Le 19 septembre 1976 fut une date historique pour le mouvement ouvrier suédois et international. Cette nuit-là, les trois partis bourgeois remportaient les élections et s’apprêtaient à former le nouveau gouvernement. Le règne de la social-démocratie, après 44 ans de pouvoir sans partage, était brusquement interrompu. La bourgeoisie internationale y gagna un argument idéologique : « Regardez la Suède : 44 années de socialisme et le peuple en a assez. » Depuis, dix mois se sont écoulés et il est temps de tirer un premier bilan de l’action du nouveau gouvernement, de ce qu’il promettait avant les élections et de ce qu’on attendait de lui. Que devient la social-démocratie dans l’opposition, elle qui était tellement habituée à siéger au gouvernement et qui fut si étroitement assimilée au développement politique et social de la Suède pendant près d’un demi-siècle ?
La composition du gouvernement
Les résultats des élections de septembre 76 étaient les suivants :
- Moderata Samlingspartiet : 15,6 %
- Centerpartiet : 24,1 %
- Folkpartiet : 11,0 %
- Socialdemokraterna : 42,9 %
- Vänsterpartiet Kommunisterna : 4,7 %
- Participation électorale : 90,1 %
Pendant toute une période, le Centerpartiet et le Folkpartiet avaient constitué un bloc prétendant se situer au centre (« les réformes sociales sans le socialisme »), dans l’intention évidente de prendre quelques distances avec le conservatisme du Moderata Samlingspartiet. Ceci fut clairement réaffirmé par les deux partis la veille des dernières élections, lorsqu’ils déclarèrent que le nouveau gouvernement devrait diriger au centre ; la coalition gouvernementale serait composée des trois partis mais sa politique serait dominée par le bloc de ces deux formations.
MODERATA SAMLINGSPARTIET (Parti conservateur). Il représente la continuation du vieux Högerpartiet dont les racines plongent dans les couches de la vieille aristocratie politique et militaire. Aujourd’hui, ce parti est le représentant le plus ouvert des grands industriels et des banquiers.
CENTERPARTIET (Parti du centre). Antérieurement, il se nommait Bondepartiet (Parti paysan) et était une force exclusivement liée au milieu rural. Avec l’urbanisation accélérée des années 60, ce parti dut attirer de nouvelles couches sociales. Le changement de nom traduit cet effort. Grâce à une démagogie contre la centralisation, la bureaucratisation, etc., il capta une importante base électorale dans les villes.
FOLKPARTIET (Parti du peuple). Il est le prolongement du vieux parti libéral. Traditionnellement, il représente les professions libérales et les industriels « de progrès ». Durant des décennies, il était la formation bourgeoise la plus importante. À la fin des années 60, il commença à décliner. Actuellement, il est le plus petit des partis bourgeois.
VÄNSTERPARTIET KOMMUNISTERNA. Parti communiste.
SOCIALDEMOKRATERNA. Parti social-démocrate.
Le déclin ultérieur du Folkpartiet et la croissance du Moderata Samlingspartiet, reflétés par leurs scores électoraux, conduisit au déclenchement du premier conflit entre les trois partis, à propos du nombre de ministres dont chacun disposerait au sein du gouvernement. Per Ahlmark, le dirigeant du Folkpartiet, exigea que son parti ait plus de ministères que le Moderata Samlingspartiet, bien que ce dernier ait recueilli deux fois plus de voix aux élections. En guise d’argument, il déclara que la politique n’avait rien à voir avec l’arithmétique. Après de longues négociations et des menaces réciproques, la composition du gouvernement fut finalement arrêtée : huit postes pour le Centerpartiet et quatre pour chacun des deux autres partis ; de plus, un technocrate « indépendant » recevait le portefeuille de la Justice, pour éviter de le remettre à un conservateur. Paradoxalement, le gouvernement comprend six gros fermiers. Le Premier ministre, Torbjörn Fälldin lui-même, est un gros éleveur de moutons. Ceci dans un pays où moins de 5 % de la population est employée dans l’agriculture, la pêche ou le secteur des forêts.
