Joseph Daher traite de la politique kurde après la chute du régime Assad en Syrie. Cet article fournit à la fois un riche recensement des luttes populaires de résistance en cours contre le nouveau gouvernement syrien et une étude critique de l’histoire récente de la politique kurde, particulièrement de l’administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (c’est-à-dire le Rojava). Daher soutient que la libération des Kurdes opprimés et l’émancipation des classes populaires de la région sont indissociables. Il souligne les difficultés pour surmonter à la fois le chauvinisme arabe et le nationalisme kurde pour construire un mouvement politique capable d’obtenir l’autodétermination des Kurdes et de contester l’emprise des puissances impérialistes et des capitalistes locaux prédateurs et réactionnaires qui gouvernent la Syrie.
Après une confrontation militaire majeure entre le Gouvernement syrien de transition GTS et les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes, ces deux forces se sont mises d’accord le 20 janvier 2025 sur un cessez-le-feu. Quelques jours plus tard, ils ont convenu de l’intégration des FDS au sein des institutions militaires et administratives du GTS. Le Gouvernement de transition mettra en place une division militaire à partir de trois brigades des FDS en plus d’une brigade à Kobané (également connus sous le nom de Aïn al-Arab), une ville à la frontière de la province d’Alep.
Le gouvernement de transition GTS va intégrer graduellement l’ensemble des zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (SDF), prenant le contrôle des institutions du Rojava, désignées de façon formelle comme l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES). En conséquence, le gouvernement de transition va prendre en charge tous les points de passage frontaliers et les points d’entrée de la zone. Il a promis de conserver les employés civils de l’AANES.
L’accord comprend également des dispositions relatives aux droits civiques, culturels et éducatifs de la communautés kurde et des garanties de retour chez eux des personnes déplacées. Cet accord a commencé à être mis en œuvre avec l’entrée de forces de sécurité gouvernementales dans des villes importantes, comme Qamichli et Hasakah, qui étaient auparavant sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes. De plus, pour le gouvernorat Damas a désigné un gouverneur kurde, Noureddin Issa, qui vient de la ville de Qamishli et qui a perdu son fils dans la bataille des Forces démocratiques syriennes contre l’État islamique d’Irak et de Syrie (ISIS / Daech) de Hassaka. La célébration du Nawruz a également pu avoir lieu dans différentes localités syriennes, y compris à Damas, de manière publique. Malgré cet accord, le gouvernement de transition a maintenu son siège de la ville de Kobané pendant plusieurs semaines. De même, le processus pour accorder la nationalité aux individus kurdes qui en avaient été privées durant ces dernières décennies a officiellement débuté début avril.
Ces événements sont le produit de l’histoire de la Syrie, une histoire qui débute avec l’indépendance, se poursuit avec l’irruption de la révolution syrienne en 2011, la contre-révolution de Bachar el Assad, la chute du régime, la consolidation en cours d’un nouveau régime sous la présidence intérimaire de Ahmed al-Sharaa. Tout au long de cette histoire, les dirigeants du pays ont appliqué la stratégie du diviser pour mieux régner en dressant les uns contre les autres les groupes religieux, ethniques et nationaux. Ils ont en particulier manipulé la division entre la majorité arabe dominante en Syrie et la minorité opprimée des Kurdes. Cela a constitué un élément clé pour que l’élite du pays maintienne sa domination sur la classe ouvrière et la paysannerie. Les dirigeants de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak ont fait la même chose.
C’est pourquoi la libération des Kurdes opprimé·es et l’émancipation des classes populaires de la région sont liées entre elles. Pour résister à la stratégie de diviser pour régner qui est celle des dominants, les classes travailleuses de la région doivent s’opposer à l’oppression des Kurdes. Ce n’est qu’en agissant ainsi qu’elles pourront s’émanciper. Dans ce processus, les travailleurs doivent prouver que ce sont eux, et non les pouvoirs impérialistes ou régionaux, qui sont les alliés du peuple Kurde. Séparés, ils resteront opprimés et exploités. Divisés, ils ont le potentiel nécessaire pour gagner la libération collective.
Le nationalisme arabe et l’oppression des Kurdes
Au cours du processus de décolonisation et de libération nationale de l’Asie du Sud-Ouest, le peuple Kurde s’est vu refuser sa propre nation. À la place, dans le cadre du règlement postcolonial, il a été divisé entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Leur lutte pour l’autodétermination s’étend donc sur plusieurs États. En Syrie, les premiers partis politiques Kurdes se sont formés dans les années 50 pour faire avancer leurs droits nationaux. Malgré le fait que les élites tribales étaient surreprésentées dans leurs directions, ces partis se sont inscrits dans une mouvance socialiste.
La formation de ces partis a été déclenchée par deux causes principales. D’abord, les Kurdes se sont senti·es de plus en plus frustré·es par le Parti communiste syrien (PCS) qu’ils avaient initialement rejoint en masse. Le PCS a démontré son indifférence et même son hostilité à toute reconnaissance officielle des droits nationaux kurdes en Syrie. Pire, il a soutenu les campagnes militaires du régime baasiste irakien contre sa population kurde dans les années 60.
En second lieu, et c’est encore plus important, les Kurdes sont confronté·es dans toute la région à des politiques nationalistes arabes qui refusent de reconnaître leurs droits. Cela a renforcé leur détermination à constituer leurs propres partis. En Syrie, aussi bien la République arabe unie entre 1958 et 1961 que l’État du Parti Baas après 1963 ont utilisé les populations du pays kurde comme boucs émissaires. Ils ont dépeint les Kurdes comme des agents travaillant pour des puissances étrangères, en particulier l’impérialisme US et Israël. De façon significative, les officiers kurdes ont été démis de leurs postes au sein de l’armée syrienne pendant que le Parti Baas procédait à des arrestations de membres des organisations politiques kurdes.
Donc, l’État syrien a mis œuvre des politiques étatiques discriminatoires et répressives contre les Kurdes. Par exemple, en 1962, il a mis en œuvre le plan « ceinture arabe » qui établissait un cordon sanitaire (une sorte de zone de protection) entre les populations arabes et les populations kurdes autour de la bordure nord et nord-est de la région de Jazira, le long des frontières avec la Turquie et l’Irak. Mouhamad Talab Hilal qui était le chef de la police politique de Jazira et l’architecte de la « ceinture arabe » a notamment précisé dans son plan que « les habitants des fermes (composés d’Arabes nouvellement implantés) devaient disposer d’un entraînement militaire et d’armes, exactement comme les colonies juives établies en Palestine ». En 1962, un « recensement spécial » de la population de Jazira a privé environ 120.000 Kurdes de leur citoyenneté et les a déclarés « étranger·es », les laissant eux et leurs enfants sans aucun droit civique fondamental tout en les condamnant à la pauvreté.
Hafez el-Assad qui a pris le pouvoir et instauré son régime a poursuivi de telles politiques discriminatoires et mis en place un système de racisme institutionnalisé contre les Kurdes. Entre 1972 et 1977, Assad a mis en œuvre une politique de colonisation dans les régions principalement kurdes de la Syrie. Son régime a réinstallé environ 25.000 paysans arabes dont les terres avaient été inondées par la construction de Tabqa Dam dans le Haut Jazira. Là, le régime a construit des « villages modernes », à proximité des villages kurdes.
En 1986, le régime a réprimé les célébrations publiques de Nawruz, la fête printanière du nouvel An qui est célébrée par les Kurdes, les Iraniens et d’autres peuples. Le régime a agi ainsi parce que c’était devenu une occasion pour la communauté kurde et les groupes politiques de revendiquer leurs droits nationaux, culturels et démocratique en Syrie. Les célébrations de Nawruz étaient vues comme un acte de résistance et d’affirmation des droits nationaux dans un pays où l’État opprimait activement sa population kurde. Le régime avait interdit tout signe de célébration de Nawruz dans deux banlieues de Damas. Lorsque le peuple a défié l’interdiction, les forces de sécurité ont attaqué les participants aux célébrations, tué un jeune kurde et en ont blessé de nombreux autres.
