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Rojava : Autonomie politique, bases sociales et dynamiques impérialistes

par Foti Benlisoy
Un homme brandit un drapeau syrien tandis qu'un groupe de civils détruit la statue d'un combattant des FDS dans la ville de Tabqa après que l'armée syrienne en a pris le contrôle, à Tabqa, en Syrie, le 18 janvier 2026. © Photo Reuters

L’avancée rapide, dans le nord-est de la Syrie, des forces militaires affiliées à l’administration syrienne transitoire, qui ont pris le contrôle de la majeure partie – majoritairement arabe – du territoire jusqu’alors sous la domination des Forces démocratiques syriennes (FDS), constitue sans aucun doute un bouleversement majeur dans les rapports de force géopolitiques dans la région.

Au moment où ces lignes sont écrites, il n’était pas encore clair si les forces liées au gouvernement de Damas poursuivraient leur progression en pénétrant dans les zones de peuplement majoritairement kurde, ni si le cessez-le-feu proclamé serait une nouvelle fois rompu. Dans un tel scénario, une intensification des affrontements, ainsi que l’éventualité de tentatives de massacres visant les civil·es – à l’image de ce qui s’est produit auparavant sur la côte et à Soueïda – ne peuvent être exclues. Face à cette possibilité qu’il serait irresponsable de minimiser, il est impératif de se tenir dans une solidarité active avec le peuple kurde, d’exiger la cessation des opérations des forces affiliées à Damas et de prendre position aux côtés des revendications nationales démocratiques des Kurdes.

Ces événements, qui transforment de manière radicale l’équilibre des forces militaires et politiques dans le pays et mettent de facto un terme à l’administration autonome du nord-est syrien, représentent à l’évidence une défaite majeure pour les FDS. Celles-ci ont désormais perdu l’avantage que leur conférait, dans les négociations avec Damas, le contrôle d’un tiers du territoire syrien. Il est manifeste que le pouvoir de Charaa, soutenu par les États-Unis, cherchera à imposer une administration centralisée, reléguant les Kurdes – dans le meilleur des cas – au statut de minorité bénéficiant de certains droits culturels à titre individuel. Le décret présidentiel publié le 17 janvier, qui reconnaît certains droits identitaires aux Kurdes, montre clairement que la question kurde en Syrie n’est pas envisagée comme une question d’autogouvernement et d’autodétermination, mais comme un simple problème de droits des minorités. Il ne faut cependant pas perdre de vue que le pouvoir de Charaa, dont on ne peut guère dire qu’il fasse du pluralisme culturel et politique un principe, a de facto contribué à l’émergence d’un climat raciste, agressivement anti-kurde dans le pays, climat qui pourrait très bien préparer le terrain à une attaque généralisée contre les Kurdes.

Géostratégie bourgeoise et politique révolutionnaire

Certes, la défaite subie signifie non pas la fin des revendications nationales kurdes, mais bien celle de l’expérience du Rojava – ou, pour être plus précis, de l’expérience de l’Administration autonome du nord-est de la Syrie. Le fait que cette région autonome, un temps présentée comme un modèle alternatif pour l’ensemble de la Syrie, ait été pratiquement réduite à néant en l’espace de quelques jours, suscite – à juste titre – de nombreuses discussions sur les transformations géopolitiques qu’un tel effondrement pourrait provoquer, tant en Syrie que dans la région, ainsi que sur le rôle respectif des puissances régionales et internationales dans l’issue de ce processus. Le rôle de la Turquie et des États-Unis dans l’ouverture de la voie aux opérations militaires de Damas, la recherche de compromis d’Israël avec ce pouvoir ayant rendu cette offensive possible, ou encore la signification de ces développements pour d’autres régions de la Syrie, comme Soueïda, constituent autant d’axes de débat cruciaux.

Mais s’arrêter à ce niveau d’analyse – autrement dit, abandonner la défaite du Rojava aux seuls spécialistes des études régionales, des relations internationales et de l’analyse militaire – serait une grave erreur. Réduire les dynamiques politiques et sociales de la région communément appelée « Moyen-Orient » – selon une expression forgée par le Foreign Office britannique – à de simples considérations géopolitiques et géostratégiques est une dérive à la fois répandue et dangereuse. Ramener l’ensemble des évolutions régionales à un échiquier où s’affrontent les rapports de force et les intérêts des grandes puissances et des acteurs régionaux revient, dès le départ, à exclure toute une vaste géographie du champ de la politique radicale ou révolutionnaire.

