À la suite du fragile protocole d’accord entre Washington et Téhéran, les gouvernements libanais et israéliens ont signé le 26 juin 2026, avec le parrainage des États-Unis, « un accord cadre ». En plus de représenter une capitulation face aux intérêts politiques étatsuniens et israéliens, cet « accord », dans sa conclusion, menace de transformer l’État libanais en sous-traitant sécuritaire de Tel Aviv et donc d’approfondir les tensions à la fois politiques et confessionnelles dans le pays.
Le contenu de l’accord, ou la soumission de l’État libanais
L’accord-cadre entre Beyrouth et Tel Aviv fait suite à des négociations directes entre les deux gouvernements, sous parrainage de Washington. Critiqués pour avoir poursuivi des négociations directes avec les officiels israéliens, perçues comme une concession gratuite et sans véritable stratégie sur les contreparties israéliennes, les officiels libanais ont justifié ce choix comme la seule manière d’arrêter la guerre israélienne contre le Liban. On est cependant loin du compte, alors que l’armée d’occupation israélienne continue son occupation et ses actions militaires au Liban en totale violation du cessez le feu, avec son lot de mort·es, de blessé·es et de destructions.
En plus d’avoir pour horizon « une paix complète et durable, apportant sécurité, stabilité et prospérité aux peuples d’Israël et du Liban », le contenu de l’accord cadre1 et son annexe sécuritaire – mentionnée à trois reprises dans le texte2 – sont centrés sur le désarmement du Hezbollah. D’ailleurs, les actions militaires de l’armée d’occupation israélienne au Liban sont décrites comme résultant « exclusivement des attaques, menaces et intentions hostiles émanant de groupes armés non étatiques, en particulier le Hezbollah », en totale contradiction avec les dynamiques historiques des guerres répétées de Tel Aviv contre le Liban et ses occupations du territoire libanais et ses destructions tous azimuts.
Dans cet esprit, il est indiqué que le « redéploiement progressif » de l’armée d’occupation israélienne du Liban-Sud est dépendant du « désarmement du Hezbollah et de tous les autres groupes armés non étatiques » par l’armée libanaise. L’annexe sécuritaire énumère également le mécanisme relatif aux soi-disant « zones pilotes »3 au sud du fleuve Litani, où l’armée libanaise doit graduellement se substituer à l’armée d’occupation israélienne.4 Dans ce contexte, il est envisagé que les gouvernements israéliens et libanais mettent en place « un groupe de coordination militaire, avec le soutien et la participation des États-Unis, afin de garantir la mise en œuvre complète de ce Cadre ».5
Dans ce cadre, aucun délai n’est prévu pour le retrait des forces d’occupations israéliennes des territoires libanais occupés, tout en laissant au gouvernement israélien le soin d’évaluer selon ses propres considérations si le Hezbollah – ou tout autre groupe armé non étatique au Liban – constitue une menace à éradiquer dans la zone choisie. D’ailleurs, lors d’une tournée dans une « zone de sécurité » délimitée par la « ligne jaune » et qui équivaut à plus de 600 km2 occupés au Liban-Sud6, qui s'étend jusqu'à dix kilomètres de profondeur dans le territoire, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a affirmé devant ses troupes que « nous ne quitterons pas le Liban sud tant que la menace ne sera pas éliminée. Tant que le Hezbollah, armé, sera présent et nous menacera, nous resterons ».7 Le jour d’avant, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, avait également souligné que les forces d’occupation israéliennes ne se retireront « pas d’un millimètre » du Liban-Sud tant que le Hezbollah ne rendra pas ses armes. Il a ajouté qu’il ne croyait pas que l’armée libanaise « deviendra soudainement composée de lions fonçant sur le Hezbollah », et donc que l’occupation israélienne du Sud sera « donc de long terme », et que les villages « chiites » de la bande frontalière « devaient disparaître ».8
Avant cela, le 15 juin, ce même ministre avait déclaré, après l’annonce selon laquelle les États-Unis et l’Iran ont conclu un cessez-le-feu englobant le Liban, que les forces d’occupation israéliennes resteront « dans les zones de sécurité au Liban, en Syrie et à Gaza pour une durée indéterminée » et que ces zones seraient « débarrassées de leurs habitants, et que toutes les infrastructures terroristes […] y compris les maisons des villages situés sur la ligne de contact qui servaient de bastions terroristes, seraient détruites ».9
