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Les Kurdes et le régime syrien

par Gilbert Achcar

Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l’est de l’Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général. Examinons ces implications, en commençant par la question kurde.

L’Administration autonome du nord-est de la Syrie se trouve désormais dans une situation critique, ayant perdu une part importante du territoire qu’elle contrôlait jusqu’ici. Ces pertes incluent principalement des enclaves kurdes situées dans des régions majoritairement arabes, comme Alep, ainsi que des zones majoritairement arabes à l’est de l’Euphrate, notamment Raqqa et Deir ez-Zor. La principale cause de ce revers réside dans l’abandon par l’administration Trump de l’alliance que Washington avait forgée il y a plus de dix ans avec les forces kurdes syriennes dans la lutte contre Daech. Tom Barrack, le représentant local de l’administration Trump, a cyniquement déclaré que l’utilité de ces forces kurdes pour Washington était « largement périmée ».

Une fois de plus, le mouvement national kurde paie le prix de sa dépendance envers un allié dont l’absence de fiabilité est historiquement bien établie. Au début des années 1970, le mouvement kurde dans le nord de l’Irak, dirigé par la famille Barzani, avait misé sur le soutien du Shah d’Iran contre le régime baasiste. Ce pari s’est terminé en catastrophe lorsque le Shah a poignardé le mouvement dans le dos après avoir assuré ses propres objectifs grâce à un accord avec Bagdad. Ayant utilisé le mouvement kurde comme une carte dans sa confrontation avec l’Irak, il s’en est débarrassé une fois ses objectifs atteints. Depuis les années 1990, la famille Barzani s’est alliée à un autre ennemi juré du peuple kurde : l’État turc. Ils ne soutiendront pas les forces dirigées par le Parti de l’Union démocratique (PYD) dans le nord-est de la Syrie contre la Turquie et ses alliés, tout comme ils ne soutiennent pas les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l’Irak face aux incursions turques répétées. Ils cherchent plutôt à étendre leur influence dans le nord de la Syrie avec l’approbation d’Ankara.

Le PYD, pour sa part, récolte également les conséquences de la contradiction entre ses principes proclamés et ses pratiques réelles. Bien que le parti revendique son adhésion aux idéaux anarchistes auxquels le chef du PKK s’est converti dans la prison turque où il est détenu, avant d’être adoptés par son organisation, il n’a pas réussi à établir une véritable autonomie démocratique dans les zones à majorité arabe qu’il a saisies avec le soutien des États-Unis à l’est de l’Euphrate. Plutôt que d’autonomiser les communautés locales, il a imposé son autorité d’une manière largement perçue par la population arabe comme une domination nationaliste kurde. Cela explique l’effondrement rapide des forces affiliées au PYD dans ces régions : les tribus arabes locales ont préféré réintégrer l’État syrien sous le nouveau régime de Damas, surtout après que le soutien de Washington fut passé du mouvement kurde au gouvernement syrien. Si les majorités arabes de ces régions avaient connu une véritable autonomie démocratique, elles auraient été certainement prêtes à la défendre contre toute tentative d’un régime basé à Damas de la démanteler afin de réimposer une autorité centralisée.

En observant les événements récents sur la scène syrienne de manière plus générale, on est frappé par le contraste entre la posture du nouveau régime syrien envers les zones contrôlées par les Kurdes au nord et sa position envers l’occupation israélienne, ainsi que la région majoritairement druze bordant le plateau du Golan occupé au sud. Ce contraste rappelle le slogan lancé par la résistance palestinienne et le Mouvement national libanais en 1976, face à l’intervention brutale du régime de Hafez el-Assad pour les réprimer et étendre le contrôle de Damas sur le Liban avec l’approbation de Washington : « Lion (asad en arabe) au Liban et lapin dans le Golan. » On pourrait appliquer cette même formule à juste titre au comportement du régime d’Ahmed al-Sharaa, qui agit comme un lion contre les Kurdes du nord tout en accommodant l’État sioniste – allant jusqu’à conclure des accords de sécurité avec lui – malgré l’occupation par Israël d’une portion stratégique du territoire syrien depuis près d’un demi-siècle.

Quoi qu’on puisse dire des politiques antidémocratiques menées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC) dans sa volonté de consolider son contrôle sur le territoire de l’État syrien – politiques déjà discutées (voir « Syrie : Pêche en eau trouble », 6 mai 2025) – une distinction fondamentale existe néanmoins du point de vue des intérêts du nouveau régime entre, d’une part, l’extension de son autorité sur les zones majoritairement arabes à l’est de l’Euphrate, ainsi que leurs champs pétrolifères, qui représentent une source vitale de revenus pour l’État syrien, et d’autre part, la poursuite de sa campagne contre les régions à majorité kurde du nord, malgré le coût potentiel élevé en vies humaines et ressources qu’une telle campagne implique, et bien qu’elle n’apporte aucun bénéfice important au nouveau régime de Damas.

Cela soulève une question évidente : pourquoi HTC poursuit-elle un combat dont elle n’a pas besoin, alors qu’elle fait face à des priorités politiques et économiques bien plus pressantes – des priorités par rapport à ses propres intérêts, sans parler de ceux du pays ? La réponse renvoie clairement à l’intérêt de l’État turc. L’autonomie kurde dans le nord-est de la Syrie constitue une préoccupation turque, du fait de son lien avec le mouvement de libération nationale kurde au sein de l’État turc lui-même. Ce n’est pas, et ne devrait pas être, une préoccupation syrienne. L’implication du nouveau régime de Damas dans ce conflit n’est qu’une autre manifestation de sa soumission à l’alliance turco-états-unienne, tout comme le régime Assad était subordonné à l’alliance irano-russe. Le principal bénéficiaire de toute cette dynamique reste le gouvernement sioniste, dont le pouvoir régional a été renforcé à un degré sans précédent.

Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 27 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

 

المؤلف - Auteur·es

Gilbert Achcar

Gilbert Achcar est professeur d'études du développement et des relations internationales à la SOAS, Université de Londres. Il est l'auteur, entre autres, de : le Marxisme d'Ernest Mandel (dir.) (PUF, Actuel Marx, Paris 1999), l'Orient incandescent : le Moyen-Orient au miroir marxiste (éditions Page Deux, Lausanne 2003), le Choc des barbaries : terrorismes et désordre mondial (2002 ; 3e édition, Syllepse, Paris 2017), les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (Sindbad, Actes Sud, Arles 2009), Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Sinbad, Actes Sud, Arles 2015), Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe (Sinbad, Actes Sud, Arles 2017).