Dans son article intitulé « La social-démocratie et les luttes nationales en Turquie », publié en 1896, Rosa Luxemburg pointait précisément ce problème :
« Nous sommes fréquemment témoins, dans la presse du parti, de tentatives visant à présenter les développements en Turquie (c’est-à-dire dans l’Empire ottoman – ndlr) comme le produit pur d’intrigues diplomatiques […]. Ce qui est frappant dans cette position, c’est qu’elle ne se distingue en rien, dans son essence, du point de vue bourgeois. Dans les deux cas, nous avons affaire à une réduction des grands phénomènes sociaux à toute une série “d’agents”, autrement dit aux actions conscientes des bureaux diplomatiques. Une telle perspective n’a évidemment rien de surprenant chez les politiciens bourgeois : ces gens font effectivement l’histoire dans ce domaine et, par conséquent, la moindre intrigue diplomatique revêt pour eux une grande importance pratique du point de vue de leurs intérêts à court terme. Mais pour la social-démocratie, dont la tâche est d’expliquer les événements internationaux et, surtout, de rattacher les phénomènes de la vie publique à leurs causes matérielles profondes, une telle politique est totalement vaine. À l’inverse, la social-démocratie doit élaborer sa propre position, fondée sur la même approche en politique extérieure qu’en politique intérieure, c’est-à-dire déterminée par les conditions sociales internes du phénomène étudié et par nos principes généraux. »1

Dans cette perspective, il est indispensable, face aux développements en Syrie, de ne pas se contenter de débats purement géopolitiques, mais d’en tirer également des enseignements politiques à partir de cette transformation soudaine. Car le Rojava a constitué, pour la gauche internationale, l’une des expériences les plus importantes de ce siècle. Cette expérience doit être évaluée, comme tout grand mouvement d’émancipation, avant tout à partir de sa pratique politique et sociale concrète. Le fait que, dans les conditions extrêmement difficiles de la guerre civile syrienne, une tentative d’instauration d’un ordre communaliste, autogestionnaire et fondé sur l’égalité de genre – en référence à l’idée de confédéralisme démocratique – ait été engagée, et que cette tentative se trouve aujourd’hui confrontée à un recul majeur, constitue une question à laquelle la gauche radicale et révolutionnaire doit impérativement faire face.

Impérialisme et résistance

La première réaction de la gauche internationale face aux développements au Rojava a été l’indignation suscitée par ce qui a été perçu comme une trahison des Kurdes par les États-Unis. À juste titre considéré comme un nouvel exemple de l’hypocrisie impérialiste, cet épisode s’est souvent accompagné d’une critique fortement teintée de didactisme, sur le mode du « nous l’avions bien dit », affirmant que le mouvement kurde n’aurait jamais dû, dès le départ, faire confiance au soutien américain. Le tweet de Tariq Ali – « Depuis 2001, certains d’entre nous ont supplié les dirigeants kurdes de ne pas tomber dans l’illusion qu’en collaborant avec les États-Unis ils serviraient leurs propres intérêts » – constitue une expression typique de cette approche.

Quels que soient les éléments de vérité que puisse contenir une telle critique, lorsqu’elle est avancée isolément et qu’elle fait abstraction des conflits et contradictions concrets auxquels le mouvement kurde est confronté, elle court le risque de reprendre les arguments des nationalismes turc, arabe et persan, qui soutiennent depuis toujours que les aspirations nationales kurdes ne seraient, d’hier à aujourd’hui, presque rien d’autre qu’un instrument de l’impérialisme.

Or, interroger – au nom d’un anti-impérialisme dogmatique – le fait qu’il y a une dizaine d’années, le mouvement kurde engagé dans une lutte à mort contre l’État islamique ait reçu un soutien et une aide des États-Unis, voire présenter ce soutien comme la cause du recul actuel, revient à remettre en cause l’appui britannique dont ont bénéficié les partisans yougoslaves et grecs dans leur résistance contre les nazis. À l’époque, le mouvement kurde avait été contraint, pour reprendre une métaphore utilisée par Lénine dans un autre contexte, de conclure un compromis avec des « brigands »impérialistes afin de « sauver sa peau »2.