De plus, tout futur processus de reconstruction au Liban doit avoir lieu sous le contrôle total de l’État libanais et surtout viser à « empêcher que des fonds ne soient versés à toute entité, organisation ou personne affiliée à des groupes armés non étatiques et à prendre les mesures juridiques disponibles pour interdire les activités de toute entité, organisation ou personne de ce type ». Cette disposition signale une volonté de continuer les attaques sur les organisations civiles liées au Hezbollah, comme l’institution Qard al-Hassan ou d’autres comme l’entreprise de construction du parti Jihad al-Binaa, et dépasse de loin simplement le volet militaire. D’ailleurs le 30 juin, les États membres du Centre de lutte contre le financement du terrorisme (Terrorist Financing Targeting Center, TFTC), fondé en 2017 et regroupant les États-Unis et les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn, Oman, Qatar et Koweït), ont annoncé une série de sanctions visant plusieurs « infrastructures-clés du Hezbollah », comme al-Qard al-Hassan et Bayt al-Mal (qui était déjà sous sanction états-uniennes depuis respectivement 2007 et 2006).10 A nouveau, comme c’était le cas après la guerre israélienne contre le Liban de 2024, un futur potentiel processus de reconstruction et un afflux d’aide financière au Liban est lié au désarmement du Hezbollah et à la normalisation avec Israël.
Enfin, l’accord stipule que les deux parties « s’engagent à prendre des mesures de bonne foi témoignant d’une intention positive, notamment la cessation de toute action hostile ou préjudiciable au sein des instances politiques ou juridiques internationales ». En d’autres termes, cela équivaut au renoncement de l’État Libanais – mais pas de ses citoyen·nes ou associations – à poursuivre le gouvernement israélien pour les crimes de guerre commis au Liban, qui ont coûté la vie à des milliers de civils entre les guerres de 2024 et 2026 (plus de 4 000 morts dans la guerre de 2024 et, depuis début mars 2026, plus de 4 200 morts et plus d’un million de personnes forcées à quitter leur domicile11), et ont causé la destruction de dizaines de milliers d’habitations et de dizaines de localités. Selon une étude du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) publié en juin 2026, le sud Liban a subi au 29 avril 2026 des dégâts estimés à plus d’un milliard de dollars, avec plus de 11 000 bâtiments totalement détruits pour une facture totale s’élevant à environ 1,38 milliard de dollars,12 tandis que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a publié une évaluation des dommages au niveau des bâtiments à Beyrouth et au Mont-Liban, couvrant la période du 1ᵉʳ février au 14 avril 2026, s’élevant à 146 bâtiments détruits et 264 partiellement endommagés, pour un coût estimé à 365 millions de dollars.13 Cela s’ajoute aux destructions multiples de la guerre de 2024, estimé à plus de 7 milliards de dollars de dégâts directs, sans compter les pertes économiques estimées à 13 milliards de dollars.
L’objectif de cet accord cadre est clair : faire en sorte que l’armée libanaise, sous la direction de son gouvernement, mène le désarment du Hezbollah et marginalise le parti libanais dans tout processus de reconstruction futur, et tout cela aux profits des intérêts sécuritaires et politiques étatsuniens et israéliens.
Aoun, Salam, ou enraciner le Liban dans une soumission aux intérêts étatsuniens et israéliens
Le contenu de l’accord cadre reflète l’approfondissement de l’orientation politique d’une fraction de la classe dirigeante libanaise, représentée par le président libanais Joseph Aoun, par son premier ministre Nawaf Salam, par quelques autres partis de la droite traditionnelle maronite favorable à la normalisation avec l’État d’Israël. Parmi eux, les Forces Libanaises et Kataeb. Cette orientation consiste à s’allier avec les puissances occidentales et régionales, afin de consolider leur pouvoir et de diminuer l’influence du Hezbollah et son allié iranien au Liban, en cherchant à le désarmer, et à lutter contre ses circuits et réseaux financiers informels et même à affaiblir son réseau d’organisations civiles14.