En même temps, Assad a coopté certains secteurs de la société kurde, en particulier les élites de l’opposition kurde grandissante, à la fin des années 70 et au début des années 80, afin de servir les objectifs de politique étrangère de son régime. Le régime Assad a incorporé des dirigeants religieux comme Muhammad Sa’id Ramadan el-Buti et Ahmad Kuftaro, le grand muphti de la République entre 1964 et 2004. Il a également nommé plusieurs personnalités kurdes à des postes de haut rang, comme Mahmud Ayyubi qui a été Premier ministre de 1972 à 1976 et Hikmat Shikaki qui a été chef du renseignement militaire de 1970 à 1974 et chef d’état-major de 1974 à 1998. Néanmoins, ces nominations étaient conditionnées par le fait que ces personnalités officielles se gardaient bien de manifester une quelconque identité ethnique kurde ou de défendre les droits des kurdes.
Assad a étendu sa politique de cooptation aux partis politiques kurdes. Il avait établi une sorte d’alliance avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) basé en Turquie. Son dirigeant, Abdullah Öcalan était devenu un hôte du régime au début des années 80 lorsque les tensions entre Syriens et Turcs s’étaient accrues. Le PKK avait été autorisé à recruter des membres et des combattants et avait atteint entre 5.000 et 10.000 membres dans les années 1990. Il avait été autorisé à lancer des actions militaires à partir de la Syrie contre l’armée turque. Le PKK avait des bureaux à Damas et dans plusieurs villes du Nord ainsi qu’au Liban lorsque celui-ci était sous influence syrienne. Là, des combattants du PKK ont combattu contre l’invasion israélienne du Liban en 1992. Pendant cette période, des militants du PKK ont pris le contrôle de petites parties du territoire syrien, notamment dans la région de Afrin.
D’autres partis politiques kurdes ont également collaboré avec le régime syrien. Parmi eux, il y avait l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani qui existait en Syrie depuis 1972. En 1979, le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani opérait également en Syrie et collaborait avec le régime de Assas. Ces deux partis se consacraient à l’utilisation de leurs bases en Syrie pour organiser les Kurdes en Irak.
Le régime avait autorisé ces partis à opérer en Syrie à condition qu’ils n’organisent pas et ne mobilisent pas les Kurdes à l’intérieur de la Syrie. L’État syrien a instrumentalisé ces parties comme outils de sa politique étrangère et de la poursuite de ses ambitions régionales. A l’intérieur du pays, il les utilisait pour déplacer la question kurde en direction des autres pays, notamment l’Irak et la Turquie. Les partis kurdes qui ont accepté ce marchandage rejetaient les luttes menées par les organisations kurdes en Syrie contre Damas qu’ils considéraient comme une diversion par rapport à ce qu’ils considéraient comme le « véritable combat » pour le « vrai » Kurdistan en Irak et en Turquie.
Entités et organisations principalement non-kurdesASL - Armée libre syrienne : groupes armées rebelles syriens (majoritairement composé d’arabes sunnites) au cours de la guerre civile syrienne et opposés au régime d’Assad. HTS - Hay’ At Tahrir Sham, connu à l’origine comme Jahbat Al-Nusra (un groupe salafiste jihadiste). Il s’est transformé progressivement en une organisation politique islamiste sunnite et un groupe paramilitaire, abandonnant le combat jihadiste international afin de recadrer ses objectifs politiques dans le cadre national syrien. Il était l’une des factions militaires les plus puissantes de l’opposition syrienne dans le Nord-Ouest du pays et a joué un rôle dirigeant lors de l’offensive militaire qui a conduit à la chute du régime d’Assad. ISIS - État islamique d’Irak et de Syrie. Ou encore Daech. Mouvement militaire salafiste jihadiste qui a proclamé un Califat en 2014. Contrôlant autrefois un territoire significatif en Irak et en Syrie, Daech a subi une large défaite territoriale entre 2017 et 2019. Coalition nationale de l’opposition et des forces révolutionnaires (également connue comme la Coalition nationale syrienne ou encore « La Coalition ») : c’était une vaste coalition de mouvements et de partis , fondée en 2012 et opposée à la dictature du régime de Bashar al-Assad. Parti communiste syrien (PCS) : parti politique syrien fondé en 1944 à partir de la division du Parti communiste libanais, à l’issue de la création de l’État indépendant du Liban en 1943. Armée nationale syrienne (ANS) : coalition dirigée par des groupes armés Arabes syriens, constituée en 2017, opposée à Assad et qui s’est constituée à partir de l’Armée libre syrienne (FSA) et d’autres milices islamistes avec le soutien en termes de financements, de formation et militaires du gouvernement turc. Elle agit comme mandataire des intérêts turcs en Syrie. Conseil national syrien (CNS) : également connu comme le Conseil national syrien de transition ou le Conseil national de Syrie, c’était une coalition de l’opposition syrienne, basée à Istanbul en Turquie et opposée au gouvernement Assad. Il est dominé par les forces libérales et islamiques. Il a été formé en 2011 et a cherché à jouer le rôle d’un gouvernement en exil. Gouvernement syrien de transition (GTS) : c’est le gouvernement provisoire de Syrie, constitué en mars 2025. |
La fin de la collaboration
Les rapports entre les partis politiques kurdes et le régime syrien ont commencé à se détériorer à la fin des années 90 et au début des années 2000. Avec l’amélioration des relations entre la Turquie et la Syrie, le régime a abandonné son alliance avec le PKK. Il a expulsé Abdullah Öcalan le dirigeant du PKK en 1998. Peu après, celui-ci a été jeté en prison en Turquie où il est détenu depuis. Le régime a réprimé les militants du parti qui se trouvaient dans le pays.
En réponse à cela, les militants du PKK qui étaient restés en Syrie ont essayé de créer une nouvelle entité politique, avec un double objectif politique : se défendre eux-mêmes contre la répression de l’état et fournir un soutien social à ses dizaines de milliers d’adhérents et de sympathisants. Ils ont fondé le Parti de l’Union Démocratique (PYD) en 2003 en Syrie. Il s’agissait d’un élément de la stratégie du PKK qui était de créer des branches locales dans les pays voisins de la Turquie. Le PYD a réorienté son projet politique en direction des Kurdes syriens. Il s’est aligné plus étroitement sur le programme politique des autres partis politiques kurdes, revendiquant des droits politiques et culturels pour les Kurdes syriens et appelant à la démocratisation du pays.
À partir de l’année 2000, Hafez el-Assad, puis son fils et héritier despotique Bachar el-Assad, ont également abandonné toute coopération avec le KPD de Barzani et le PUK de Taladani. Dans la mesure où le régime de Assad essayait de normaliser ses relations avec Saddam Hussein à Bagdad, il a mis fin à ses relations avec ces partis et cessé ses interférences dans les affaires kurdes d’Irak. Cela suffit à montrer le caractère instrumental et cynique de son attitude vis-à-vis de ces partis kurdes.
Après avoir mis fin à sa politique de cooptation, le régime a commencé à réprimer brutalement les Kurdes en Syrie. En 2004, il a écrasé un soulèvement populaire kurde qui avait jailli dans la ville de Qamishli et s’était étendu à des zones du pays à majorité kurde comme Jazirah et Afrin, ainsi que des quartiers d’Alep et de Damas. Ces mouvements de protestation étaient enracinés au sein de la jeunesse ouvrière, en dehors du contrôle des partis politiques kurdes privilégiant traditionnellement la lutte pacifique. Les protestataires se sont attaqués aux symboles du régime et aux bâtiments publics. Les forces de sécurité ont répondu en tuant plusieurs dizaines de manifestants et en ont emprisonnés environ 2,000.
Dans la foulée de la répression de « l’Intifada turque », les Kurdes ont constitué de nouveaux mouvements et partis politiques. Par exemple, ils ont fondé en mars 2005 le Mouvement de la Jeunesse Kurde (connu par son acronyme kurde : TCK). Ce mouvement est devenu par la suite l’une des forces dirigeantes du soulèvement révolutionnaire en 2011.
Le conflit entre les Kurdes et le régime de Bachar el-Assad a explosé à nouveau en mai et juin 2005. En réponse à la disparition par le régime du cheikh kurde Muhammad Machouk Khaznawi, 10.000 manifestants kurdes ont manifesté dans la ville de Qamishli pour exiger la vérité sur le sort du cheikh. Après l’annonce de la mort de Khaznawi sous la torture, les Kurdes ont organisé de nouvelles protestations de masse. Le régime les a attaqués, a arrêté et emprisonné de nombreux militants supplémentaires. Face à une telle répression, les partis politiques kurdes et les groupes de jeunes kurdes ont continué à s’organiser contre leur oppression et contre les politiques anti-démocratiques du régime.
