La classe dominante américaine et son formidable appareil d’opinion publique utilisent toutes leurs ressources pour tisser un voile de mystification autour de la démission de Richard Nixon. Cela n’est pas tout à fait inutile. S’il fallait citer un trait particulier de Nixon, ce serait sûrement que ses mensonges étaient plus grossiers, et ses méthodes d’action plus rudes que celles de la plupart de ses prédécesseurs et contemporains. C’est donc lui rendre en quelque sorte justice que de marquer la fin de son règne par la plus massive campagne de mensonges, de mystification et de tromperies. Une bonne partie de l’orage d’insanités se centre en grande partie autour de la personnalité de Ford, dont les qualités intellectuelles semblent, de façon assez remarquable, inférieures à celles de son prédécesseur. La presse capitaliste fait de son mieux pour que chaque citoyen du pays de la liberté soit proprement informé sur des questions aussi cruciales que ses exploits sur les terrains de football universitaires, ce qu’il mange à son petit-déjeuner ou l’amour qu’il porte à sa femme et à ses enfants.
Mais si on fouille un peu, on trouve le nœud rationnel de cette campagne irrationnelle déclenchée par les dirigeants des États-Unis. On veut faire tirer trois grandes leçons aux masses des malheurs de Nixon-le-Rusé.
Premièrement, que la chute de Nixon prouve que le « système » de la « démocratie américaine » fonctionne malgré tout, que s’il est vrai que des pouvoirs immenses reposent entre les mains du président américain, le système offre des mesures efficaces, comme on vient de le voir, pour renvoyer un président qui a abusé de ces pouvoirs. Cela prouve donc la grande vitalité du système.
Le second mythe, qui est lié au premier, est que le renvoi de Nixon, c’est-à-dire le « fonctionnement » du « système », a permis de faire un important pas en avant vers le blocage du développement de la version américaine de l’État fort, le dirigeant tout-puissant de l’Exécutif qui agit en dehors du contrôle du législatif (du Congrès). Ce mythe affirme que la chute de Nixon va ouvrir une période d’expansion du pouvoir du législatif aux dépens de l’Exécutif. Ceci est présenté comme un développement de la démocratie, puisque le Congrès, qui a plus de membres et est soumis à des élections plus fréquentes, est plus influençable par la volonté populaire que le Président.
Le troisième mythe, qui dérive des deux premiers, est que Gerald Ford détient une opportunité historique de rétablir la crédibilité et la confiance de la population américaine dans « son » gouvernement. D’après ce mythe, on demande à Ford de sortir des cendres de l’administration Nixon un gouvernement « ouvert et honnête ».
Par le « fonctionnement du système », les idéologues de la bourgeoisie veulent dire que le processus constitutionnel permet de renvoyer un président qui a perdu la confiance de la population après des actions trompeuses visant à améliorer sa situation personnelle. Mais la réalité est en fait que pour se débarrasser de Nixon la bourgeoisie a contourné son propre système. Ce système permet le renvoi d’un président par sa mise en accusation. Nixon fut renvoyé avant sa mise en accusation. Il ne fait aucun doute que cette mesure était beaucoup plus avantageuse pour la classe dominante que ne l’aurait été un procès devant le Sénat.
Un procès de mise en accusation aurait permis de démystifier beaucoup plus le prétendu processus démocratique en attirant l’attention du public sur les crimes commis par Nixon et qui ont déjà été dénoncés. Les membres du Congrès auraient agi comme plaignants et auraient dû rassembler des preuves contre Nixon. Ce dernier aurait dû se défendre contre des accusations spécifiques. Il aurait dû expliquer quels étaient les éléments de « sécurité nationale » impliqués dans ses « plans d’espionnage », ses effractions, ses pots-de-vin, etc.
De plus, il fait peu de doute qu’un procès au Sénat aurait permis de révéler d’autres activités illégales de la bande de Nixon, car après s’être engagée à juger Nixon, la Chambre des représentants aurait été sous pression pour prouver qu’elle avait raison. Le procès aurait été télévisé en direct, touchant de larges couches de la population de façon plus dramatique qu’auparavant. L’effet cumulatif d’un tel procès aurait été sans aucun doute de stimuler la revendication populaire d’une enquête complète sur les opérations de Nixon, et de diffuser largement l’idée parmi la population que l’exercice du gouvernement se fait, en réalité, complètement derrière son dos. Tout cela a été totalement évité par la démission de Nixon. En conséquence, la bourgeoisie réussit à mettre « fin » à l’affaire du Watergate sans que le public ne découvre même un infime pourcentage des crimes commis par l’administration Nixon. Nixon parti par le biais du mécanisme « honorable » de la démission, la classe dominante est tout à fait libre d’expliquer que chacun devrait oublier le passé et que celui qui insiste pour dénoncer les crimes de Nixon est en fait un élément vindicatif, et antipatriotique. L’affaire doit maintenant être close. La vérité de cette remarque est démontrée par le fait qu’on ne sait pas encore vraiment ce qu’il y avait derrière l’affaire du Watergate. On peut être certain que l’ampleur des opérations d’espionnage, d’attaque et de sabotage du gouvernement contre le mouvement noir, le mouvement antiguerre et les organisations politiques de l’avant-garde américaine n’a pas été dénoncée. La bourgeoisie est unanime pour garder de tels faits cachés.