Appuyant cette orientation, le chef des Forces libanaises (FL), Samir Geagea, a salué « la plus importante initiative politique de l’État libanais depuis un demi-siècle », jugeant que l’accord permettra le retrait israélien du Sud et de se « débarrasser de l’existence d’organisations armées en dehors de l’État, au premier rang desquelles le Hezbollah »15.
L’orientation politique de cette fraction de la classe dirigeante libanaise, avec à sa tête le président et le premier ministre libanais, s’est renforcée à la suite du déclenchement de la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran et de la dernière guerre israélienne contre le Liban, comptant notamment sur un affaiblissement de ces deux acteurs, voire une défaite de Téhéran. La signature du protocole d’accord entre Washington et Téhéran a cependant douché ces espoirs. Ce protocole stipulait entres autres, « la cessation immédiate et définitive des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban », entre les deux pays et leurs alliés et la création d’une « cellule de déconfliction » pour consolider le soi-disant cessez-le-feu dans le pays.
À la place de chercher des potentielles coordinations tactiques et temporaires avec l’Iran et d’autres États de la région comme le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, la Turquie, pour renforcer la position libanaise dans ses négociations avec Israël sous parrainage du gouvernement états-unien, le protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis et l’inclusion du Liban dans celui-ci ont été perçus comme une menace par le président et le premier ministre libanais dans leur volonté de consolider leur pouvoir face au Hezbollah et son allié iranien. Tout au long de la dernière guerre israélienne contre le Liban et des négociations entre les deux acteurs, le gouvernement libanais s’est dès lors efforcé de couper tout lien avec les négociations entre l’Iran et les États-Unis.
En effet, cette fraction de la classe dirigeante libanaise a préféré miser sur un accord sécuritaire et politique avec Israël et parrainé par les États-Unis cherchant à désarmer le Hezbollah sans véritables contreparties et garanties israéliennes sérieuses, à l’exception de paroles symboliques sur la souveraineté libanaise. Tout cela afin d’empêcher l’Iran d’inclure le Liban dans ces négociations, dans le but de protéger son principal allié et agent d’influence au Liban le Hezbollah, même au mépris des droits de l’État libanais et sa souveraineté, comme expliqué plus haut. Profitant de cette situation, les États-Unis ont fait pression sur les autorités libanaises pour obtenir encore davantage de concessions pour son allié israélien et servir ses intérêts politiques.
Donc, tout en affirmant depuis son entrée en fonction en janvier 2025 vouloir accomplir et assurer la « souveraineté » du Liban, et malgré les limites pour réaliser un tel objectif16, le président libanais et ses alliés au pouvoir ont renforcé leur dépendance politique envers les États-Unis. Sans oublier que cette stratégie néglige le fait que Washington ne constitue pas un intermédiaire neutre entre le Liban et Israël, bien au contraire. Les occupations et guerres de l’armée d’occupation israélienne contre le Liban ne sont possibles qu’avec le soutien de Washington, comme d’ailleurs le génocide continu dans la bande de Gaza. Le gouvernement étatsunien n’a par exemple pas fait pression sur Israël lors du précédent cessez-le-feu de novembre 2024. L’armée d’occupation israélienne a poursuivi des attaques quasi quotidiennes contre le Liban, faisant plusieurs centaines de mort·es, des dizaines d’enlèvements, des milliers de blessé·es, et plus de 15 000 violations du cessez-le-feu de la part des forces d’occupations israéliennes, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. De plus Tel Aviv, avec le soutien états-unien, a bloqué toute reconstruction dans le sud, notamment celle de plusieurs villages frontaliers rasés.