Le régime n’a pas seulement dénié aux Kurdes leurs droits mais il a également enfermé la grande majorité de leurs populations dans la pauvreté. Par exemple la région de Jazira qui se situe au nord-est et qui abrite un grand nombre de Kurdes est l’une des zones les plus pauvres du pays. Pourtant cette région se targue de détenir 90% des réserves de la Syrie en pétrole et en gaz et de produire des récoltes importantes, principalement du blé et du coton. Mais elle manque d’industries, d’infrastructures et d’institutions capables de transformer ces matières premières en biens de consommation. La région ne possède pas de raffineries de pétrole adéquates. Elle ne possède pas de moulins et d’usines pour transformer le blé en produits alimentaires comme les pâtes, ou de transformer les fruits en confitures ou encore d’autres récoltes en conserves. Donc, bien qu’elle soit désignée comme la corbeille à pain de la Syrie, cette région a souffert d’un sous-développement qui a laissé sa population locale dans la pauvreté.
Donc les Kurdes subissent une oppression nationale et économique. Mais la grande majorité des partis d’opposition arabes syriens se sont opposés au droit des Kurdes à l’autodétermination ou ont totalement ignoré la question nationale kurde. Au mieux leurs programmes politiques promettaient d’accorder une pleine citoyenneté à ceux des Kurdes à qui on l’avait refusée. La seule exception majeure à cette terrible norme a été le Parti d’Action Communiste dans les années 70 et les années 80. Il soutenait le droit des Kurdes à l’autodétermination en Syrie et dans la région, Il développait un programme global de reconnaissance des droits démocratiques, sociaux et culturels du peuple kurde de Syrie.
La question kurde dans la révolution syrienne
Face à cette répression et à cette trahison, les Kurdes ont rejoint la révolution syrienne en 2011 aux côtés de la majorité de la population du pays. Comme tout le monde, les Kurdes se sont organisés en Comités locaux de coordination. Cependant, la collaboration entre les comités de coordination arabes et kurdes s’est progressivement affaiblie avant de cesser complètement en raison des divisions croissantes entre eux et au sein du mouvement dans son ensemble.
Deux facteurs ont conduit à cette situation. D’abord il y a eu le développement de profonds désaccords sur la stratégie et la politique entre les groupes d’opposition kurdes et arabes. Ensuite des tensions ethniques se sont développées entre Arabes et Kurdes ce qui a divisé le soulèvement national qui était initialement uni. Ces facteurs ont provoqué la division entre les forces arabes de plus en plus été dirigées par les forces armées des fondamentalistes islamistes et la résistance kurde principalement dirigée par le PYD. Les deux composantes ont adopté séparément une stratégie militaire contre le régime.
Les Kurdes critiquaient les Arabes pour leur utilisation tacite ou leur soutien à la rhétorique antikurde depuis le début du soulèvement. A leur tour, les Arabes accusaient les Kurdes d’être des « séparatistes » lorsqu’ils revendiquaient leurs droits nationaux ; certains ont été plus loin en accusant les Kurdes de trahir la révolution syrienne. Cependant la grande majorité des protestataires kurdes ne s’est jamais limitée à des revendications « purement » kurde, comme d’accorder la citoyenneté syrienne aux Kurdes sans papier.
Beaucoup de militants politiques kurdes affirmaient clairement qu’ils se considéraient eux-mêmes comme partie prenante d’un mouvement plus large de protestation populaire à travers tout le pays et comme des participants actifs et à part entière à la construction d’une nouvelle Syrie pour tous. Ils intégraient la traditionnelle revendication kurde d’autodétermination dans le combat commun contre le régime.
Dans les zones à prédominance kurde, le PYD a progressivement étendu son emprise grâce à l’attitude initialement tolérante du régime syrien. Assad était désireux de scinder la résistance selon des lignes ethniques ; aussi a-t-il autorisé le PYD à mettre en place le Rojava au nord-est du pays. De son côté, le PYD a capitalisé sur les divisions au sein des diverses puissances régionales et internationales qui intervenaient en Syrie afin de gagner un soutien à son projet. De façon significative, il a obtenu de l’aide des Etats-Unis (et, dans une moindre mesure, de la Russie) pour faire avancer son projet politique. Cependant ce soutien s’est amenuisé au cours du temps.
La question nationale kurde a donc été un élément clé dans l’évolution du processus révolutionnaire en Syrie, qu’il s’agisse de ses formations de type mouvements comme les comités de coordination ou bien des groupes et des coalitions traditionnelles de l’opposition. En fait, l’une des raisons de la défaite du soulèvement originel de 2011 était l’incapacité du mouvement à consolider la solidarité entre les groupes religieux et ethniques, particulièrement les Arabes et les Kurdes. Au début, tous les groupes exprimaient un espoir d’unité, offrant ainsi la possibilité d’aborder la question nationale kurde dans une Syrie libérée. Mais cette opportunité a été gâchée.
Le Conseil national syrien (CNS) qui était dominé par les forces libérales et islamiques a refusé d’accepter ou de s’engager par rapport aux revendications nationales kurdes. Lors de la première réunion des cercles d’opposition en exil qui s’est tenue en Turquie à la mi-juillet 2011, les représentants kurdes ont quitté la salle après que les forces arabes aient rejeté leur demande de changer le nom du pays de République Arabe Syrienne en République de Syrie. Ce rejet, même s’il restait dans le domaine symbolique, montrait que l’opposition restait attachée au nationalisme arabe et à la domination arabe sur la Syrie.
Cela a perturbé les relations entre le CNS et le Conseil national kurde (CNK). Le CNK est une coalition de partis politiques kurdes proches de Massoud Barzani, qui était le premier président du Gouvernement régional du Kurdistan dans le nord-est de l’Irak. Burhan Ghalioun, le premier président du CNS, a rejeté la principale revendication du Conseil national kurde en faveur d’un système fédéral dans une Syrie post-Assad en la caractérisant comme « délirante ». Ghalioun a également mécontenté les Kurdes syriens en les comparant aux « immigrés en France ». En réponse au rejet continu de leurs revendications, les militants kurdes ont organisé des manifestations le 30 mars 2012 les baptisant « vendredi des droits des Kurdes ».
Les tensions se sont encore accrues avec la publication par le CNS de sa « Charte nationale : la question kurde en Syrie » en avril 2012. Ce document supprimait les passages reconnaissant une nation kurde en Syrie qui avaient été inclus dans la déclaration finale de la réunion des Amis de la Syrie qui s’était tenue en Tunisie quelques mois auparavant. Cela a conduit au retrait du CNK des discussions unitaires avec le CNS ; après ce retrait ils ont accusé la Turquie d’exercer une influence indue sur la politique du CNS. Lors d’une autre réunion de l’opposition au Caire en juillet 2012, l’opposition arabe syrienne a porté un nouveau coup dur au CNK en refusant sa demande d’inclure une référence au « peuple kurde en Syrie » dans le cadre et l’agenda de la conférence.
Face au déni persistant par le CNS des droits nationaux kurdes, les comités de la jeunesse kurde, les groupes et les partis ont organisé de nombreuses actions et manifestations. Ils portaient des banderoles soutenant les revendications kurdes et affirmant l’existence du peuple kurde en Syrie.
Le CNK a alors rejoint une nouvelle coalition syrienne en exil, la Coalition Nationale de l’Opposition et des Forces Révolutionnaires (connue sous le vocable de Coalition) en août 2013 en espérant qu’elle reconnaîtrait les droits nationaux kurdes. Cependant, la Coalition a maintenu une position qui est similaire à celle du CNS pour ce qui concerne les partis et les intérêts kurdes. L’inclusion du CNK au sein du Haut Comité de Négociation mis en place après la conférence de l’opposition de Riyad en décembre 2015 n’a nullement conduit l’opposition arabe à mettre fin à son déni des droits de Kurdes.
Le CNS et la Coalition se sont également opposés au PYD. Ils sont allés jusqu’à le caractériser comme étant un ennemi de la révolution. George Sabra, l’ancien président du CNS et de la Coalition a affirmé en janvier 2016 que le PYD ne faisait pas partie de l’opposition et affirmé qu’il était très proche du régime. Il a également dénoncé les liens di PYD avec le PKK, reprenant à son compte la classification de ce parti comme organisation terroriste, classification qui est celle de la Turquie.