La déclaration d’intention du gouvernement
Peu après sa constitution, le gouvernement rendit publique une déclaration d’intention qui reflétait les préoccupations et les contradictions qui l’assaillaient. Le ton général de la déclaration indiquait clairement que le gouvernement cherchait à se laver par avance de toute intention de revenir sur les réformes sociales existantes. La déclaration portait donc vaguement sur la poursuite des réformes, la lutte contre l’inflation, la diminution du poids de la bureaucratie mise sur pied par les sociaux-démocrates, la « décentralisation » de la société, la création de conditions meilleures pour les petits capitalistes, etc. De façon générale et au moyen de termes flous, le gouvernement essaya de donner l’impression qu’il allait satisfaire tout le monde. Malgré cela, il devint clair que beaucoup de ses slogans électoraux n’étaient que de creuses promesses électorales. Le Centerpartiet, par exemple, avait promis de créer 400 000 emplois. La promesse n’est même pas mentionnée dans la déclaration gouvernementale. Celle-ci ne fit que semer le doute parmi la frange marginale de l’électorat qui avait été gagnée aux sociaux-démocrates. Le grand capital exprima bruyamment son mécontentement et accusa les partis gouvernementaux de ne pas s’occuper des questions les plus importantes, en particulier la nécessité d’imposer une période d’austérité stricte afin de redresser la situation économique qui empirait, du point de vue des capitalistes suédois.
Mais un autre problème occupait la première page des journaux et faillit conduire à la chute du gouvernement avant même qu’il ne prenne ses fonctions ; il s’agit des centrales nucléaires. En Suède, comme dans beaucoup d’autres pays, la construction de centrales nucléaires a donné lieu à un intense débat public sur cette question et aussi à un actif mouvement de protestation. Plusieurs centrales fonctionnent déjà et il existe des plans pour porter leur nombre à 13 en 1985. Cette situation devint un des thèmes centraux de la campagne électorale, du fait de la position adoptée par le Centerpartiet et, personnellement, par son principal dirigeant. Une large majorité de ce parti, en raison de sa base sociale rurale et de son idéologie « du retour à la nature » — spécialement dans les rangs de son organisation de jeunesse — est absolument opposée à l’utilisation de l’énergie nucléaire. Ceci vaut également pour le dirigeant du parti lui-même, qui est souvent intervenu vigoureusement à ce propos. Autrement, il serait difficile de comprendre les déclarations de Fälldin au cours de la campagne électorale, lorsqu’il s’engageait à arrêter la construction des centrales prévues et à démanteler les centrales existantes avant 1985. Fälldin souligna que, pour lui, cette question était vitale et qu’il ne céderait jamais là-dessus. Mais les paroles et la conscience sont une chose, les difficiles réalités économiques en sont une autre. Le Premier ministre capitula dès la déclaration d’intention du gouvernement. Sous la pression des industriels, des deux autres partis bourgeois et de la social-démocratie, devant la menace de scission gouvernementale, Fälldin donna son autorisation à l’entrée en fonctionnement d’une centrale qui venait d’être achevée, en recommandant aux industriels de garantir la sécurité des déchets.
La presse se fit donc l’écho du lamentable spectacle offert par le Premier ministre essayant de convaincre les gens, au cours d’une conférence de presse, que le démarrage d’une nouvelle centrale était en conformité avec ses déclarations préélectorales qui en avaient exclu toute possibilité. Les sondages ultérieurs révélèrent que le coup était dur pour le Centerpartiet, dont les tensions internes s’accroissaient en même temps brusquement. Mais c’était aussi un coup porté à la crédibilité du gouvernement dans son entier, et ce, dès le premier mois de son existence.
D’emblée, ce gouvernement se révélait donc très faible, soumis à la pression permanente des grands industriels, cherchant à se donner, encore davantage que la social-démocratie, une image d’artisan des réformes sociales, et déchiré par ses contradictions internes dans des domaines politiques fondamentaux.
L’offensive capitaliste
La victoire électorale des partis bourgeois n’a pas abouti à la constitution d’un gouvernement bourgeois satisfaisant immédiatement les exigences de toutes les couches de la bourgeoisie. Mais les grands capitalistes se sont sentis encouragés à prendre une attitude beaucoup plus agressive à l’égard de la classe ouvrière. On a pu s’en rendre compte très peu de temps après les élections. Stimulés par la victoire électorale et confiants dans leur puissance, l’association des patrons, la SAF, prit l’initiative de formuler ses propositions aux syndicats pour les négociations nationales sur les salaires. Et les patrons y mirent si peu d’égards que même la presse se fit l’écho du sentiment d’indignation générale que ces propositions suscitèrent. Tout d’abord, ils déclarèrent qu’aucune augmentation de salaire ne serait consentie si elle n’était pas liée à une augmentation correspondante de la productivité. Ensuite, ils firent part de leur volonté d’introduire une durée de travail hebdomadaire variable selon la conjoncture, c’est-à-dire 45 heures en période d’expansion et 35 heures en période de récession, avec une diminution parallèle des rémunérations. Enfin, ils voulaient réduire les dépenses consacrées à l’assurance-maladie des travailleurs.