D’ailleurs le contraire est vrai : c’est le président des États-Unis qui a imposé le cessez le feu avec l’Iran, aussi fragile soit-il, et la diminution de la violence israélienne au Liban, auquel Netanyahou a dû se plier, non sans réticence. Cela est reflété par les déclarations du ministre israélien de la Défense, Israel Katz, qui a regretté le « lien établi entre les fronts libanais et iranien par le président [américain Donald] Trump », à la suite du mémorandum d’entente entre l’Iran et les États-Unis annoncé mi-juin et signé le 17 juin, et qui prévoit dans son premier article un cessez-le-feu au Liban. Il a ajouté que « lorsque le président Trump a lié les dossiers iranien et libanais, nous avons cessé de détruire des immeubles à Beyrouth. Le lien entre les deux fronts répond à un intérêt américain, et c’est l’une des contraintes de notre partenariat avec les États-Unis ».17
De plus, le gouvernement libanais fait face à de nombreux obstacles et défis pour appliquer les points de l’accord cadre. Au-delà des limites au niveau des capacités et infrastructures de l’armée libanaise, bien des cadres militaires ne voient pas d’un bon d’œil cet accord et le processus de désarmement du Hezbollah dans les conditions politiques actuelles, caractérisées par des guerres et d’occupations continues contre le Liban. L’armée libanaise n’a d’ailleurs pas été épargnée par les bombardements et attaques de l’armée d’occupation israélienne, y compris par la mort de membres de l’armée libanaise. De plus, un tel processus contre le Hezbollah risquerait également de compromettre l’unité de cette dernière, composée à plus d’un tiers de chiites, et de créer des tensions et violences confessionnelles dans le pays. Le commandant en chef de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, a d’ailleurs déjà produit des déclarations dans le passé s’opposant à l’emploi de la force contre le Hezbollah, craignant un bain de sang et la division de l’armée.
De même, un tel accord, pour aller plus loin, par exemple devenir un réel accord de paix comme mentionné dans le texte, aurait besoin de l’approbation du parlement, qui rencontrerait l’opposition du Hezbollah et d’Amal, mais aussi probablement d’autres groupes inquiets des concessions importantes faites à Israël.
En effet cet accord cadre rencontre aussi une opposition au sein de la société libanaise, qui dépasse le Hezbollah et son allié Amal.
Opposition à l’accord cadre, Hezbollah en tête, mais pas seulement…
Le Hezbollah a dénoncé l’accord, qualifié de « grave erreur », et a jugé par la voix de son secrétaire générale Naim Kassem « extrêmement dangereuse » la condition du désarmement complet du parti sur tout le territoire libanais posée à tout retrait israélien du Liban. Celle-ci « franchit toutes les lignes rouges et fait du Liban un jouet entre les mains de l’ennemi israélien ». Il a ajouté que cet accord était « nul et non avenu ».18 Le vice-président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Comati, a ainsi assuré que le parti «ne permettra pas sa mise en œuvre » et y ferait face « par tous les moyens et toutes les méthodes possibles ».19
Le président du parlement libanais et chef du mouvement Amal, Nabih Berry, a lui déclaré que l’accord Liban-Israël était « contradictoire et impossible à appliquer » car il est, selon lui, contraire à toute logique et en décalage avec les positions arabes et internationales, et ne réunit à ses yeux aucune des conditions nécessaires à sa réussite ou à sa mise en œuvre.20Il a ajouté que « l’essentiel est désormais de restaurer l’unité du front intérieur et de parvenir à un consensus entre les Libanais afin d’empêcher Israël d’atteindre ses objectifs, que ce soit par la guerre, la division ou un affrontement interne ».
Ces deux partis s’étaient félicités du protocole d’accord irano-américain, signé le 17 juin pour mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, et de l’obtention par l’Iran d’un cessez-le-feu pour le Liban, qui, tout en diminuant l’intensité des attaques de Tel Aviv contre le Liban, étaient régulièrement violé par l’armée d’occupation israélienne au Liban-Sud. Les représentants du Hezbollah continuent d’insister sur le fait que Téhéran dispose de « leviers de pression » sur Washington, qui pourrait à son tour faire pression sur Israël afin d’obtenir son retrait du Liban.