Mais il y a plus que cela. Il est clair que les changements stimulés dans l’opinion publique américaine par le mouvement antiguerre, la lutte de libération des Noirs et la radicalisation des années 60 ont joué un rôle important dans le développement du scandale du Watergate et pour empêcher la classe dominante de freiner la révélation de certains crimes de Nixon. Il est également clair que, entre beaucoup d’autres choses, Nixon est très bête. Sa grossièreté et ses erreurs tactiques ont joué un certain rôle dans sa dénonciation.
Néanmoins il est difficile de croire que la classe dominante, qui n’a en général aucun intérêt au discrédit total de son président, n’aurait pas pu arrêter les révélations du Watergate par une offensive bien minutée et planifiée au cours des cinq ou six premiers mois du scandale. Il en découle donc que certaines sections de la classe dominante avaient décidé, très tôt, de se débarrasser de Nixon, ou, au moins, de laisser le scandale suivre son cours. Le fondement de cette décision reste un mystère. Rien ne prouve qu’une partie substantielle de la classe capitaliste américaine était opposée à la politique de Nixon. La théorie communément répandue selon laquelle l’establishment de l’Est (les « Yankees ») était opposé à Nixon, tandis que les capitalistes du Sud et du Sud-Ouest, qui ont fait fortune au cours du boom d’après-guerre (les « cow-boys »), le soutenaient, a peut-être une parcelle de vérité en ce qui concerne l’inclination personnelle de membres individuels de la classe dominante, mais n’est soutenue par aucune preuve significative.
Une explication alternative possible pourrait être le fait que Nixon a commis des actes qui dépassaient tellement les limites de la « décence » capitaliste, qu’une décision fut prise dans certains cercles de le forcer à partir, sans avoir à révéler ces actes. Il est tout à fait possible que les crimes commis par la bande de Nixon — pas seulement contre la gauche — étaient beaucoup plus sérieux que ceux dénoncés jusqu’ici. La démission de Nixon serait en elle-même une importante couverture de ces crimes.
La notion selon laquelle la démission de Nixon va freiner le développement de l’État fort est réfutée par le coup d’œil, même le plus superficiel, aux faits. Aucun des pouvoirs reposant entre les mains du président des États-Unis n’a été retiré par la démission de Nixon. D’après les lois qui existent actuellement, « le président a le pouvoir de s’emparer, d’organiser et de contrôler les moyens de production, de saisir les marchandises, d’envoyer des forces militaires à l’étranger, de rappeler des réservistes jusqu’à concurrence de 2,5 millions d’hommes, de déclarer la loi martiale, de s’emparer et de contrôler les moyens de transport, de diriger toutes les entreprises privées, de limiter les voyages et, par une multitude de moyens, de contrôler la vie de tous les Américains. » La citation provient d’un comité du Congrès qui avait fait une enquête en 1973 sur les « lois d’urgence » en vigueur aux États-Unis.
L’utilisation de telles mesures — de même que les prérogatives présidentielles « normales », telles que décréter le blocage des salaires — sont des nécessités historiques dictées par les besoins du système impérialiste, dont les dirigeants doivent prendre des décisions rapides sans perdre de temps avec une procédure parlementaire.
En réalité, même les accusations lancées contre Nixon ne suggéraient en aucune manière que ces pouvoirs devraient être limités. Il fut accusé par un comité du Congrès chargé d’étudier les possibilités de mise en accusation pour avoir fait obstruction à la justice lors de l’enquête sur le Watergate, d’avoir abusé des organes gouvernementaux pour espionner des adversaires politiques, et d’avoir refusé de fournir des pièces à conviction au Congrès. Une motion demandant que l’accusation d’avoir illégalement bombardé le Cambodge et d’avoir menti au public soit adjointe fut rejetée. Aucune proposition ne fut faite pour ajouter d’autres activités de Nixon en Indochine (comme les bombardements de Hanoï et Haïphong à Noël 1972) aux accusations. Ainsi, même si Nixon avait été jugé par le Sénat et trouvé coupable, cela n’aurait pas créé un précédent empêchant un président de mener des actions comme une guerre impérialiste, ou la répression de l’opposition dans le pays.