Pour une classe ouvrière habituée à voir son niveau de vie continuellement augmenter pendant vingt ans, jusques et y compris en 1975/76, ceci fut perçu comme une véritable provocation. L’arrogance des patrons contraignit les syndicats — la Landsorganisationen (LO : la centrale syndicale nationale) et la Privattjänstelannakartellen (PTK : le syndicat des employés du secteur privé) — à rejeter en bloc les propositions de la SAF. La pilule était même un peu difficile à avaler pour les deux partis du centre, qui qualifièrent les propositions de l’association patronale « inopportunes », car elles les mettaient dans l’embarras vis-à-vis de leur électorat. Mais pourquoi ces représentants lucides de la bourgeoisie suédoise, qui savent très bien qu’ils ont obtenu 30 ans de paix sociale en échange de réformes sociales, firent-ils de pareilles propositions ? Pour répondre à cette question, il faut examiner le développement de l’économie suédoise au cours de la récession internationale de 1974/76.
1974 et presque tout 1975 furent encore de bonnes années pour les capitalistes suédois. Ce n’est qu’à la fin de 75 que la récession commença à frapper durement tous les secteurs de l’industrie. Cette situation conduisit le gouvernement, social-démocrate à l’époque, à opter pour une politique économique dont le but essentiel était d’éviter une augmentation du chômage ; en espérant qu’une reprise internationale se ferait rapidement sentir. Des subsides importants à l’industrie pour maintenir le niveau de la production tout en accroissant les stocks, des commandes anticipées provenant du secteur public et une stimulation de la consommation privée, constituèrent l’essentiel des mesures mises en œuvre pour atteindre cet objectif. (Pour une analyse de la politique économique du gouvernement à cette époque, se reporter à Inprecor n° 40/41 du 18.12.75).
La récession internationale se prolongeant en 1976, avec quelques faibles augmentations de la production et du commerce international, cette politique devint de plus en plus impraticable. Au début de l’automne 76, l’accumulation des problèmes provoqua une véritable crise dans certaines branches d’industrie et secteurs spécialisés comme les chantiers navals, la métallurgie, la sidérurgie et le textile. À l’automne 76, les résultats de la politique économique du gouvernement pouvaient être synthétisés de la manière suivante :
- investissements : une baisse probable de 5 % (8 à 10 % en volume) ;
- marchés : une perte de parts de marché beaucoup plus rapide que tout autre pays européen ;
- balance des paiements : un déficit continuellement croissant, de 4,2 milliards de couronnes (kr.) en 74 à 6,8 milliards en 75, et à 10,4 milliards de kr. en 76. Pour 1977, la prévision est celle d’un déficit de 12,5 milliards de kr. (4,4 kr. = 1 dollar, soit environ 5 FF) ;
- utilisation de la capacité de production : à la fin de l’automne 76, 25 % de l’industrie fonctionnait à pleine capacité, ce qui est le chiffre le plus bas depuis 1961, date des premières statistiques dans ce domaine ;
- stocks : une augmentation de 4,5 milliards de kr. en 75 et 76 ;
- inflation : une croissance accélérée jusqu’à la fin de 76 et une prévision de 10 à 13 % pour 1977 ;
- chômage : 1,1 à 1,5 % de la main-d’œuvre. Le chiffre est bas en raison de la politique gouvernementale évoquée plus haut.
Cette aggravation de la situation devint intolérable pour les capitalistes. Dès avant les élections, ils se mirent à concentrer leur tir sur une cible essentielle : l’augmentation du coût du travail horaire (salaires et services sociaux). Toute la presse bourgeoise et des particulièrement des magazines comme Veckans Affärer (le principal hebdomadaire financier) ne cessaient de se plaindre que la production revenait trop cher en Suède et que les entreprises suédoises allaient perdre tous leurs marchés internationaux si on ne réduisait pas le coût du travail. Cette assertion était assortie de statistiques montrant que le coût moyen du travail durant les années de la récession de 1975/76 atteignait près de 40,6 kr. au début de 1977, ce qui voulait dire que la Suède, dans ce domaine, avait dépassé tous les autres pays, y compris l’Allemagne de l’Ouest (30,9 kr.) et les États-Unis (32,3 kr.).