L’accord ne fait néanmoins pas face uniquement à l’opposition du Hezbollah et de son allié Amal, mais d’autres secteurs politiques libanais. Le leader druze et ancien chef du PSP Walid Joumblatt a décrit l’accord comme « une capitulation face à Israël » et a regretté « l’omission totale » de l’accord d’armistice de 1949 entre le Liban et Israël dans le texte de l’accord-cadre, de même que l’utilisation du terme « occupation ». Il a conclu en appelant à la formation « d’un front d’opposition politique à cet accord ».21 Il a cependant nuancé ces propos quelques jours plus tard en déclarant « nous n’allons pas faire partie d’une coalition politique pour faire tomber le texte. Nous n’allons pas non plus le soutenir ».22 D’autres acteurs politiques ont déjà émis des critiques sur l’accord comme le Courant patriotique libre – et son chef Gebran Bassil s’est déjà entretenu avec Nabih Berri –, le parti arménien Tachnag, et des députés issus de la communauté sunnite, y compris des proches de l’ancien premier ministre Saad Hariri et d’autres considérés comme issus de la contestation populaire de 2019.
La fraction de la classe dirigeante libanaise opposée à cet accord cadre espère compter sur un soutien de plusieurs pays régionaux comme le royaume d’Arabie Saoudite, l’Égypte, le Pakistan et la Turquie, qui ne souhaite pas voir une extension de l’hégémonie étatsunienne basée principalement sur l’alliance avec Israël et des Émirats Arabes Unis au Liban et ailleurs dans la région au détriment de leurs intérêts. Certains de ces pays ont joué un rôle significatif dans les négociations pour conclure le protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran, ou l’ont soutenu, car les dirigeants de ces États ont bien compris qu’une défaite totale de l’Iran et un renforcement de la l’influence israélienne dans la région ne servait pas leurs intérêts. Ces dirigeants, qui sont d’ailleurs des proches alliés des États-Unis et ne cherchent pas à remettre en cause l’hégémonie américaine dans la région ou bien à s’opposer à une normalisation régionale de l’État d’Israël avec qui ils entretiennent des relations officielles ou non officielles23, perçoivent les politiques guerrières et expansionnistes israéliennes comme une source d’instabilité et de menaces à leurs propres intérêts nationaux et influences régionales. En l’absence de communication sur le sujet, la position de l’Arabie saoudite est cependant encore peu claire concernant l’accord cadre ou comment le royaume souhaite l’aborder, au contraire de celle des Émirats arabes unis, qui l’ont salué. De même, le Conseil de coopération du Golfe, dont Riyad constitue l’acteur le plus important, a publié la veille de l’accord un communiqué saluant la poursuite des négociations entre Beyrouth et Tel-Aviv et la possibilité d’un accord de paix.
Le parti communiste libanais estime de son côté dans un communiqué intitulé « Unir les efforts pour faire tomber l'accord honteux libano-israélien » « que l’accord signé à Washington entre la délégation gouvernementale libanaise et Israël constitue un dangereux précédent de soumission et de capitulation, compte tenu des concessions majeures faites par la délégation libanaise. Cet accord entérine de fait le maintien de l’occupation sioniste de vastes portions du Sud-Liban, sans aucune mention d’un retrait ni même d’un calendrier ». De plus, le parti ajoute également que l’accord cadre « transforme l’ennemi sioniste en un allié avec lequel coopérer, et le Hezbollah en un ennemi à attaquer », qui pourrait mener à « un conflit interne inacceptable qui ne sert que les intérêts de l’ennemi sioniste ».24
Discorde interne
À la suite de la conclusion de l’accord cadre, une certaine tension politique s’est exprimée par une manifestation modeste dans la capitale Beyrouth de partisans du Hezbollah et d’Amal rejetant l’accord, ou par l’incendie, sur la route menant à l’Aéroport international de Beyrouth (AIB), de panneaux soutenant la position du gouvernement affichant « Le Liban d’abord » et « Le Liban nous rassemble » avec un drapeau libanais sur fond rouge, qui avait remplacé le jour d’avant des panneaux de remerciements à l’Iran… Ces tensions s’accumulent à celles cumulées durant cette dernière guerre, particulièrement au sein des populations chiites contre le gouvernement libanais.
