’enlèvement des sédiments. Les rares interventions réalisées se sont limitées à des travaux ponctuels de maintenance ou à la réparation de certains équipements, sans traitement global de l’envasement. Dès le début des années 2000, la nécessité de procéder au désenvasement des barrages et des lacs collinaires est pourtant devenue urgente. Cependant, le coût élevé de ces opérations, ainsi que l’affectation des ressources publiques à d’autres priorités, jugées plus favorables aux intérêts du capital privé, ont conduit les gouvernements successifs à reporter ces travaux.
Cette politique a entraîné une perte de plus de 20 % de la capacité de stockage des barrages tunisiens (Ce chiffre officiel demeure néanmoins sujet à caution : les observations de terrain laissent supposer que cette perte pourrait être sensiblement plus importante, tout en variant selon l’emplacement, l’ancienneté et les caractéristiques de chaque barrage). De plus, l’absence de précipitations abondantes chaque année accentue cette situation. Lors des épisodes de pluies torrentielles, une partie importante de la capacité de stockage est déjà occupée par les sédiments accumulés, ce qui réduit fortement le volume d’eau pouvant être retenu. Une proportion considérable des eaux de crue est ainsi gaspillée et déversée directement vers la mer sans pouvoir être exploitée.
Avant comme après la révolution de 2011, les gouvernements successifs n’ont pas modifié cette politique, malgré l’accumulation d’études recommandant le désenvasement des barrages existants ainsi que l’augmentation de leur capacité de stockage.
La politique du FMI est tout à fait différente : elle soutient le dessalement de l’eau de mer, une solution qui ne répond pas aux besoins fondamentaux du pays, qui est très coûteuse et n’offre qu’un rendement très faible (cette technique n’est nécessaire que sur l’île de Kerkennah). Cela a entraîné une crise catastrophique des réserves d’eau dans tous les gouvernorats du centre : Kairouan, Sousse, Monastir et Mahdia, où dans certaines zones l’approvisionnement en eau des barrages a été coupé pour les agriculteur·rices, tandis que dans d’autres, le débit a été réduit. Cela a entraîné la perte d’une grande partie des récoltes agricoles au cours des cinq dernières années et a conduit de nombreux agriculteurs à la faillite, les obligeant souvent à vendre leurs terres (Il convient de noter que la plupart de ces régions souffrent d’un problème de salinité élevée des eaux souterraines, ce qui rend certains agriculteurs totalement dépendants de l’eau des barrages)
Les causes de la crise de l’électricité
La crise de l’électricité présente des caractéristiques similaires à celles de la crise de l’eau. Ainsi, la consommation d’électricité a progressivement augmenté au fil des années sous l’effet du développement de la société tunisienne. En revanche, la capacité de production de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) n’a pas suivi cette évolution de la demande.
Au contraire, quatre projets de centrales électriques alimentées au gaz naturel, proposés entre 2015 et 2020, ont ainsi été gelés. Il en va de même pour le projet de centrale nucléaire, présenté une première fois en 2010 puis réintroduit en 2015, qui n’a jamais dépassé le stade de la proposition.
Face à cette situation, les autorités ont privilégié le recours aux importations d’électricité en provenance d’Algérie lors des périodes de forte consommation, abandonnant progressivement la logique de l’autosuffisance énergétique. Cette orientation a été dénoncée à plusieurs reprises par le syndicat des agents de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz.
À partir de 2017, les gouvernements successifs ont fait du développement de l’énergie solaire leur principal axe de politique énergétique, notamment afin de répondre aux attentes des bailleurs de fonds internationaux, le FMI ayant soutenu le financement de ces projets.
L’afflux de ces financements a suscité l’intérêt de nombreuses entreprises étrangères et locales, transformant le secteur des énergies renouvelables en un marché particulièrement lucratif. Celui-ci repose principalement sur l’assemblage partiel de panneaux photovoltaïques ainsi que sur l’importation des équipements électroniques indispensables et des batteries lithium haute tension.
Pour mieux comprendre cette évolution, il convient de rappeler que deux centrales photovoltaïques de 10 MW ont été autorisées à Tozeur en 2017 et 2018, avant d’entrer en service en 2021. En revanche, dans le secteur privé, cinq licences de production, représentant des capacités comprises entre 50 et 200 MW, ont été accordées en 2018 sans qu’aucun de ces projets ne soit entré en phase de production. De même, six autres licences, d’une capacité comprise entre 50 et 800 MW, ont été délivrées en 2022, sans qu’aucune n’ait encore atteint le stade de la production.
Malgré l’importance de la politique de transition énergétique et de la réduction de la pollution qu’elle permet d’apporter à l’environnement, ce qui se met en place en Tunisie constitue une forme de poussée qui conduit l’État tunisien vers un endettement croissant et une dépendance vis-à-vis du FMI, lequel est devenu l’instance décisionnaire officielle et le véritable déterminant de la politique de développement de l’État tunisien.
De plus, ces projets ont été cédés au secteur privé en guise de cadeau pour générer davantage de profits, alors que la Société nationale avait demandé à se voir attribuer ces projets ; cette demande a toutefois été rejetée et son rôle s’est limité à l’achat de l’énergie produite par ces centrales et à l’extension d’un réseau vers le désert afin de relier les centrales (la société a perdu plus de 15 millions de dollars pour étendre le réseau vers l’une des centrales privées, alors que le promoteur du projet a abandonné ce dernier). Ces politiques visent systématiquement à mener la Société nationale d’électricité et de gaz à la faillite afin de la placer sous la tutelle des instances financières internationales.
Par ailleurs, les coupures répétées d’électricité durant la vague de chaleur exceptionnelle ont provoqué des pertes économiques considérables. Le secteur avicole a été particulièrement touché, avec la mort de tonnes de volailles, tandis que d’importantes quantités de denrées alimentaires stockées dans les commerces ont été détruites. À cela se seraient ajoutées une augmentation des décès parmi les personnes âgées ou souffrant de maladies chroniques, accentuant le mécontentement de la population et alimentant un climat de forte tension sociale. Cette situation illustre l’échec des politiques menées jusqu’à présent et relance le débat sur la nécessité d’un changement de pouvoir.
La détérioration de la situation en Tunisie résulte principalement d’une combinaison de deux facteurs. Le premier est l’influence exercée par le Fonds monétaire international sur les politiques de développement, qui reflète une nouvelle forme de colonialisme et de domination économique. Le second réside dans le rôle du capital privé, national et étranger, qui s’appuie sur les fonds publics pour réaliser des profits rapides et garantis.
Ce mélange de cupidité capitaliste sans limite a rendu la situation économique et sociale insupportable pour la population. C’est pourquoi nous assistons à des vagues d’émigration légales et clandestines.
Le modèle tunisien ne reflète pas seulement l’incapacité de la politique libérale, voire du capitalisme traditionnel, à trouver des solutions concrètes, mais il est devenu une force réactionnaire qui s’oppose au progrès et à la liberté.
Après une succession de crises économiques et de défaillances des services publics, la rue s’est à nouveau soulevée, ce qui renvoie à la reprise de l’élan du processus révolutionnaire à long terme. C’est pourquoi les forces socialistes et progressistes doivent s’unir et resserrer leurs rangs afin de s’emparer du pouvoir lors de l’explosion révolutionnaire.
Le 31 juillet 2026