Cependant, la lutte contre l’État islamique et l’intégration du mouvement kurde au sein de la coalition internationale anti-EI ont engendré, dans les conditions de la guerre civile syrienne, une nouvelle réalité géostratégique, à la fois fragile et profondément singulière. Le soutien des États-Unis a permis au mouvement kurde – c’est-à-dire aux forces YPG/YPJ – de contrôler une vaste étendue territoriale bien au-delà des seules régions à majorité kurde. Cela constituait une opportunité majeure pour le mouvement, mais s’est accompagné de problèmes tout aussi considérables. Le mouvement kurde s’est ainsi trouvé confronté à ce que l’on appelle un phénomène de « sur-extension » (overstretching), c’est-à-dire une expansion excédant ses capacités politiques et militaires.

La seule manière de réduire autant que possible les pathologies engendrées par le fait de contrôler de facto près d’un tiers du pays avec une base sociale limitée passait par l’élargissement des appuis sociaux du mouvement. Cela ne pouvait être réalisé qu’à condition que le programme mis en œuvre dans ces territoires nouvellement conquis trouve un écho concret parmi les populations locales, qu’il parvienne au moins à en mobiliser une partie et à lier celle-ci au nouvel ordre instauré.

De la mobilisation à la diplomatie

La création de l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie et des Forces démocratiques syriennes répondait précisément à ce besoin : gagner l’adhésion de la population arabe vivant sur les territoires libérés de l’État islamique. L’idée avancée était que le système de « confédéralisme démocratique », façonné à travers des institutions de « l’autonomie démocratique », constituerait, dans cette vaste région où les Kurdes sont minoritaires, une forme alternative de gouvernance susceptible de servir de modèle pour l’ensemble du pays. Mais pour que cette prétention se concrétise – et donc pour obtenir le consentement actif de la majorité arabe vivant sur ces territoires – il aurait fallu que ce modèle produise des transformations tangibles dans la vie quotidienne des populations, qu’il débouche sur des acquis concrets et qu’il offre un horizon d’avenir pour lequel il soit possible de lutter.

La désagrégation rapide observée dans les régions à majorité arabe de l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie, et le retrait précipité des forces des FDS contraintes de battre en retraite face à ce qui s’est apparenté à un véritable soulèvement de la population arabe dans les territoires qu’elles contrôlaient, montrent que tel n’a pas été le cas : l’autonomie s’est révélée dépourvue de bases solides dans les régions arabes. Cette situation, souvent expliquée par le changement d’alliance des tribus arabes de la région, mérite une réflexion plus approfondie. Les « explications » essentialistes selon lesquelles la sympathie des tribus arabes pour le pouvoir de al-Charaa serait une donnée démographique « naturelle » et immuable du seul fait de leur arabité, voire l’idée que ces communautés seraient, par leur structure même, incapables d’adhérer à des orientations politiques comme l’autonomie démocratique, supposément propres à la gauche révolutionnaire, ne sont que l’expression d’une nouvelle approche orientaliste qui réduit la politique régionale à une lutte interminable entre confessions, clans et tribus.

L’ensemble de ces débats sur les tribus constitue en réalité un révélateur indirect : celui que les FDS ont accordé davantage d’importance aux compromis conclus avec les chefferies tribales qu’à des mesures politiques et économiques visant à renforcer le pouvoir des travailleurs et des opprimés de la région et à les mobiliser dans le cadre du modèle du confédéralisme démocratique. Le choix de gouverner les communautés arabes locales par le biais d’accords avec les chefs tribaux et de positions attribuées à ces derniers s’est révélé caduc dès lors que les rapports de force ont évolué. Joseph Daher résume ainsi cette situation dans un article récent :
« Plutôt que de chercher à élaborer des stratégies visant à obtenir le consentement des classes populaires arabes dans les zones sous leur contrôle, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations locales. Or, ces chefs tribaux sont connus pour changer d’allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment et pour se concentrer sur la défense de leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, les chefs tribaux ont suivi le mouvement. »3