Dans les jours suivants, les différentes fractions de la classe dirigeante libanaise ont appelé à ne pas mettre en péril la paix civile au Liban. Le Premier ministre Nawaf Salam et le président de la Chambre Nabih Berry, ont affirmé par exemple leur rejet de « toute forme de discorde » entre les Libanais et de toute « tentative de division nationale ».
Des propos suivis par ceux du vice-président du bureau politique du Hezbollah, Mahmoud Comati, qui a estimé que l’accord ne « méritait pas » une mobilisation dans la rue des partisans du Hezbollah. Il a ajouté de même que le parti n’envisageait pas, « dans un avenir proche », la démission de ses deux ministres du gouvernement de Nawaf Salam. Selon lui, cette décision vise à préserver « un fil ténu » de communication et à montrer que le Hezbollah « ne veut ni rupture ni séparation totale ».25
Cependant, ces appels ne peuvent masquer les tensions persistantes dans le pays et qui pourrait éclater dans l’avenir. Le vice-président du bureau politique du Hezbollah Comati a d’ailleurs prévenu que « Nous continuons à leur donner une chance et essayons de les faire revenir sur leur erreur… S’ils persistent dans cette voie, comme cela semble être le cas, et s’ils veulent conduire le pays vers la discorde, la destruction et l’instabilité, nous savons comment y faire face », sans plus de détails.26
Cette tension politique et confessionnelle dans le pays sert bien sûr les intérêts israéliens, qui a une longue histoire d’exploitation de ces tensions, et qui ne verraient pas d’un mauvais œil l’éclatement d’affrontements confessionnels.
Conclusion
Beaucoup de politiciens libanais ont mentionné que cet accord cadre leur rappelait l’accord du 17 mai 1983, signé entre le gouvernement libanais présidé par Amine Gemayel et Israël et censé officiellement mettre fin à l’état de belligérance entre les deux pays, à la suite de l’invasion israélienne du Liban en 1982, et surtout enraciné le Liban dans le camp pro-états-unien et israélien. Cet accord ne sera cependant jamais appliqué et sera annulé en février 1984, alors que l’occupation israélienne ne s’est jamais arrêtée.
Mais plus dangereux encore, le contenu de cet accord cadre rappelle à bien des égards la relation qui régit l’état génocidaire israélien et l’Autorité Palestinienne (AP). À la suite des accords d’Oslo en 1993, l’AP a progressivement agi comme une forme de police au profit de Washington et Tel Aviv. Donc au lieu de mener vers la libération palestinienne, cet accord a représenté une véritable capitulation et a entériné le colonialisme israélien dans la Palestine historique, tout en trahissant le droit des réfugié·es palestinien·nes à retourner sur leur terre. En face, cela a permis jusqu’à aujourd’hui aux autorités d’occupation de maintenir leur contrôle sur la totalité des Territoires occupés palestiniens et de développer les colonies. De plus, les divisions palestiniennes sont notamment liées aux conséquences des accords d’Oslo et des politiques de l’AP.