De telles dénonciations du PYD par l’opposition arabe sont devenues encore plus extrême après la mise en place par le PYD en 2016 de la « Fédération démocratique du Rojava – Nord Syrie » ultérieurement rebaptisée « Système fédéral démocratique de Nord-Syrie ». Le membre de l’opposition Michel Kilo a fait écho à la rhétorique du régime qui depuis les années 60 comparait le Rojava à Israël. Il a déclaré que les Syriens ne permettraient pas la création d’une telle entité sur le sol syrien et est allé plus loin en affirmant qu’il n’y avait pas de terre kurde en Syrie, seulement des citoyens kurdes.
L’hostilité envers le PYD et, plus généralement, envers la population kurde et ses aspirations a régulièrement augmenté aussi bien au sein de la coalition que du CNS et de secteurs de l’opposition dirigés par des Arabes dans le pays. C’était particulièrement évident en janvier 2018 lorsque les groupes armés de l’opposition ont assisté à l’invasion par la Turquie de la région d’Afrin qui était contrôlée par le PYD. Ces groupes qui incluaient des factions de l’Armée libre syrienne (ALS) et des forces fondamentalistes islamiques Ahrar al-Sham et Faylaq al-Sham qui étaient passée sous le contrôle d’Ankara.
Ils ont justifié leur collaboration en prétendant que les Kurdes étaient les alliés du régime et qui était important de « conserver la Syrie unie » contre les « groupes séparatistes comme le PKK/PYD ». Durant cette période, des combattants syriens sont apparus dans de nombreuses vidéos en utilisant une rhétorique raciste contre les Kurdes et en chantant des slogans en soutien à Erdogan. Pire, ils ont pillé les habitations particulières et les magasins à Afrin et détruit la statue de Kawa, une figure symbolique kurde associée à la célébration de Nawruz, le Nouvel An. Les corps mutilés de soldats et de civils kurdes ont été publiés sur les réseaux sociaux.
Fin 2018, on estimait que plus de 100.000 personnes avaient été forcées de fuir leurs habitations à Afrin, à cause de l’opération militaire turque et de l’occupation qui s’en est suivie. Beaucoup ne peuvent toujours pas y retourner. Des groupes armés syriens soutenus par la Turquie continuent de violer les droits humains des Kurdes dans cette région.
Les tensions entre le PYD et divers groupes armés de l’opposition ont continué à s’accroître, débouchant sur des affrontements de plus en plus fréquents et un approfondissement des divisions ethniques entre Arabes et Kurdes. La situation s’est détériorée au cours des dernières années, avec de nombreuses déclarations des groupes armés syriens d’opposition affirmant leur disponibilité et leur souhait de participer à de nouvelles offensives militaires turques contre les zones contrôlées par le PYD en Syrie à l’Est du fleuve Euphrate. La Coalition a ainsi de plus en plus démontré sa soumission politique et son soutien au gouvernement turc et à ses politiques répressives et belliqueuse contre le PKK/PYD et contre la population kurde en tant que telle.
Donc, le CNK n’a réussi à convaincre ni le CNS ni la Coalition de reconnaître les droits des Kurdes. Les deux ont systématiquement ignoré et attaqué le CNK en dépit de sa participation à ces mêmes entités. Confrontés à cette situation et aux différentes menaces contre la population kurde de Syrie, les Kurdes de Syrie ont été conduits à considérer le PYD et sa branche armée, le YPG (Unités de Protection du Peuple) et plus tard la coalition militaire dirigée par le YPG, les Forces démocratiques syriennes (FDS), comme les seules défenses viables contre le chauvinisme arabe, contre les groupes fondamentalistes islamistes et la violence militaire. Le PYD en a fait la démonstration grâce à ses institutions politiques efficaces et à ses capacités militaires.
Organisations à prédominance kurdeAANES - Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, ou encore Rojava. C’est la région autonome anciennement autogouvernée du Nord-Est de la Syrie PYD – Parti de l’union démocratique : c’est un parti politique kurde de gauche qui s’est constitué en 2003 dans le Nord-Est de la Syrie et est considéré comme l’organisation sœur du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) dont il partage la même idéologie politique. A partir de 2011, il est devenu l’un des principaux partis politiques kurdes syriens. PDK – Parti démocratique kurde : c’est le parti dominant dans le Kurdistan irakien. Il est dirigé par Masoud Barzani. CNK – Conseil national kurde : c’est une coalition politique kurde-syrienne crée en octobre 2011, initialement composée de paris politiques kurdes-syriens ainsi que de membres de la société civile et de personnalités indépendantes. Le CNK est étroitement affilié au PDK dirigé par la famille Barzani. TCK – Mouvement kurde de la jeunesse en Syrie : c’est un mouvement de jeunesse kurde fondé en 2005 en réponse à la répression du soulèvement kurde de 2004. PKK – Parti des Travailleurs du Kurdistan : le PKK est une organisation politique kurde de gauche et un groupe armé, principalement basé dans les régions à majorité kurde du Sud-Est de la Turquie, avec une présence dans le Nord de l’Irak et dans le Nord-Est de la Syrie. UPK – Union patriotique du Kurdistan : le UPK est un parti politique kurde, principalement basé dans l’état irakien où son dirigeant, Jala Talabani, a servi comme Président de 2005 à 2014. YPG – Unités de protection du peuple : aile armée du PYD. FDS – Forces démocratiques syriennes : coalition de groupes armés dirigés par des Kurdes (PYG) qui joue le rôle d’aile militaire officielle de l’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES). |
Le PYD et l’impérialisme
Le PYD a réalisé cela en partie en construisant des relations puissantes avec les USA et dans une moindre mesure avec la Russie. Washington a cultivé ses liens avec le PYD du fait de son combat contre l’État islamique en Syrie. Le soutien militaire fourni par les Etats-Unis aux Forces démocratiques syriennes (FDS) a débuté en octobre 2015. Dans son document fondateur, les FDS s’engageait à combattre « le terrorisme représenté par l’État islamique, ses organisations sœurs et le régime criminel baasiste ».
Le YPG contrôlait les FDS alors que d’autres groupes comme Syriaques ou l’Armée des révolutionnaires (Jaysh al-Thuwar) jouaient un rôle secondaire. Les FDS sont devenues le partenaire principal du Pentagone dans sa guerre contre l’État islamique. Les Etats-Unis ont apporté leur soutien aux unités des FDS pour expulser l’État islamique de Raqqa et de ses environs en 2017, détruisant plus de 80% de la ville et provoquant une crise humanitaire.
Simultanément, le PYD a développé des relations étroites avec la Russie. En septembre 2015, il a collaboré à l’intervention militaire russe en soutien au régime de Assad. En 2016, il a obtenu le soutien de l’aviation russe pour son attaque contre les groupes d’opposition arabes dans la région d’Afin. Dans cette campagne, il s’est emparé de nombre de villes à majorité arabe au nord Alep, dont Tal Rifaat.
A partir de 2015, les Etats-Unis et la Russie ont exercé une certaine pression sur le PYD pour qu’il se conforme à leurs priorités. Moscou a demandé au PYD de collaborer avec les forces d’Assad contre l’État islamique. Les Etats-Unis ont limité leur soutien au PYD et aux FDS à leur combat contre l’État islamique. Ils ont maintenu l’organisation sœur du PYD, le PKK, sur leur liste des organisations terroristes et exprimé leur soutien total à la lutte menée contre lui par la Turquie. Ils ont également évité de fournir un soutien économique significatif aux zones contrôlées par le PYD, ce qui aurait mécontenté la Turquie. Ils ont restreint l’aide fournie à un programme de stabilisation relativement modeste.
Donc, la Russie et les Etats-Unis ont essayé d’utiliser le PYD et ses forces militaires pour leurs propres objectifs. Ces deux puissances cherchaient à utiliser le PYD comme une force par procuration (proxy) pour atteindre leurs propres buts politiques. Mais ni les uns ni les autres ne voulaient en faire plus et risquer de détruire leurs relations avec la Turquie. Cela explique pourquoi ils ont tous les deux autorisé la Turquie à lancer l’opération « branche d’olivier » en janvier 2018, déployant ses forces armées en collaboration avec des proxys syriens contre le PYD et les Kurdes dans la région d’Afrin. Cela suffit à prouver que ces deux puissances impérialistes n’ont aucun engagement en faveur de l’autodétermination des Kurdes.