Ainsi, les pouvoirs du président ne sont pas du tout affectés par la démission de Nixon, et ils ne l’auraient pas plus été s’il avait été démis après un procès au Sénat. En fait, il est tout à fait possible que la tendance à un renforcement de l’exécutif soit intensifiée après l’affaire du Watergate. Justement parce que la classe dominante affirme que l’affaire Nixon a établi des lignes de conduite présidentielle rigides sans vraiment remettre en cause les pouvoirs du président, Ford et ses successeurs peuvent être assurés que l’exercice de leur pouvoir sur toutes les questions importantes vient de recevoir un timbre de légitimation.
Le gouvernement « nouveau et ouvert » de Ford semble tenir plus de conférences de presse. Il est également probable que Ford tirera les leçons du Watergate et arrêtera d’enregistrer les conversations qui se déroulent dans les bureaux de la Maison-Blanche. Mais à part cela, peu de changements sont prévus. Ford, en tant qu’individu, est plus à droite que Nixon. Durant la guerre d’Indochine il avait mené campagne contre Lyndon Johnson parce qu’il ne bombardait pas assez la République démocratique du Vietnam. Il a toujours voté contre les droits civiques au Congrès. Il s’est plaint publiquement du fait que les dépenses militaires américaines n’étaient pas assez élevées, et que les dépenses d’éducation et de sécurité sociale étaient trop élevées. Il est considéré comme un partisan d’une politique récessionniste pour « lutter contre l’inflation ». Bien sûr, comme tous les politiciens capitalistes, Ford n’a aucun principe. Rien ne garantit, donc, qu’il va appliquer une telle politique. La seule chose certaine est qu’il fera ce que la classe dominante lui demandera de faire.
Si la façon dont Nixon a été démis correspondait bien aux besoins de la classe dominante, les problèmes sous-jacents à son retrait n’ont pas été résolus. Nixon était tellement discrédité qu’il n’aurait pas été capable d’appliquer les mesures impopulaires qui vont devenir nécessaires pour l’impérialisme américain dans les mois et les années à venir. D’après les derniers sondages (opérés avant son aveu qu’il avait menti au sujet du Watergate pendant deux ans), Nixon n’était soutenu que par un peu plus d’un cinquième de la population. De plus les autres quatre cinquièmes n’étaient pas neutres. Nixon était devenu un personnage détesté. Le maintien d’un tel régime aurait exacerbé toutes les difficultés de la bourgeoisie. L’intensification de l’attaque contre le niveau de vie de la classe ouvrière, si elle avait été déclenchée par Nixon, aurait beaucoup accéléré la résistance des travailleurs. En politique étrangère, Nixon n’aurait pas pu utiliser les arguments patriotiques chauvins habituels afin de garantir le soutien à sa politique, pour la simple raison que la majorité de la population était convaincue que tout ce que Nixon disait était un mensonge éhonté.
Avec l’administration Nixon, la classe dominante américaine avait un régime qui ne pouvait pas fonctionner. Elle espère que le changement de personnalité permettra à un nouveau régime d’appliquer ces mêmes mesures.
Mais le climat qui a été largement responsable de la dégradation du prestige de Nixon n’a pas disparu avec Nixon. Et il ne disparaîtra pas. La radicalisation des années 60, centralisée autour du mouvement contre la guerre d’Indochine et le mouvement de libération des Noirs, n’était pas uniquement basée sur la révolte morale de certains secteurs de la population face à différents maux. Elle reflétait également une réalité matérielle. La guerre d’Indochine et l’oppression des Noirs affectaient la vie de couches toujours plus larges de la population. La radicalisation qui commença en 1960 modifia la conscience de larges couches de la population américaine à propos de leur gouvernement. De larges secteurs du mouvement antiguerre ne se contentaient pas de protester contre la politique d’un gouvernement particulier ; mais se rangeaient ouvertement et consciemment aux côtés des ennemis du gouvernement américain, les révolutionnaires vietnamiens. De larges sections du mouvement de libération des Noirs ne demandaient pas simplement le changement d’une politique particulière du gouvernement, mais condamnaient consciemment toute la structure du capitalisme américain. Ces sentiments révolutionnaires, même s’ils ont été limités à une relativement petite minorité de la population, n’en ont pas moins eu un effet général dans tout le pays.
La principale faiblesse de la radicalisation des années 60 est qu’elle n’a pas réussi à pénétrer la masse des travailleurs américains de façon significative. Aujourd’hui, cependant, les intérêts matériels de la classe ouvrière sont menacés et attaqués par la crise capitaliste internationale et ses conséquences aux USA. La prochaine vague de radicalisation prendra certainement racine dans cette réalité. La « période des bons sentiments » que la classe dominante essaie de construire autour de l’administration de Gerald Ford ne pourra pas agir contre cette réalité concrète, pas plus que le patriotisme n’a pu sauver Lyndon Johnson et Richard Nixon.
Été 1974