À chaque avancée des politiques coloniales expansionnistes israéliennes, soutenues par les États-Unis et d’autres puissances occidentales, Tel Aviv déploie encore davantage sa violence meurtrière contre les populations régionales et en étendant son occupation de territoires palestiniens libanais, syriens, accompagnée par des politiques de nettoyage ethnique en transformant ses territoires en « no man’s land ». Par exemple, peu après la signature de l’accord cadre libano-israélien, Tel Aviv a intensifié ses attaques dans le sud de la Syrie, plus précisément dans la province de Deraa et dans le bassin du Yarmouk, par des opérations d’incursion et en élargissant son occupation du territoire syrien. À Gaza, le génocide se poursuit27 et les forces d’occupations israéliennes ont étendu leur occupation à l’intérieur du territoire palestinien, passant de 53 % à 60 % à la fin du mois de mai,28 après la prétendue trêve conclue en octobre 2025, alors que sur le reste du territoire restant, 90 % des habitant·es vivent dans des camps de déplacés surpeuplés et manquant de tout.29 Le 28 mai 2026, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré avoir donné l’ordre à l’armée d’occupation israélienne de prendre le contrôle de 70 % de l’enclave, tandis que le jour d’après, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a affirmé qu’Israël était prêt à installer trois colonies dans le nord de Gaza et devrait s’emparer du reste de Gaza. Tout cela se déroule dans une impunité totale octroyée par les États-Unis et les principales puissances occidentales.
En conclusion, ni au Liban, ni en Palestine, ni en Syrie, ni en Iran, ni ailleurs, les États-Unis et leur allié israélien ne cherchent ni la démocratie ni le bien-être des populations locales. Leur objectif est d’imposer principalement par la violence un ordre régional dominé par Washington et Tel-Aviv.
Le 1er juillet 2026
- 1Pour le contenu de l’accord cadre, voir « “L’OLJ » révèle les 14 points de l'accord-cadre entre le Liban et Israël », Mounir RABIH, le 26 juin 2026, L’Orient le jour.
- 2« L'annexe sécuritaire de l'accord entre le Liban et Israël divulguée : le “désarmement du Hezbollah” contre le retrait “progressif” de l'armée israélienne », 29 juin 2026, L’Orient le jour.
- 3Il est intéressant de noter que la majorité des « zones pilotes » dont l’armée d’occupation israélienne doit se retirer n’ont jamais été conquises.
- 4Cependant, selon la chaîne 11 israélienne et rapporté dans plusieurs médias le 2 juillet 2026, le retrait des troupes d’occupation israéliennes de deux « zones pilotes » au Liban-Sud, prévu dans l'accord-cadre serait reporté jusqu'à ce qu'un arrangement soit trouvé sur un « mécanisme de supervision conjoint » pour les armées libanaise et israélienne.
- 5De plus ce groupe de coordination militaire sera chargé d’assurer un fonctionnement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 afin de gérer la déconfliction, la vérification et la mise en œuvre globale » du cadre. Ce soi-disant nouveau « mécanisme » devrait remplacer le comité de supervision, créé après l'accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024, pour « renforcer la coopération » entre le Liban et Israël « qui opéreront conjointement, vraisemblablement au sein d'un centre de commandement conjoint virtuel, sous coordination américaine. » De plus, et contrairement au « Mécanisme » de 2024, cette commission de supervision sera également chargée de coordonner le démantèlement des infrastructures du Hezbollah, et non plus seulement signaler les violations du cessez-le feu. « Le retrait des « zones pilotes » retardé jusqu'à la mise en place d'un nouveau mécanisme de supervision, selon un média israélien », 29 Juin 2026, L’Orient le Jour.
- 6Trois jours seulement après l’annonce du cessez-le-feu du 17 avril 2026, l’armée d’occupation israélienne a publié une nouvelle carte où figure une zone élargie couvrant 6 % du territoire libanais, désignée comme une ligne de « défense avancée », et a demandé à la population de ne pas retourner dans une longue liste de villages situés à l’intérieur – des localités où vivaient des dizaines de milliers de personnes.