Tel était le terrain pour le lancement de l’offensive, tactiquement maladroite en apparence, lancée par la SAF avant les élections. Comment le nouveau gouvernement bourgeois fit-il face à ces exigences ?
La réponse révèle que sa préoccupation essentielle était de ne pas marquer son arrivée au pouvoir par des mesures susceptibles d’être interprétées comme une attaque contre le niveau de vie des larges masses. La politique des sociaux-démocrates fut poursuivie et même approfondie dans certains sphères, dans l’espoir de gagner du temps en attendant une reprise internationale et en évitant ainsi d’augmenter le chômage. Pour contrer la pression croissante des mesures de licenciements, le gouvernement décida de payer 25 kr. par heure et par travailleur à toute entreprise qui garderait un travailleur au lieu de le licencier. Le premier budget de l’État, présenté au début de 77 pour l’année fiscale 77/78, comprenait un déficit de 13 milliards de kr., le plus élevé qui ait jamais été atteint. En même temps, le gouvernement demandait un crédit international de 16 à 17 milliards de kr.
Au printemps 77, cette politique, totalement déconnectée des réalités capitalistes, se heurta à l’hostilité croissante des intérêts bourgeois et se révéla impraticable. La reprise internationale hésitante ne pouvait servir de base à la politique de la bourgeoisie. Ceci aboutit même à une situation plutôt bizarre : les sociaux-démocrates accusèrent le gouvernement d’irresponsabilité car il ne voulait pas comprendre que le temps de l’austérité était venu, tandis que le ministre des Finances, le conservateur Bohman, accusait Olof Palme de proposer des mesures qui augmenteraient le chômage.
La pression croissante des milieux capitalistes rendait le tournant inévitable. Au début du mois d’avril, la politique économique fut modifiée. Une dévaluation de 6 % fut décrétée, la taxe à la valeur ajoutée fut augmentée de 3 %, les subventions directes à l’industrie furent accrues, les programmes de construction publique furent repoussés à plus tard, un blocage des prix fut imposé pour deux mois et les capitalistes furent poussés à intensifier leurs investissements.
Ainsi, en un court laps de temps, le gouvernement dut prendre des mesures en opposition pratiquement complète avec tout ce que les partis bourgeois avaient promis pendant la campagne électorale. Il poursuivit la politique pour laquelle ils avaient dénoncé les sociaux-démocrates. Il augmenta les impôts au lieu de les alléger ; il intervint directement dans les entreprises en difficulté ; il augmenta la part de l’État dans la propriété industrielle et soutint la concentration des entreprises. La plus grande fusion industrielle de l’histoire de la Suède, celle de Volvo et Saab, eut lieu sous les auspices du nouveau gouvernement. Presque toute la démagogie populiste, en particulier celle du Centerpartiet, fut réduite à rien — et ce au pire moment, alors que les négociations nationales sur les salaires entre la SAF et LO/PTK tiraient à leur fin. Voilà le bilan de la politique économique du premier gouvernement ouvertement bourgeois en Suède depuis 1933.
Les sociaux-démocrates dans l’opposition
Le changement de gouvernement avait été une éventualité envisageable au cours des précédentes élections. Il fut finalement provoqué par un glissement de 0,7 % des voix. Un choc important secoua les cadres du parti social-démocrate. Ceci se refléta par un assaut de déclarations tonitruantes, très « lutte de classes », de la part de certains dirigeants de LO et du parti, au lendemain des élections. Mais le ton se rasséréna rapidement, au fur et à mesure que le nouveau gouvernement était assailli par les difficultés. En fait, les sociaux-démocrates se retrouvèrent dans l’opposition au meilleur moment possible. Ils n’avaient pas pu prendre de responsabilités alors que la crise économique se faisait ressentir et que la SAF lançait son offensive ; ils laissaient le pouvoir gouvernemental aux trois partis bourgeois en cette période délicate. Le soutien populaire au nouveau gouvernement s’étant émietté très peu de temps après son entrée en fonction, les sociaux-démocrates évitèrent un débat politique plus profond au sein du parti sur les causes de la défaite et ils purent ainsi présenter le gouvernement bourgeois comme un intermède dans l’histoire de la Suède. Seules quelques voix s’élevèrent pour réclamer une discussion. Fälldin n’eut pas de mal à donner le ton en déclarant que les sociaux-démocrates seraient une opposition « constructive » à tous les niveaux.
