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Le limogeage de Fedorov n’est pas la question principale. L’avenir de l’Ukraine l’est

par Vitaliy Dudin
Manifestations contre le licenciement de Mykhailo Fedorov, Kiev, Ukraine, 16 juillet 2026. © Getmanivna / CC BY-SA 2.5

Le limogeage du ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov a déclenché le 16 juillet 2026 des «manifestations en carton» dans plusieurs villes ukrainiennes — reprenant la forme symbolique des protestations anticorruption de juillet 2025.1 Ces mobilisations s’inscrivent dans une dynamique d’engagement civique croissant sur les enjeux intérieurs de la guerre. Le « Maïdan en carton » de juillet 2025, déclenché par une tentative gouvernementale de soumettre les agences anticorruption NABU (Bureau national anticorruption) et SAPO (Bureau du procureur spécialisé anticorruption) au contrôle du parquet général, avait conduit des manifestant·es dans les rues de nombreuses villes et forcé un retournement parlementaire en neuf jours.2 Ces protestations s’appuyaient elles-mêmes sur une résistance plus ancienne : depuis 2022, le Parlement a adopté une série de réformes du droit du travail suspendant les conventions collectives, introduisant des contrats zéro heure et affaiblissant les droits syndicaux sous couvert de la loi martiale. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et le mouvement syndical s’y sont opposés et ont obtenu des concessions partielles. Les familles de soldats servant sans terme défini protestent depuis octobre 2023 pour exiger une démobilisation après dix-huit mois de service.3 Le 14 juillet, deux jours avant le limogeage de Fedorov, des militant·es de Sotsialnyi Rukh, du syndicat étudiant Pryama Diya (Action directe) et du groupe civique Pasyazhery Kyiva (Passagers de Kiev) avaient déjà protesté devant l’hôtel de ville de Kyiv contre une quasi-quadruplication du tarif des transports en commun.4

Ces protestations ont été peu fréquentes, mais elles ont régulièrement contraint les autorités à reculer. Dans ce court texte, Vitaliy Dudin de Sotsialnyi Rukh soutient que le débat sur les personnels occulte la question centrale : quel État l’Ukraine est-elle en train de devenir, et quelle stratégie militaire est-elle en train de choisir — et au bénéfice de qui ? (introduction d’Adam Novak)

Le remaniement du gouvernement ukrainien a suscité des débats enflammés. Beaucoup discutent des personnalités : Mykhaïlo Fedorov était-il un ministre efficace, est-il devenu trop influent, ou le président Zelensky cherche-t-il à éliminer des rivaux potentiels ?

Ces questions peuvent être politiquement pertinentes. Mais elles passent à côté de l’essentiel.

La vraie question est celle de l’État que l’Ukraine est en train de devenir sous la pression d’une guerre longue.

Sotsialnyi Rukh (Mouvement social)5 a constamment critiqué l’agenda néolibéral de Fedorov. Sa vision de l’« État numérique » a trop souvent rimé avec dérégulation, externalisation et affaiblissement des protections du travail, le tout en célébrant l’esprit d’entreprise à la Silicon Valley. Les travailleuses et les travailleurs ont toutes les raisons de rester critiques à l’égard de ce modèle.

Pourtant, s’opposer au néolibéralisme ne signifie pas soutenir l’influence politique croissante du commandement militaire.

Les informations suggérant que le commandant en chef a joué un rôle décisif dans la composition du gouvernement civil devraient préoccuper toutes celles et tous ceux qui sont attachés à la démocratie.6 Les dirigeants militaires sont responsables des opérations militaires. Les gouvernements civils doivent rester responsables devant la société.

Le débat stratégique va bien au-delà d’un seul ministre.

L’Ukraine est confrontée à deux approches concurrentes pour une guerre longue.

L’une cherche à compenser la supériorité numérique de la Russie par une mobilisation toujours plus grande, une centralisation accrue et des marchés publics concentrés chez un nombre limité de grands producteurs de défense.

L’autre cherche à compenser le désavantage démographique de l’Ukraine par l’innovation technologique, la production distribuée, la concurrence entre développeurs, une adaptation rapide et le recours intensif aux drones, à la robotique et aux systèmes numériques.7

Pour l’Ukraine, il ne s’agit pas simplement d’une question de doctrine militaire.

La Russie peut se permettre d’énormes pertes humaines. L’Ukraine ne le peut pas.

Chaque soldat expérimenté est aussi un travailleur, un ingénieur, un enseignant, un médecin ou un parent dont les connaissances seront indispensables pour reconstruire le pays après la guerre. Une stratégie de défense réussie doit donc maximiser les avantages technologiques de l’Ukraine tout en minimisant les pertes humaines inutiles.

Ce n’est pas seulement une nécessité militaire. C’est une nécessité sociale.

En même temps, la modernisation technologique ne peut pas devenir un autre prétexte à la restructuration néolibérale. Le secteur de la défense doit servir la société plutôt que les monopoles privés. L’innovation devrait renforcer les capacités publiques, les conditions de travail décentes et la responsabilité démocratique — et non enrichir une nouvelle génération d’oligarques ou d’investisseurs étrangers.

L’Ukraine a besoin à la fois de démocratie et d’innovation.

Elle a besoin d’un contrôle civil sur les forces armées.

Elle a besoin d’une modernisation technologique sans dogme néolibéral.

Et elle a besoin d’une stratégie qui défende non seulement les frontières de l’État, mais aussi les personnes qui devront reconstruire le pays une fois la guerre terminée.

L’avenir de l’Ukraine ne sera pas décidé en choisissant entre des factions concurrentes de l’élite politique. Il sera décidé par la capacité du pays à se défendre tout en préservant les fondements démocratiques et sociaux qui méritent d’être défendus.

Publié initialement par le réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (ENSU/RESU) le 18 juillet 2026.

Traduit avec notes pour ESSF par Adam Novak

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