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La gauche, une ambiguïté historique fondamentale

par François Sabado
Discours de Jaurès sous un drapeau rouge au Pré-Saint-Gervais, lors de la manifestation contre la loi des Trois ans, 25 mai 1913. © Maurice-Louis Branger / Domaine public.

La notion de gauche recèle une double dimension. Depuis plus d’un siècle, tous, adversaires comme partisans, s’accordent à désigner sous le nom de gauche le « parti du mouvement », le lieu de rassemblement naturel de « toutes les forces de progrès » et de tous les partisans du « changement ».

Mais, dans le même temps, ce formidable mouvement historique, dont les idées sont même devenues dominantes lors de certaines circonstances historiques et dans bien des domaines de la culture contemporaine, n’a jamais réussi à rompre pratiquement et durablement avec le système capitaliste, pour lui substituer une société véritablement humaine, libre, égalitaire et décente.

En fait, depuis son origine, « la gauche » recouvre des réalités historiques différentes. En outre, avec le temps, elle a masqué, voire dissimulé, des processus qui ont provoqué des ruptures ou cassures entre différentes forces sociales et politiques. Si bien que, pour reconstruire un projet de transformation radicale de la société, il faut déconstruire ce que recouvre « la gauche », en démêlant ce qui relève de l’émancipation des peuples, et en particulier des travailleurs, de ce qui a maintenu ces mouvements de libération dans le cadre capitaliste.

« La gauche » ou « le socialisme »…

Ce qu’on appelle « la gauche », et particulièrement en France, est le produit d’un compromis historique particulièrement instable, entre un socialisme ouvrier – au demeurant à l’époque plus proudhonien que marxiste – et le camp républicain, c’est-à-dire les secteurs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui s’opposaient à l’Ancien Régime. La distinction moderne entre la « droite » et la « gauche » (qui est une transposition française de l’opposition, née en Angleterre, des Tories – conservateurs – et des Whigs libéraux), correspond tout au long du XIXe siècle au conflit entre les défenseurs de l’Ancien Régime, une société théologico-militaire, et les partisans du progrès, de la raison et du développement économique. Le socialisme originel est dans son principe particulièrement indépendant de ce clivage. Il plonge ses racines dans l’extrême gauche du radicalisme petit-bourgeois de la Révolution française, comme la fraction la plus radicale des jacobins ou la conspiration des Égaux de Gracchus Babeuf, qui avance pour la première fois l’idée de collectivisation. Mais aussi les premières protestations populaires (luddistes et chartistes anglais, canuts de Lyon, tisserands silésiens en Allemagne), contre les effets humains et écologiques désastreux de l’industrialisation libérale… Tout au long du XIXe siècle, lors des alliances ponctuelles qu’ils sont obligés de nouer, tantôt contre les puissants de l’Ancien Régime, tantôt contre les industriels libéraux, les socialistes les plus radicaux sont d’abord attentifs à affirmer l’autonomie des organisations ouvrières. L’originalité des premières révoltes socialistes est qu’elles s’inscrivent dans un double refus, vécu de manière plus ou moins consciente : celui de l’Ancien Régime – le pouvoir de l’Église et de l’aristocratie foncière –, mais aussi celui du « nouveau régime » dominé par la bourgeoisie libérale industrielle. Marx insista de nombreuses fois, notamment après les révolutions de 1848, sur la nécessité de l’indépendance de la classe ouvrière face à la bourgeoisie. Ce n’est qu’après l’affaire Dreyfus que s’opéra véritablement l’inscription massive du mouvement socialiste dans le camp de « la gauche » défini comme celui des forces de progrès. Ce qui est en cause dans ce glissement politique et idéologique, ce n’est pas la défense de Dreyfus.