Dans la classe ouvrière, le changement de gouvernement a été clairement perçu comme un changement pour le pire, et non pour le mieux. Bien que le soutien à la social-démocratie ait été purement passif durant de longues années, le gouvernement était vu par la grande majorité de la classe ouvrière comme un défenseur des intérêts des salariés. Mais sa chute n’a pas du tout démoralisé les travailleurs. L’intensification de l’activité ouvrière, qui avait émergé avant les élections, s’est poursuivie à un rythme accéléré. Une radicalisation — certes lente et par bien des aspects partielle — de la classe ouvrière suédoise est en train de prendre corps. Le changement de gouvernement, loin de freiner ce processus, contribuera au contraire à l’accélérer. Cette radicalisation s’est exprimée de multiples façons. Au contraire de la spectaculaire vague de grèves sauvages de 1969/71, qui étaient en conflit ouvert avec les syndicats, la radicalisation actuelle prend la forme d’une augmentation de la participation ouvrière aux activités syndicales. 200 000 travailleurs ont pris part aux cercles d’étude organisés par les syndicats, l’an dernier, ce qui manifeste un regain d’intérêt considérable par rapport au passé. Les sujets étudiés sont évidemment sélectionnés par les sociaux-démocrates et touchent à toutes sortes de domaines, depuis la façon de diriger une réunion syndicale jusqu’à des éléments de microéconomie (pour préparer les cadres à un fonctionnement responsable dans les organes de participation). La participation aux réunions syndicales croît partout dans le pays et les adhésions au syndicat et au Parti social-démocrate se multiplient. Les travailleurs ont aussi riposté fermement à plusieurs tentatives de décréter soudainement des fermetures d’usines. Ce fut, par exemple, le cas quand l’entreprise de renom international LM Ericsson essaya de licencier 400 travailleurs de ses ateliers d’Olofström. Elle dut alors faire face à une large mobilisation de toute la population de cette ville, ce qui obligea, en fin de compte, le gouvernement à intervenir en offrant son appui financier à la compagnie en échange de la promesse qu’elle ne fermerait pas ses portes.
Lorsque la SAF présenta ses propositions pour les négociations salariales nationales, de nombreux syndicats votèrent des résolutions exigeant qu’elles soient rejetées par LO. L’union des syndicats de Stockholm, sous la pression de la base, appela à une manifestation pour rejeter les propositions de la SAF. Quelque 10 000 travailleurs s’y rendirent et de nombreux mots d’ordre, venus de la base, réclamaient concrètement des augmentations de salaire et la journée de six heures, faisant ainsi fi des slogans vagues et généraux mis en avant par la direction syndicale de la capitale. Cette manifestation révéla aussi ce que les dirigeants sociaux-démocrates de LO et du parti entendaient par « opposition constructive ». Le quotidien du soir de LO (Aftonbladet) ne fit même pas mention de l’appel à la manifestation et la direction du parti ne fit aucun effort pour mobiliser les travailleurs.
Si quelqu’un doutait que des couches de plus en plus larges de la classe ouvrière suédoise allaient commencer à se mobiliser, les manifestations du 1er mai ont certainement balayé ces doutes. Dans l’ensemble du pays, c’est plus de 600 000 personnes qui sont descendues dans la rue. Cela dépasse de deux ou trois fois la moyenne des manifestations durant les dix dernières années. C’est le plus grand rassemblement depuis la Seconde Guerre mondiale. Les travailleurs exprimaient évidemment leur soutien au Parti social-démocrate. Cependant, émergeait aussi la volonté de manifester une certaine activité face au gouvernement.
Dès lors, les dirigeants sociaux-démocrates faisaient preuve d’une certaine assurance et agissaient de telle sorte à dire aux partis bourgeois : « Vous feriez mieux de faire ce que vous pouvez immédiatement, car nous serons de retour en 1979. » Lors des sondages d’opinion successifs, les sociaux-démocrates ont amélioré leur position. En mai 1977, ils obtenaient la majorité. En s’abstenant simplement et en laissant le gouvernement perdre, à chacune de ses initiatives, une partie de son électorat composite, les sociaux-démocrates réussirent à faire passer, dans les sondages d’opinion, leur influence électorale de 40 % en mai 1976 à 50 % au début de juin 77. Les travailleurs ont établi un lien entre la dégradation de la situation économique, l’offensive de la SAF et l’installation du nouveau gouvernement. Ils n’ont pas porté une grande attention à « l’opposition constructive » des sociaux-démocrates qui, jusqu’en janvier 1977, réclamaient des restrictions budgétaires et des mesures d’austérité.