Faute d’avoir pu élargir ses bases sociales, la capacité des FDS à gouverner une vaste partie de la Syrie est devenue de plus en plus dépendante du soutien diplomatique et militaire fourni par les États-Unis. Afin d’assurer la survie de l’administration autonome, une approche politique privilégiant la diplomatie au détriment de la mobilisation sociale s’est imposée. Les conséquences de cette relation de dépendance pragmatique sont aujourd’hui manifestes. Avec le changement de la politique américaine en Syrie, la fragilité des fondations sur lesquelles reposait l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie est apparue au grand jour. Toutefois, la question à débattre ici n’est pas celle de tirer des conclusions morales abstraites sur les problèmes inévitables de dépendance engendrés par le soutien de telle ou telle puissance impérialiste. Nous savons déjà que les puissances impérialistes ne peuvent être les amies d’aucun peuple ni d’aucune lutte de libération.

La question essentielle réside dans les conditions qui ont conduit à l’approfondissement de cette relation de dépendance. Les attaques de l’État islamique, l’approfondissement des lignes de fracture ethniques et confessionnelles de la guerre civile, et surtout l’attitude ouvertement hostile de la Turquie, ont constitué des facteurs qui ont considérablement restreint la marge de manœuvre des FDS au cours de la dernière décennie. Dans ces conditions, la pérennité de cette situation atypique de double pouvoir territorial, née de la lutte contre l’État islamique, ne pouvait être assurée que par des organes de pouvoir locaux s’appuyant sur des revendications populaires, capables de mobiliser la population – ou du moins une part significative de celle-ci. En dépit des affirmations contraires de l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie, il est possible d’affirmer qu’elle n’est pas parvenue à atteindre cet objectif dans les régions à majorité arabe, qu’elle n’a pas su rendre opérationnelles les institutions d’autonomie démocratique susceptibles d’élargir sa base sociale. La faiblesse politique qui en résulte explique le recul et la désagrégation actuels, qu’il convient d’analyser non seulement comme des événements militaires, mais aussi comme des phénomènes sociaux.

Un internationalisme pratique

À l’ère de l’impérialisme multipolaire, il est manifeste que nous serons de plus en plus confrontés à des exemples où de grandes luttes sociales, des soulèvements et des initiatives révolutionnaires sont instrumentalisés, « confisqués » ou trahis par des puissances internationales et régionales. Tirer les enseignements justes de l’expérience du Rojava est donc essentiel. Si l’internationalisme doit cesser d’être une posture morale abstraite pour acquérir une dimension pratique, il est indispensable d’affronter les problèmes complexes que le Rojava a mis en lumière. Résister à la pression exercée par les manœuvres des puissances impérialistes visant à déformer, s’approprier et absorber les luttes de libération ne peut se faire en se réfugiant derrière des principes abstraits, mais seulement par la construction de pratiques, d’organes et d’institutions capables de rendre possible et durable une mobilisation sociale et politique par en bas.

Débattre des leçons de l’expérience de l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie ne doit pas se substituer à notre devoir de solidarité ; cela doit, au contraire, le compléter. Aujourd’hui, la solidarité avec les Kurdes de Syrie soumis à un encerclement n’est pas seulement un devoir moral, mais une nécessité politique : tant que les Kurdes – peuple fragmenté et dominé à la suite du démantèlement impérialiste consécutif à la Première Guerre mondiale – ne pourront pas exercer leur droit à l’autodétermination ni obtenir leurs droits nationaux démocratiques, toute perspective progressiste dans la région restera illusoire. C’est précisément pour cette raison que nous avons besoin d’un internationalisme pratique qui appréhende la lutte des Kurdes face à cette oppression multiforme comme un tout indissociable de la résistance menée en Palestine contre le sionisme et du soulèvement contre le régime en Iran, et qui considère l’ensemble de ces combats comme autant de moments et de facettes – certes contradictoires – d’une même lutte.

Le 26 janvier 2026

 

المؤلف - Auteur·es

Foti Benlisoy

Foti Benlisoy, militant marxiste révolutionnaire de Turquie. Ces articles et ouvrages portent principalement sur le marxisme, l’écologie et le racisme.