Forces et faiblesses du Rojava
Cela a placé le PYD en position de faiblesse. Le PYD a placé le Rojava – AANES (Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie) – au cœur du processus révolutionnaire syrien. Un an après le soulèvement, les forces du régime se sont retirées de neuf villes à prédominance kurde et en ont confié le contrôle au PYD le 19 juillet 2012. Le PYD a proclamé que c’était sa menace d’attaquer les forces du régime qui avaient conduit celles-ci à se retirer de ces villes. A l’opposé, le CNS et certains rivaux kurdes ont accusé le PYD d’avoir passé un accord avec Damas.
La vérité se situe probablement entre ces différents récits. Le plus probable est l’existence d’un accord tacite entre le PYD et Assad. Le régime a autorisé le parti à revenir et à rétablir des bases en Syrie après l’éruption du soulèvement populaire. Damas avait besoin de la totalité de ses forces armées pour venir à bout des protestations dans le reste du pays et ne voulait pas ouvrir un nouveau front militaire. En dépit de son retrait de diverses villes kurdes, le régime a maintenu une présence limitée dans des villes comme Qamishli et Hasakah.
La décision du régime d’Assad de céder des territoires à majorité kurde faisait également partie de sa stratégie de division du mouvement de protestation populaire selon des lignes de clivage ethniques et sectaires. Il voulait également forcer la Turquie à se concentrer sur la menace autonomiste kurde plutôt que de soutenir des groupes armés de l’opposition. En attisant les tensions et les peurs au sein de ces populations diverses, Damas espérait briser la résistance et ensuite écraser chaque faction une par une.
Le PYD s’est montré ouvert à l’idée d’être utilisé de cette façon. Il a adopté une position neutre vis-à-vis des forces d’opposition et n’était pas disposé à collaborer avec les organisations de base et les militants des zones habitées par des populations arabes. Le régime a profité de cette position du PYD pour les accuser d’être des « séparatistes » et des « traitres » alliés aux Etats-Unis.
Le PYD assumait de fait l’autorité gouvernementale en gérant une administration de transition dans ce que lui et les Kurdes appellent le Rojava (Kurdistan occidental). Le Rojava inclut trois enclaves non contigües : Afrin, Kobané et la région de Jazirah dans la province de Hasakah. L’administration intérimaire mixte consiste en des assemblées locales et législatives et des gouvernements ainsi qu’une assemblée générale incluant des représentants kurdes, arabes, syriaques et assyriens.
L’objectif déclaré du PYD était d’instituer une administration autonome au sein d’une Syrie fédérée. Fin septembre 2017, lors du septième congrès du PYD, les participants ont réaffirmé que le fédéralisme était la solution la plus appropriée pour la région. Le Rojava a adopté le nom d’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) en septembre 2018.
Le PYD caractérisait le projet AANES comme une forme de « démocratie autonome » ou « d’auto-administration ». Mais en dépit de l’emphase publique mise sur le pluralisme et l’autogouvernement, le PYD et ses organisations affiliées dominaient les institutions politiques régionales et locale de l’AANES. Lorsqu’ils l’ont jugé nécessaire, ils ont eu recours à des pratiques autoritaires et répressives contre leurs rivaux politiques kurdes. Ils ont également réprimé les manifestations arabes contre les pratiques discriminatoires et l’appareil sécuritaire répressif du PYD.
Malgré des défauts, le PYD a tout de même mis en œuvre des réformes importantes au sein de l’AANES. L’une de ses réalisations majeures a été la promotion des droits des femmes et leur participation à son gouvernement et à ses institutions civiles et militaires. C’est là un accomplissement qui est reconnu même parmi les détracteurs du PYD. Cela dit, même cela n’est pas exempt de contradictions. L’AANES a accordé un traitement préférentiel aux femmes du PYD lors des nominations à des postes institutionnels.
Le PYD a également remporté un soutien significatif de la part des Kurdes et d’autres parce que l’AANES a amélioré la fourniture de services de base. Mais aucun changement dans les structures économiques n’a été mis en œuvre. Alors que le PYD faisait rhétoriquement la promotion des coopératives agricoles et industrielles comme fondement d’une économie sociale alternative, elles sont restées marginales et ont échoué à remplacer la propriété privée. Comme c’était le cas auparavant, les villes et la région AANES sont restées dépendantes de la vente de pétrole et des impôts indirect sur le commerce.
En résumé, le projet AANES combinait deux éléments contradictoires : 1) des institutions politiques et sociales hiérarchisées et contrôlées par le PYD ; 2) des réalisations significatives avec une augmentation notable de la participation des femmes à tous les niveaux, ainsi que l’inclusion quoique symbolique des minorités ethniques et religieuses dans les institutions de l’AANES et les prises de décision.
Après la chute d’Assad
L’effondrement du régime d’Assad et la prise du pouvoir par Hay’at Tahrir Sham (HTS) fin 2024 ont pris le PYD et l’AANES entre deux feux. Le HTS a mis en place le Gouvernement Syrien de Transition (GTS) qui a immédiatement posé la question de ses rapports avec l’AANES. Initialement, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) et l’AANES ont poursuivi un processus diplomatique pour parvenir à un accord.
Cependant, l’Armée nationale syrienne (ANS) soutenue par la Turquie a immédiatement attaqué les FDS. L’ANS a pris le contrôle des villes de Tell Rifat et Manbej dans la Syrie du Nord, avec des violations systématiques des droits humains et le déplacement de plus de 150.000 personnes. Après ces attaques, la ANS a poursuivi ses opérations militaires contre la FDS au barrage de Tishrin qui fournit l’électricité à l’essentiel du nord-est de la Syrie. Les FDS contrôlaient le barrage depuis 2015, année où elles l’avaient arraché à l’État islamique (Daech), avec l’aide des troupes US.
En soutien à l’ANS, l’armée turque a bombardé la zone autour de Kobané, tuant un nombre incalculable de civils. Elle a également visé un centre de céréales et endommagé 300 tonnes de blé qui y étaient entreposées. A la suite de la chute du régime d’Assad, lors d’une conférence de presse conjointe avec le Président intérimaire syrien Ahmed al-Sharaa, le ministre des Affaires étrangères de Turquie Hakan Fidan a déclaré que l’intégrité territoriale de la Syrie n’est « pas négociable » et qu’il n’y a pas de place dans ce pays pour le PKK. Quelques jours plus tard, le Président Erdogan a déclaré que les FDS devaient faire leur adieu aux armes, sinon ils seraient enterrés en terre syrienne.
Initialement, le HTS ne participait à aucune confrontation militaire avec les FDS. Mais il ne condamnait pas non plus les attaques turques. De plus, ses porte-parole ont indiqué que le GTS finirait par affronter le PYD et les Forces démocratiques syriennes sur la question de la souveraineté dans l’ AANES. Murhaf Abu Qasra, un commandant en chef du HTS et l’actuel Ministre de la défense du GTS a déclaré que « la Syrie ne sera pas divisée et il n’y aura pas de fédéralisme. Si Dieu le veut, toutes ces zones seront sous autorité syrienne ».
Le Président intérimaire Al-Sharaa a confié à un journal turc que la Syrie allait développer une relation stratégique avec la Turquie. Il a ajouté : « nous n’acceptions pas que des territoires syriens menacent et déstabilise la Turquie ou d’autres pays ». Il a également déclaré que toutes les armes devaient être sous le contrôle de l’État, y compris celles qui se trouvent dans les zones tenues par les FDS.
Après des mois de négociations entre le GTS et les FDS, les deux ont signé un accord le 10 mars 2025. Le Président intérimaire Al-Sharaa l’a aussi signé pour détourner l’attention locale et internationale des massacres commis au cours de cette même période par les forces du GTS contre les civils alawites. Négocié par Washington, l’accord cherchait à intégrer dans l’état les ailes aussi bien civiles que militaires des FDS. Cependant aucun progrès n’a été réalisé pendant des mois, les deux côtés étant dans l’impasse.