Le contrat national sur les salaires
LO et PTK proclamèrent leur refus complet des propositions initiales de la SAF. Ils le firent en se concentrant sur ce qu’ils nomment les questions de principe : le temps de travail hebdomadaire lié à la conjoncture économique et les congés maladie. En fait, ils firent des propositions salariales qui revenaient, au mieux, à faire stagner les salaires réels. Vu le caractère hypercentralisé et bureaucratique des négociations salariales, les travailleurs n’eurent absolument pas connaissance de ce qui était discuté autour du tapis vert. Les premières propositions furent présentées en novembre 76. Depuis, le secret est de rigueur. En avril 77, les deux parties déclarent que les négociations sont dans l’impasse et font appel à un arbitre. En Suède, ceci est quasiment rituel. Mais, cette année, les contradictions étaient plus aiguës, vu la rudesse inhabituelle de la SAF. LO et PTK sont contraints d’organiser des arrêts de travail dans certaines branches. La PTK fut même obligée de lancer une grève limitée dans le secteur des services. La SAF riposte en menaçant de lock-outer les 300 000 travailleurs concernés. Les moyens de communication de masse présentaient les choses comme pouvant déboucher sur une catastrophe que personne, en fait, ne voulait.
Les arbitres présentèrent finalement une proposition du type « à prendre ou à laisser ». Les parties s’y plièrent, après diverses récriminations. Les dirigeants de LO déclarèrent qu’ils ne pouvaient faire mieux, d’autant plus qu’il aurait été pire d’aboutir à un conflit généralisé qui, quoi qu’il en soit, n’aurait pu se conclure par une augmentation des salaires réels. La SAF, en outre, avait été contrainte de renoncer à deux de ses principales revendications. Ainsi, le résultat final aboutit à une amélioration du niveau de vie des travailleurs de 3 à 5 % pour l’année 1977. Seules les négociations locales, qui doivent concrétiser l’accord national, pourraient changer ce chiffre. Néanmoins, il sera plus difficile de le faire qu’en 1975/76. Alors, les accords sur le plan local aboutirent à transformer un contrat national de piètre qualité en une augmentation relativement importante des salaires réels.
Les perspectives pour les élections de 1979
De son point de vue, le gouvernement entre en fonction à un mauvais moment. Il a déjà été obligé de liquider presque toutes ses promesses préélectorales. Pour cette raison, dix mois seulement après être entré en fonction, le premier gouvernement bourgeois depuis 44 ans a déjà rassemblé une nette majorité contre lui. Le Parti du centre a été durement frappé par ce déclin. Selon les sondages, il a perdu 4 % de son influence électorale. Aujourd’hui, tout porte à penser que les sociaux-démocrates retrouveront leurs postes au gouvernement à l’occasion des élections de 1979. En effet, il est difficile d’imaginer, bien que deux ans nous séparent de ces élections, comment les partis gouvernementaux peuvent modifier la situation présente.
L’âge d’or du capitalisme suédois a pris fin. Diverses branches industrielles vont connaître une crise structurelle croissante dans les années à venir. Les capitalistes seront beaucoup plus enclins à refuser toute augmentation de salaire. Les prochaines négociations salariales se situeront donc dans ce nouveau contexte. Durant des décennies, les travailleurs se sont accoutumés à l’augmentation annuelle de leur pouvoir d’achat. Or, vu la croissante activité des militants de base des syndicats et le haut niveau de syndicalisation — 90 % — de la classe ouvrière, il sera très difficile pour la bureaucratie d’accepter des diminutions du salaire réel, sans que cela stimule des mobilisations, des réactions. Ainsi, LO justifie déjà l’accord signé récemment en disant qu’il n’est en vigueur que pour un an et qu’un changement radical devrait avoir lieu en 1978.
Dans cette période de difficultés économiques permanentes et de contradictions des classes, les travailleurs vont s’opposer de plus en plus au gouvernement et vont l’identifier nettement avec les intérêts du grand capital.
Juin 1977