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Le passé de l’Afrique est notre présent Palestine, Afrique et la lutte inachevée contre le colonialisme

par Forum social palestinien

Déclaration du Forum social mondial palestinien pour le Forum social mondial. Alors que le Forum social mondial revient en Afrique, en se réunissant à Cotonou autour de l’appel affirmant qu’« un autre monde est possible », la Palestine ne se présente pas comme une cause lointaine recherchant la compassion, mais comme une partie intégrante d’une lutte commune et inachevée pour la libération. L’Afrique et la Palestine sont liées par des histoires marquées par la conquête coloniale, les hiérarchies raciales, la dépossession et l’extraction des ressources ; elles sont également unies par des générations de résistance qui affirment que la terre, la dignité, la liberté et l’avenir des peuples ne sont pas des marchandises que les empires peuvent négocier.

Le passé de l’Afrique est notre présent.

Ce à quoi les Palestiniens sont confrontés aujourd’hui — notamment le génocide, les déplacements massifs de population, la destruction de la vie sociale et économique, ainsi que la tentative d’effacer l’existence politique d’un peuple — rappelle ce que de nombreux peuples africains ont subi sous les entreprises coloniales européennes. Les technologies et le langage ont changé ; la logique fondamentale demeure cependant profondément familière. Un peuple est présenté comme un obstacle. Sa terre est décrite comme vide ou insuffisamment exploitée. Ses ressources sont ouvertes aux acteurs extérieurs. La violence est rebaptisée « sécurité », la conquête devient « développement », et le colonisateur s’arroge le pouvoir de décider quelles vies, quelles histoires et quels futurs méritent d’être reconnus.

Le lien historique n’est pas fortuit. Theodor Herzl considérait Cecil Rhodes comme un modèle colonial et chercha précisément son soutien parce que, selon les propres termes de Herzl, le projet sioniste était « quelque chose de colonial ». Rhodes incarnait une vision impériale qui s’étendait du Cap au Caire : un continent réorganisé autour du pouvoir européen, de la colonisation de peuplement, des infrastructures et de l’extraction des ressources. Le sionisme politique a émergé dans cette même époque impériale, cherchant à transposer certaines de ces méthodes en Palestine et à présenter la colonisation comme un service rendu aux intérêts stratégiques occidentaux.

Ce qui avait été expérimenté à travers l’Afrique — l’appropriation des territoires, l’ingénierie démographique, la séparation raciale et la subordination des vies autochtones — n’a pas disparu avec l’histoire. Ces pratiques ont été transférées vers de nouveaux espaces géographiques et de nouvelles formes institutionnelles.

Aujourd’hui, Gaza est de nouveau abordée à travers la fiction coloniale de la terra nullius : non pas comme la patrie vivante d’un peuple disposant de droits et d’une capacité politique propre, mais comme un espace dévasté disponible pour être redessiné, investi et contrôlé. Sous l’égide du prétendu « Conseil de la paix », des États puissants et des intérêts privés s’arrogent le pouvoir de déterminer la gouvernance, la sécurité, la reconstruction et l’avenir économique de Gaza, tandis que les Palestiniens se voient refuser une souveraineté réelle sur leur propre terre.

Les plans sont présentés dans le langage de la reconstruction, des opportunités et de la modernisation, alors même que le droit au retour des Palestiniens, les réparations, l’autodétermination et la justice restent marginalisés.

Cette situation ressemble à une nouvelle forme de partage du monde au XXIe siècle : des puissances extérieures répartissent les rôles, les contrats, les zones d’influence et l’autorité politique sur un territoire dont le peuple est censé accepter des décisions prises ailleurs. Gaza ne peut pas être considérée comme une opportunité immobilière, une nouvelle frontière d’investissement ou un laboratoire destiné à expérimenter une gouvernance imposée de l’extérieur. Une reconstruction sans libération risque de devenir la poursuite de la destruction par des moyens économiques. Une paix sans justice devient une simple gestion de la domination. Aucun conseil, consortium de bailleurs de fonds, entreprise ou gouvernement étranger ne peut se substituer au droit inaliénable du peuple palestinien à déterminer son propre avenir.

La même économie politique qui a alimenté l’expansion coloniale continue de façonner notre présent. Le capitalisme racialisé transforme la terre, le travail, les ressources naturelles et même la souffrance humaine en sources d’accumulation. À travers l’Afrique, des communautés continuent de résister à l’accaparement des terres et de l’eau, aux industries extractives, aux dettes illégitimes, aux échanges commerciaux inégaux, au greenwashing et aux marchés du carbone qui reproduisent les mécanismes de dépossession sous un langage écologique.

En Palestine, des entreprises fournissent des armes, des systèmes de surveillance, des infrastructures numériques en nuage (cloud), des équipements de construction et des services financiers qui contribuent au maintien de l’occupation et à la destruction. Le lien qui relie la violence coloniale au profit des entreprises est mondial.

Gaza révèle également une nouvelle frontière technologique particulièrement dangereuse. L’intelligence artificielle, les systèmes de ciblage automatisé, la surveillance biométrique et les infrastructures de données sont désormais intégrés dans des systèmes de domination et de guerre. Les vies palestiniennes et les communautés palestiniennes sont traitées comme des points de données dans un environnement expérimental, tandis que les entreprises militaires et technologiques commercialisent ces systèmes en les présentant comme « testés au combat » et les exportent à travers le monde.

Les technologies perfectionnées à travers la surveillance et le ciblage des Palestiniens ne restent pas confinées à la Palestine. Elles circulent vers les frontières, les forces de police, les armées et les gouvernements autoritaires ; elles représentent une menace pour les migrants, les communautés racialisées, les travailleurs, les militants et les mouvements sociaux en Afrique et dans le monde.