La défaite du Rojava
Cette impasse s’est achevée à travers une série d’affrontements militaires entre le GTS et les FDS. Ce sont les forces gouvernementales qui ont initié le conflit en avançant dans les quartiers à majorité kurde de Sheikh Maqsoud et Ashrafiyeh à Alep. Ils se sont alors emparés d’une grande partie des provinces de Deir Ez-Zor et Raqqa. L’offensive militaire menée par le GTS a provoqué le déplacement forcé d’entre 150.000 et 300.000 personnes selon différentes estimations, personnes qui ont trouvé refuge dans les villes à majorité kurde du nord-est de la Syrie.
Les Etats-Unis et la Turquie ont soutenu cette offensive. Elle s’est déroulée juste deux jours après une réunion à Damas entre le GTS et les FDS en présence de personnels militaires US. Les négociations étant au point mort, il est clair que Washington et Ankara ont donné leur feu vert à l’attaque du GTS. Déjà, au milieu de ces négociations, le gouvernement avait développé un plan pour lancer une offensive militaire d’abord contre Alep puis de l’étendre aux autres zones contrôlées par les FDS. Il a obtenu le ralliement de diverses tribus arabes à Deir Ez-Zor et Raqqa, tribus qui étaient en contact depuis quelques temps avec le Président al-Sharaa pour préparer l’attaque contre les FDS. Alors que les Etats-Unis et la France prétendent travailler officiellement à la désescalade des tensions entre le GTS et les FDS, ils n’ont mis en œuvre aucune pression significative pour que le gouvernement arrêté ses assauts militaires. Donc, malgré le partenariat de long terme de Washington avec les FDS lors de la lutte contre l’État islamique (ISIS / Daech), les États-Unis l’ont vendu au diable. Washington a préféré apporter son soutien au GTS. Ce n’aurait pas dû être une surprise. Trump avait eu de nombreuses rencontres avec le Président intérimaire al-Sharaa et supprimé les sanctions César en décembre 2025. En Syrie, les Etats-Unis veulent un état stable à leur service, même au prix de trahir un ancien allié.
Son soutien au PYD avait toujours été restreint à la lutte contre l’État islamique. Les Etats-Unis ne se soucient nullement des Kurdes et de leur droit à l’auto-détermination. Tom Barrack, l’envoyé spécial américain pour la Syrie, a été très explicite à ce sujet en déclarant que le rôle des FDS comme « première force anti-Daech sur le terrain » a « largement expiré » et que le gouvernement syrien est maintenant préparé à assumer de telles responsabilités en matière de sécurité. Il ajoutait que « historiquement, la présence militaire US dans le Nord-Est de la Syrie était principalement justifiée comme partenariat anti-Daech ». Il a poursuivi en argumentant que la décision du GTS de rejoindre la Coalition globale pour la défaite de Daech à la fin de l’année 2025 avait « fondamentalement » transformé la situation en Syrie. En réalité, les Etats-Unis ont adopté le GTS au détriment des FDS.
L’utilisation cynique des Kurdes par Washington pour ses propres objectifs a une longue histoire. Conjointement à d’autres états occidentaux et régionaux, les Etats-Unis se sont opposés au référendum kurde de 2017 en Irak. Ils l’ont fait en dépit du fait que ce référendum avait été initié par Massoud Barzani qui était initialement un allié des Etats-Unis, de l’Occident et de la Turquie. Ils craignaient que cela ne conduise à l’indépendance du Kurdistan irakien ce qui aurait déstabilisé la région et l’affaiblissement de leur guerre contre Daech.
La Turquie a soutenu sans réserve le GTS à condition qu’il bloque toute avancée kurde en direction de l’égalité de droits et de l’autodétermination. Il faut se souvenir que la Turquie considère les FDS comme un instrument du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) que comme les Etats-Unis elle a inclus dans la liste des organisations terroristes. Aussi, immédiatement après la chute d’Assad, Ankara a mis la pression sur les FDS pour qu’elles se dissolvent et s’intègrent à l’armée syrienne. De plus, la Turquie a exprimé sa volonté de soutenir et même de se battre aux côtés des forces du GTScontre les FDS. Et c’est exactement ce qu’elle a fait lors de l’offensive gouvernementale. Il est fort probable également que la Turquie a fourni un soutien logistique aux forces du GTS et a mobilisé ses forces armées pour bombarder les zones de Qamishli.
En soutenant le HTS et ses GTS, Ankara a consolidé son contrôle sur le pays. C’est maintenant la plus importante puissance régionale qui soutienne le nouveau régime. La Turquie a plusieurs objectifs à atteindre en Syrie. Elle souhaite expulser une partie des réfugiés syriens présents en Turquie vers leur pays d’origine ; elle veut signer de lucratifs contrats de reconstruction et accroître ses exportations vers la Syrie et démanteler l’ AANES. Pour la Turquie, c’est cet objectif qui est le plus importante. Elle considère l’AANES comme un dangereux précédent pour les Kurdes de Turquie dans leur propre lutte pour l’autodétermination, pour avoir leur territoire autonome ce que la Turquie considère comme une menace pour son intégrité nationale et sa sécurité.
La défaite rapide des FDS et de l’AANES face à ses forces combinées a également mis en évidence les limites du projet AANES qui était celui du PYD. En particulier, ce projet a échoué à gagner le soutien des populations non-kurdes, particulièrement les Arabes, qui ont protesté à plusieurs reprises contre des formes de discriminations, les pratiques de sécurité répressives et l’emprisonnement des militants. Elles ont également critiqué le manque réel de représentants arabes au sein des institutions de l’AANES. Cette situation s’est traduite par le fait que de nombreuses communautés locales arabes de Raqqa et de Deir Ez-Zor ont qualifié le départ des FDS de « libération ».
Au lieu d’essayer de gagner le consentement des classes populaires arabes des zones qui étaient sous leur contrôle, à la place, les FDS ont cultivé les liens avec les dirigeants tribaux pour maintenir leur contrôle. Ces dirigeants tribaux sont tristement célèbres pour avoir abandonné leur loyauté et s’être liés aux acteurs politiques les plus puissants du moment. Ils l’ont fait pour faire avancer leurs propres intérêts matériels. Ainsi, lorsque le rapport de forces a basculé en faveur du GTS, les chefs tribaux lui ont emboîté le pas en soutenant l’assaut de ses forces contre l’AANES.
Enfin, la dépendance du PYD et des FDS vis-à-vis des Etats-Unis et de la Russie les ont également rendus vulnérables. Ainsi privée de protecteur impérial, sans base sociale au-delà de la population kurde, et sans alliance avec des forces progressives et démocratiques arabes, les FDS se sont retrouvées isolées et relativement faciles à défaire.
Plus généralement, la défaite militaire subie par l’AANES s’est traduite par des critiques du PYD par certains rivaux politiques kurdes. En particulier, l’argumentation du PYD en faveur de la « fraternité des peuples » et qui en mettait l’accent sur la nécessité de la solidarité entre les différentes ethnies a fait l’objet de critiques de la part des courants nationalistes kurdes. De plus, le PYD a également été critiqué pour avoir retardé un accord avec les nouvelles autorités centrales de Damas, ce qui aurait provoqué des souffrances supplémentaires pour les Kurdes. En dépit de cela, la majorité des populations kurdes sous le contrôle de l’AANES considèrent toujours les forces du YPG comme leur principal rempart contre le gouvernement central de Damas et tout retour à une période d’oppression. Le YPG et les personnalités affiliées au PYD comme Mazloum Abdi, le commandant des FDS, restent donc populaires au sein de larges secteurs de la société kurde.
En même temps, il y a eu un rapprochement politique entre certains PYD et d’autres partis politiques kurdes, particulièrement le CNK, affilié à la famille Barzani du Kurdistan d’Irak, pour essayer « d’unifier » les Kurdes contre les menaces et faire avancer les revendications nationales kurdes en Syrie.
La centralisation du pouvoir par les autorités dirigeantes syriennes
Le GTS s’est emparé de l’ AANES pour poursuivre son objectif d’imposer sa domination centralisée sur l’ensemble du pays. En agissant ainsi, il a montré qu’il rejetait tout projet démocratique et inclusif pour le pays et ses peuples, particulièrement pour la population kurde opprimée. Bien sûr, le nouveau régime a montré sa nature réactionnaire depuis la chute d’Assad. Il a restreint les droits démocratiques et les libertés, violé les droits humains et commis des atrocités contre les populations alaouites et druzes sur la côte et à Soueida.