- 7« Occupation israélienne : pourquoi Froun et Zaoutar el-Gharbiyé sont évoqués comme « zones pilotes »», Layal DAGHER, le 30 juin 2026, L’Orient le Jour
- 8« Katz : Israël restera au Liban-Sud jusqu’au désarmement du Hezbollah, les villages frontaliers « devaient disparaître », 29 Juin 2026, L’Orient le Jour,
- 9« Liban. Israël intensifie son recours aux ordres illégaux d’« évacuation » massive et se rend responsable de transfert illégal de population, un crime de guerre », Amnesty International, 17 juin 2026
- 10Le communiqué ajoute que « ces mesures coordonnées soulignent l’engagement commun des membres du TFTC à perturber la capacité du Hezbollah à exploiter le système financier international. Toutes les personnes et entités visées aujourd’hui avaient déjà été désignées par les États-Unis ». « Sanctions : Plusieurs « infrastructures-clés » du Hezbollah ciblées par les États-Unis et les pays du Golfe », 30 juin 2026, L’Orient le Jour
- 11Fin juin, à la suite de la conclusion du cessez le feu, la ministre des Affaires sociales, Hanine Sayyed a annoncé que 400 000 déplacés au Liban, sur plus d’un million étaient « retournés dans leurs région d’origine », soit « l’équivalent de 40 % des déplacés ».
- 12« Rapid damage assessment estimates over USD 1.38 Billion in building damage across South Lebanon», UNDP, 23 juin 2026,
- 13« Building-Level Damage Assessment: Beirut and Mount Lebanon», UNDP, 8 Juin 2026
- 14Voir Joseph Daher, « Hezbollah, quel avenir ? », Contretemps, 31 mars 2026.
- 15« « C'est la discorde ! », « Grave erreur », « Réussite » : réactions diamétralement opposées autour de l'accord-cadre entre le Liban et Israël », 27 Juin 2026, L’Orient le Jour.
- 16Voir « Hezbollah, quel avenir ? », op. cit. et “Security Without Legitimacy: The limits of sovereignty from above”, Joseph Daher, Sami Zoughaib, Sami Atallah, 21 Octobre 2025, the Policy Initiative.
- 17« Katz : Israël restera au Liban-Sud jusqu’au désarmement du Hezbollah, les villages frontaliers “devaient disparaître” », 29 Juin 2026, L’Orient le Jour.
- 18« Naïm Kassem rejette l'accord Liban–Israël et le proclame “nul et non avenu” », L’Orient le Jour, 27 juin 2026.
- 19« Accord-cadre : le Hezbollah ne prévoit pas à ce stade de contestation populaire ; Salam et Berry rejettent “toute forme de discorde” », L’Orient le Jour, 29 juin 2026.
- 20« Nabih Berry à « L’OLJ » : L’accord entre le Liban et Israël « ne passera pas », Mounir Rabih, 28 Juin 2026.
- 21« Guerre au Liban : « L’accord est une capitulation face à Israël », regrette Walid Joumblatt, chef historique de la communauté druze », Pierre Barbancey, l’Humanité, le 28 juin 2026.
- 22« Joumblatt à « L’OLJ » : Je ne ferai pas partie d’une coalition pour faire tomber l’accord-cadre entre le Liban et Israël », Yara Abi Akl, le 2 juillet 2026, L’Orient le Jour.
- 23Voir Joseph Daher, « Alliance États-Unis – Israël, lobby israélien ou dynamiques impérialistes ? », Yaani, 11 Juin 2026.
- 24« Unir les efforts pour faire tomber l'accord honteux libano-israélien », le Parti Communiste Libanais, le 29 Juin 2026.
- 25Accord-cadre : le Hezbollah ne prévoit pas à ce stade de contestation populaire ; Salam et Berry rejettent “toute forme de discorde” », L’Orient le Jour, 29 juin 2026.
- 26Accord-cadre : le Hezbollah ne prévoit pas à ce stade de contestation populaire ; Salam et Berry rejettent “toute forme de discorde” », L’Orient le Jour, 29 juin 2026.
- 27Entre octobre 2025 et juin 2026, au moins 961 Palestinien·nes ont été tué·es et près de 3 000 blessée·es.
- 28Au début juillet 2026, l’armée d’occupation israélienne occupe directement 70 % de Gaza.
- 29Voir Emmanuel Haddad, « Rats, maladies cutanées, tonnes de décombres : Israël a rendu la bande de Gaza invivable » L’Orient le Jour, 30 Juin 2026.