Nous rejetons donc le mythe selon lequel la technologie serait neutre. Lorsqu’elle est conçue et déployée au sein de structures de pouvoir colonial, l’intelligence artificielle peut accélérer la violence, accroître la distance entre les décideurs et celles et ceux qui en subissent les conséquences, et dissimuler la responsabilité derrière des algorithmes et des systèmes propriétaires.

La souveraineté numérique doit signifier davantage qu’un simple accès aux technologies. Elle doit inclure un contrôle démocratique sur les données et les infrastructures, une protection contre la surveillance de masse, la transparence, une responsabilité effective et contraignante des entreprises, ainsi qu’un refus absolu de permettre que le profit ou l’automatisation affaiblissent la responsabilité juridique et humaine.

Le génocide à Gaza n’est pas seulement une catastrophe palestinienne. Il constitue un test pour savoir si le monde a réellement tiré les leçons de son histoire coloniale. Le droit international ne peut pas être universel dans son discours et sélectif dans son application. Les peuples africains connaissent le prix d’un ordre juridique qui proclame la civilisation tout en légitimant la conquête, ainsi que celui d’institutions qui exigent l’obéissance du Sud global tout en accordant l’impunité aux États puissants et à leurs alliés.

Si le génocide, l’apartheid, l’occupation illégale et la domination coloniale sont tolérés pour des raisons stratégiques ou économiques, aucun peuple ne pourra compter sur le droit comme protection face au pouvoir.

La réponse ne peut pas être l’abandon du droit international, mais bien sa décolonisation et son application égale pour toutes et tous. Les États doivent respecter leurs obligations de prévenir et de punir le génocide, de mettre fin à toute forme de complicité, de suspendre les transferts d’armes qui facilitent les violations, de réguler les entreprises et de soutenir des mécanismes réels de responsabilité devant les institutions internationales et nationales.

Les entreprises et leurs dirigeants ne doivent pas pouvoir se dissimuler derrière la complexité des chaînes d’approvisionnement, les contrats gouvernementaux ou les affirmations de neutralité technologique. Il ne peut exister d’ordre mondial crédible dans lequel la protection des profits est garantie plus systématiquement que celle des êtres humains.

Cotonou offre un lieu particulièrement fort pour porter ce message. Le Bénin porte en lui des histoires de souveraineté africaine, de survie culturelle, d’esclavage, de domination coloniale et de résistance. L’accent mis par le Forum sur la décolonisation et la souveraineté, la gouvernance des ressources, la justice sociale et climatique, l’autodétermination, le pouvoir numérique, la mobilisation populaire et la résistance à la mondialisation capitaliste offre un cadre permettant de rapprocher nos luttes.

La Palestine appartient à chacune de ces conversations ; non pas comme une exception limitée à une seule cause, mais comme un espace où convergent, avec une intensité particulière, les structures auxquelles sont confrontés les peuples du Sud global.

Notre solidarité doit donc être politique, concrète et réciproque. La libération de la Palestine est liée aux luttes africaines pour la souveraineté économique, la justice face à la dette, le contrôle des ressources naturelles, les réparations climatiques, une mobilité digne, une technologie démocratique et la liberté face à la domination militaire étrangère.

Les traditions panafricaines et palestiniennes de résistance nous rappellent que la libération ne peut être offerte d’en haut par les institutions qui tirent profit de la domination. Elle se construit à travers des peuples organisés, le partage des savoirs, la résistance culturelle, les mouvements de travailleurs et de la jeunesse, le leadership féministe, les résistances autochtones et rurales, ainsi qu’une solidarité internationale durable.

Nous appelons les mouvements réunis au Forum social mondial à s’opposer à toute tentative de transformer la destruction de Gaza en un nouveau marché ; à rejeter toute gouvernance imposée de l’extérieur qui marginalise la capacité d’action du peuple palestinien ; à exiger la fin du génocide, de l’apartheid, de l’occupation et du colonialisme de peuplement ; à confronter les entreprises et les institutions financières qui tirent profit de ces systèmes ; et à construire des campagnes coordonnées pour le désinvestissement, les embargos sur les armes, la responsabilité des entreprises et l’application égale du droit international.

Nous appelons également à la création d’alliances reliant les mouvements palestiniens aux luttes africaines contre l’extractivisme, la militarisation, la surveillance numérique, les dettes illégitimes et les frontières racialisées.

Le passé de l’Afrique ne doit pas devenir l’avenir du monde. Pourtant, en Palestine, ce passé est rendu présent sous nos yeux ; il est actualisé à travers les drones, les algorithmes, l’informatique en nuage, les systèmes prédictifs et les marchés mondialisés intégrés.

Rester silencieux revient à permettre au colonialisme de se réinventer une fois encore. Agir ensemble, c’est affirmer que les vies et les futurs des peuples ne peuvent être subordonnés aux ambitions impériales ou aux profits des entreprises.

De Cotonou à Gaza, du Cap au Caire, et à travers tout le Sud global, nos luttes sont interconnectées parce que les systèmes auxquels nous sommes confrontés le sont également. Notre réponse doit être tout aussi interconnectée : décoloniale, anti-impérialiste, antiraciste, internationaliste et enracinée dans la souveraineté des peuples.

La Palestine sera libre lorsque les structures qui entretiennent sa colonisation seront démantelées. L’Afrique sera pleinement libre lorsque les systèmes ayant survécu au colonialisme formel seront dépassés. Ces deux horizons ne sont pas séparés. Ils font partie d’un même chemin inachevé vers la justice.

Un autre monde est possible ; mais seulement si nous le construisons ensemble.

Cotonou, Bénin · 4-8 août 2026

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