Lui et ses alliés ont proféré des propos agressifs, chauvins et racistes à l’encontre des Kurdes et des FDS. Ainsi, Mohammad Abu al-Khair Shukri, le ministre des Biens religieux de Syrie a publié une directive religieuse exhortant les mosquées du pays à prier pour le succès des soldats de l’armée arabe syrienne et à célébrer ce qu’il a décrit comme leurs « conquêtes et victoires » dans l’est de la Syrie. Il a même invoqué le sixième verset de la sourate al-Anfal du Saint Coran. Le terme al-Anfal avait été utilisé par Saddam Hussein pour justifier sa campagne militaire de 1988 contre les Kurdes en Irak, campagne qui incluait des attaques chimiques, des meurtres de masse et la destruction des habitations civiles et des infrastructures.
Lors de cette offensive contre l’AANES, les forces du GTS n’ont pas seulement ciblé des forces SDF mais aussi des civils. A Raqqa les troupes ont pillé les maisons des gens, les ont forcés à se cacher et en ont déplacé des dizaines de milliers. Tabqa et les villages au sud de Kobané ont aussi souffert de pillages. En même temps, les forces du GTS ont soumis à un siège qui a duré plusieurs semaines, ce qui conduit à s’alarmer de la détérioration des conditions humanitaires.
Tout cela contredit les gages donnés par le Président intérimaire Président al-Sharaa concernant la garantie des droits linguistiques, culturels et citoyens des Kurdes et leurs positions au sein de l’État. De plus, le retour à Afin des Kurdes qui avaient été déplacés en interne – retour qui faisait partie de l’accord passé entre le Gouvernement Syrien de Transition et le PYD – est confronté à des défis. Les Kurdes déplacés qui voulaient rentrer dans leurs habitations ne le peuvent pas parce qu’elles sont occupées par des familles arabes installées par les autorités turques ou les forces syriennes à Ankara. De la même manière, une manifestation a été organisée fin février dans la ville de Qamishli, réclamant des réponses sur le sort de plus d’un millier de personnes disparues, en majorité des soldats des FDS, aux mains des factions armées affiliées au gouvernement syrien, au cours des derniers combats. Les manifestations pour réclamer le sort des personnes disparues ou emprisonnées par le GTS se sont poursuivies dans différentes villes à majorité kurde du nord-est depuis lors. Un premier échange de prisonniers a eu lieu entre FDS et le GTS fin février.
De même, de nombreuses incertitudes persistent quant à la viabilité de l’accord entre le GTS et FDS, et à sa mise en œuvre, notamment concernant le nombre exact de soldats des FDS à intégrer à l'armée syrienne, ainsi que les obstacles à l'intégration des femmes soldats. Parallèlement, un désaccord subsiste sur la question de l'enseignement en kurde dans les écoles publiques. L'ancien directeur de l'Autorité de l'éducation au sein de l'AANES a déclaré que les programmes scolaires approuvés par le gouvernement seraient traduits en kurde pour les écoles des zones à forte présence kurde. Cependant, le ministre syrien de l'Éducation, Mohammad Abdulrahman Turko, a rétorqué qu'une telle approche « contredirait le décret législatif, qui prévoit l'enseignement du kurde en parallèle des programmes scolaires syriens ». Il a précisé que, selon ce décret, le kurde bénéficie de deux à trois heures d'enseignement par semaine, comme l'anglais et le français. Plus généralement, les tensions demeurent vives entre les communautés arabe et kurde. Des habitants kurdes rentrant à Afrin, dans le nord du pays, après les célébrations de Nawroz fin mars 2026, ont été victimes d'insultes et d'agressions physiques. Le drapeau kurde a été brûlé et piétiné. Suite à ces incidents, les autorités locales ont instauré un couvre-feu. Quelques jours auparavant, des images montraient un groupe de jeunes Kurdes arrachant le drapeau syrien à Kobani.
Autre élément préoccupant, le gouvernement de al-Sharaa a conclu des accords de réconciliation avec certains des anciens cadres de l’ancien régime dans les zones à prédominance arabe qu’il a conquis comme Raqqa et Deir ez-Zor. Les politiques du GTS ne remettent pas en cause la nature arabe chauvine de l’ancien régime, tout en instrumentalisant également le confessionnalisme pour asseoir son pouvoir. Plus généralement, le gouvernement syrien n’a offert aucun plan en faveur d’une représentation démocratique ou d’un partage du pouvoir.
Des campagnes de résistance
Il est loin d’être évident que la population accueille favorablement son règne, et le pays a connu une vague croissante de protestations socio-économiques contre les « réformes » néolibérales en cours, l’austérité et les mesures arbitraires qui ciblent les travailleurs et les classes populaires. Tout cela sert les nouvelles élites dirigeantes comme cela servait la vieille élite dominante. Cela ne fait qu’approfondir les profondes inégalités socio-économiques du pays.
Donc, à travers toute la Syrie du nord-est, notamment à Raqqa, après le retrait des FDS, les enseignants ont protesté sur une base quasiment quotidienne. Ils réclament des postes permanents dans les écoles de leurs régions et le rétablissement de leurs droits d’enseigner qu’ils avaient perdu les années précédentes. Quelques semaines plus tard, dans le sud du gouvernorat de Hassakah, les enseignants ont annoncé une grève illimitée et la suspension des cours dans les écoles situées dans les zones de Al-Shaddadi, Al-Arisha, Markada, et Tel al-Shaer. Ils recherchent la sécurité de l’emploi, la stabilité et de meilleures conditions de vie.
En même temps, les procédures de nomination parlementaire visant à formaliser la représentation politique dans le gouvernorat de Raqqa ont été contesté par des secteurs de la population. En février 2025, des sous-comités électoraux ont été mis en place pour superviser la sélection des candidats dans les districts de Raqqa, aboutissant à l'annonce des résultats à la mi-mars. Les critiques ont porté sur le manque de représentativité perçu des candidats sélectionnés, ainsi que sur des allégations d'ingérence des autorités centrales dans la composition et le fonctionnement des organes électoraux. Des cas de candidats imposés, l'exclusion de certaines personnalités sans justification claire et la démission de membres des sous-comités en signe de protestation ont encore davantage nui à la crédibilité du processus. Plus largement, les populations locales ont exprimé leur inquiétude quant à la nomination d'individus se présentant comme des « coordinateurs » auprès du gouvernement syrien, dont certains sont soupçonnés d'avoir été impliqués dans des exactions passées contre des civils ou d'avoir collaboré avec l'ancien régime d'Assad. Dans le même temps, les figures associées au soulèvement, ainsi que les individus possédant une expertise pertinente ou une légitimité locale, semblent être de plus en plus marginalisés dans les dispositifs de gouvernance actuels.
Dans le Nord de la Syrie, plus précisément dans les gouvernorats ruraux d’Idlib et d’Alep, et dans une moindre mesure dans la campagne de Hama, les enseignants ont entamé une grève générale au mois de février en revendiquant un emploi permanent, la réembauche de ceux qui avaient été licenciés, et des augmentations de salaires pour suivre le rythme de l’inflation. Plus de 1700 écoles dans cette zone sont fermées.
Les enseignants ont baptisé leur grève « grève de la dignité » en réponse au manquement des autorités à honorer leurs promesses d’augmentation des salaires et d’amélioration des conditions de travail. Les enseignants avaient déjà organisé de grandes manifestations fin 2025. La coalition des enseignants indépendants « enseignants libres de Syrie » avait annoncé que les enseignants revendiquaient une augmentation de salaire de 200%, soulignant que l’augmentation précédente de 100% qui était censée prendre effet en début d’année n’avait pas été mise en œuvre, ce qui avait encore alimenté la frustration et érodé la confiance.
Des manifestations de solidarité ont également été signalées dans les campagnes de Daraa et Hama. Les enseignants ont annoncé que la grève était illimitée et qu’ils ne retourneraient pas dans leurs classes jusqu’au paiement des salaires et à la fourniture de matériel scolaire. A Idlib, le directeur de l’éducation a été exclu d’une boucle WhatsApp après avoir menacé de sanctions administratives dont le licenciement tout enseignant absent trois jours consécutifs, provoquant une colère généralisée parmi les enseignants. La grève a reçu le soutien du Syndicat syrien des enseignants.
En plus de tout ceci, un groupe de militants et de résidents de la province de Deir ez-Zor ont lancé une campagne sous l’hashtag #Enough_Deir_ez-Zor_is_Disaster, en réponse à ce qu’ils appellent une « marginalisation systématique » et une politique qui a conduit à l’effondrement des conditions de vie et des services publics dans la province.
Les organisateurs de la campagne ont publié une déclaration adressée au gouvernement affirmant que Deir ez-Zor est une province « frappée par le désastre » avec plus de 80% de sa population qui souffre de conditions désastreuses. Ils tiennent les autorités gouvernementales pour responsables d’une détérioration économique et sociale sans précédent de cette zone, en dépit des vastes ressources pétrolières et agricole de la province. Leur demande que la province soit officiellement déclarée « frappée par le désastre » obligerait le gouvernement à mettre en œuvre des plans d’urgence pour améliorer les conditions et le niveau de vie.
Ils demandent au gouvernement d’allouer les fonds issus de la vente par la province de pétrole et de gaz pour le développement de projets et de services locaux, comme la reconstruction des ponts et des routes principales, ce qui est la précondition de base pour que les gens puissent reconstruire leurs vies. Et ils veulent que leurs communautés locales soient directement impliquées dans les prises de décision, avec le conseil de véritables experts pas de courtisans du régime. Ils demandent des projets de développement sur le long terme, pas juste des projets superficiels, afin que les ressources de la province soient utilisées pour améliorer la vie des gens.
La principale division dans la lutte pour une nouvelle Syrie
Dans cette situation, la priorité absolue pour les forces progressistes et démocratiques en Syrie est d’arrêter le bain de sang dans le pays, de permettre le retour en toute sécurité des civils déplacés, de s’opposer aux discours de haine de la nouvelle classe dirigeante ainsi qu’à son instrumentalisation du confessionalisme et des différences ethniques, de lutter pour améliorer la situation socio-économique et d’élargir l’espace politique démocratique. Une tâche clé dans tout cela est de dépasser la division du pays entre Arabes et Kurdes.
Les forces progressistes et démocratiques doivent mener la lutte contre le chauvinisme arabe pour forger la solidarité entre ces populations. Les Kurdes ont été opprimés en Syrie depuis sa fondation comme État indépendant en 1946. Les dirigeants arabes du pays ont nié leur citoyenneté et leurs droits, en particulier le droit à l’autodétermination. En plus de cela, les puissances impérialistes et régionales ont exploité cette division en Syrie et dans d’autres pays au profit de leurs propres intérêts.
Le résultat en est que, parmi toutes les divisions du pays, celle entre Arabes et Kurdes est la division clé. Elle doit être dépassée afin d’unir les peuples du pays et de remporter leur libération. Le début de la révolution syrienne a montré un aperçu de cette possibilité lorsque le peuple syrien s’est initialement levé en réclamant l’unité contre Assad. Le célèbre slogan était « le peuple syrien est un ».
Mais les forces progressistes et démocratiques parmi les Arabes et les Kurdes n’étaient pas assez puissantes pour consolider et construire à partir de ce mouvement initial d’unité. Au lieu de cela, le mouvement s’est divisé selon des lignes ethniques et confessionnelles, particulièrement entre Arabes et Kurdes, au détriment de tous. Il n’y a que les vieilles élites et les nouvelles élites des différents groupes ethniques et religieux qui ont profité de cette situation.
Cela souligne le fait que la question kurde est la question centrale à laquelle il faut donner une réponse dans la lutte pour une nouvelle Syrie. Elle ne peut pas être basée sur des identités exclusives comme l’arabité ou l’islam. Elle doit plutôt être un état pluraliste et une société qui respecte et garantit les droits de tous les groupes ethniques et religieux. Les dirigeants de la Syrie se sont souvent opposés à un tel projet et n’en tirent aucun avantage. Il n’y a que les classes populaires qui aient l’intérêt et la capacité de se battre pour un tel avenir.
Les destins des masses kurdes et arabes de ce pays sont liés. Tout affaiblissement des droits des kurdes, y compris leur droit à l’autodétermination, ouvre des divisions qu’exploitera l’élite syrienne. Au contraire, la défense par les Arabes des droits des Kurdes renforcera l’unité entre les peuples et, en conséquence, leurs capacités de lutte pour l’égalité, la démocratie et la justice pour tous. La même chose est vraie dans les autres états de la région comme la Turquie, l’Iran et l’Irak où la question kurde constitue l’énigme centrale au cœur de leurs luttes de libération. Aussi longtemps que les dirigeants et les états, qu’ils soient fondamentalistes islamiques ou nationalistes laïques, pourront transformer les Kurdes en boucs émissaires et diviser les classes populaires selon des lignes ethniques, aucun combat pour la libération ne sera possible pour les Kurdes ou pour les masses turques, iraniennes ou arabes. L’autodétermination kurde ne peut être remportée qu’à travers un combat commun avec les classes populaires de ces pays contre leurs dirigeants bourgeois réactionnaires et leurs états et pour un nouvel ordre qui garantisse les droits et les moyens de subsistance de tous. En conformité avec cette orientation, les forces progressistes et la Gauche doivent adopter une stratégie régionale enracinée dans les luttes de classes à la base pour la libération des classes populaires et des peuples opprimés, dont les Kurdes, par rapport aux états autoritaires de leurs dirigeants. Une telle stratégie menace également de mener à la défaite des soutiens impérialistes de ces États, des États-Unis à la Chine et à la Russie, en passant par Israël. Dans cette lutte, les classes populaires régionales doivent accepter les revendications de ceux qui souffrent d’oppression nationale comme les Kurdes, les Palestiniens et d’autres qui souffrent d’autres formes d’oppression ethnique, sectaire ou sociale.
Il faut que s’établisse une plus grande coopération entre les mouvements de libération kurdes et palestiniens. Même s’il faut reconnaître des différences entre ces deux causes, elles sont liées, notamment par leur nature émancipatrice et le défi qu’elles représentent pour les classes dominantes de la région et pour le système impérialiste. C’est pourquoi les classes dominantes se sont opposées aux luttes de libérations de ces deux peuples. Dans les deux cas, les tentatives d’alliance avec des puissances régionales et internationales ne se sont traduites que par des défaites, des trahisons et des souffrances sans fin.
Une telle stratégie de libération pourrait créer les conditions pour assurer l’autodétermination kurde. D’abord la lutte pourrait se traduire par la mise en œuvre de réformes profondes au sein des États-nations existants. Allant de pair avec une participation politique effective, cela pourrait garantir aux Kurdes le droit à une autonomie nationale culturelle au sein de chaque pays. Mais ces États devraient reconnaître la pluralité des nationalités et leur permettre de gérer librement leurs affaires culturelles, notamment la reconnaissance des langues kurdes dans chaque État, la garantie du droit des Kurdes à parler et à enseigner le kurde dans les écoles, la mise en place d’un programme scolaire en kurde et l’autorisation de célébrer les symboles culturels kurdes. La lutte pour des réformes doit également inclure des politiques spécifiques de développement socio-économique pour remédier à des décennies de sous-développement et d’injustices économiques.
En second lieu, ce combat pourrait complètement transformer le système étatique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avec le renversement des régimes autoritaires et de l’État d’apartheid israélien et l’établissent ultérieur d’une nouvelle fédération d’états socialistes, comprenant un éventuel état kurde. Ces deux issues ne sont pas forcément opposées. Et la première d’entre elles pourrait ouvrir la voie à la seconde. Dans les deux cas, les forces progressistes et la Gauche doivent lutter pour mettre fin à toutes les oppressions ethniques et religieuses qui soutiennent le système d’exploitation de classes de cette région.
L’avenir de la Syrie est incertain. Ses nouveaux dirigeants et ce nouvel état ont démontré en très peu de temps qu’ils ne constituent pas une rupture avec l’autoritarisme, le sectarisme et le chauvinisme ethnique qui étaient ceux du régime d’Assad. Ils se situent en travers de la route de l’établissement d’un nouveau pays démocratique et inclusif avec une participation politique effective à la base des classes populaires du pays dans toute leur diversité. Tous les Syriens qui veulent la démocratie, la justice sociale et l’égalité doivent regarder en face les faits à propos du nouveau régime et le combattre de toutes leurs forces.
Publié par Tempest le 3 mars 2026, traduit par François Coustal, revu et mis à jour par l’auteur le 9 avril 2026