Et tous ceux qui dans le mouvement ouvrier n’ont pas défendu Dreyfus, tel Jules Guesde – un des fondateurs du socialisme en France – ou certains anarchistes, ont eu tort. Il fallait défendre Dreyfus et les libertés démocratiques fondamentales. De même, la lutte des socialistes de l’époque pour le suffrage universel, par exemple celle des Chartistes en Angleterre, premier parti essentiellement ouvrier qui réclama le suffrage universel, était fondamentalement juste. Mais là où le bât blesse, c’est que dans ce combat les libertés démocratiques ou la démocratie ont été identifiées ou amalgamées avec la défense de l’État et des institutions de la bourgeoisie, ce tour de passe-passe se faisant par l’apologie de la Nation ou de la République… C’est aussi sur cette base qu’émergea « la gauche » comme camp du progrès, mais aussi bloc entre les socialistes et la bourgeoisie républicaine. C’est aussi dans ce cadre, il ne faut pas l’oublier, que fut inventée par les républicains et les socialistes de l’époque la fameuse « discipline républicaine » qui préconisait le désistement systématique entre républicains et socialistes face aux tenants de la droite anti-républicaine.

Cette confusion entre liberté, démocratie, progrès social et inscription dans les institutions et l’État sera une constante qui enfermera nombre de mobilisations sociales historiques dans l’ordre établi. En France, du « ministérialisme » de Millerand à la Gauche plurielle, en passant par le Cartel des gauches, le Front Populaire, les gouvernements à la Libération en 1944-1947, sans oublier ceux de l’Union de la gauche, toutes ces formules gouvernementales, chacune avec ses spécificités, ont canalisé mobilisation et espoirs populaires dans le cadre des institutions soumises aux classes dominantes.

L’unité de « la gauche » ou l’indépendance politique des travailleurs

Ce sont ces confusions qui ont nourri, en particulier dans certaines circonstances historiques, une autre ambiguïté fondamentale : une contradiction entre la dynamique unitaire de la mobilisation sociale et politique des classes populaires, de ses organisations, et la traduction politique gouvernementale et institutionnelle de ce mouvement dans des politiques de collaboration de classes.

Il ne s’agit pas pour les marxistes révolutionnaires de sous-estimer la nécessité de politiques d’alliances de classes, ni d’une nécessité stratégique : l’unité des travailleurs et de leurs organisations dans le processus de conquête du pouvoir politique.

Dès le milieu du XIXe siècle Marx et nombre de socialistes révolutionnaires ont mis l’accent sur la nécessité stratégique d’alliances avec d’autres classes sociales, comme la paysannerie ou la petite bourgeoisie, pour éviter « le solo funèbre du prolétariat ». De même, les marxistes révolutionnaires ont toujours insisté sur le caractère stratégique de l’unité ouvrière, ou du mouvement social au sens large, contre le pouvoir capitaliste. Mais ils ont toujours rappelé la nécessité stratégique, dans ce processus, de combiner ces alliances ou cette politique de front unique avec l’indépendance politique du mouvement des travailleurs pour leurs revendications immédiates et le socialisme. C’est la célèbre formule avancée par Lénine et les révolutionnaires des années vingt pour définir les relations entre communistes et sociaux-démocrates : « Frapper ensemble et marcher séparément ». Or, la notion de « gauche ou d’union de la gauche », sous diverses formules, loin de préserver cette indépendance politique du monde du travail, l’a subordonnée au respect des institutions des classes dominantes et de la propriété privée. La référence à « la gauche » ou à l’union de la gauche masque précisément cette différence fondamentale entre partisans de l’alliance avec la bourgeoisie et opposants farouches à cette alliance.

Autant les marxistes révolutionnaires sont les plus fermes partisans d’une politique de front unique ou d’unité d’action des travailleurs et de leurs organisations, autant ils rejettent toutes les politiques de collaboration de classes, qu’elles soient menées au travers d’alliances avec la bourgeoisie libérale ou nationale – lors, par exemple, des expériences de fronts populaires – ou à travers des gouvernements composés essentiellement des partis réformistes, socialistes ou communistes.

La distinction fondamentale entre front unique des travailleurs et politiques de cartels des gauches, de fronts populaires, ou d’unions de la gauche, réside en ceci que, par sa logique de mobilisation sociale contre le patronat et les gouvernements capitalistes, la politique de front unique ou d’unité d’action de la gauche sociale et politique déclenche une dynamique d’accentuation et d’exacerbation de la lutte des travailleurs contre la bourgeoisie. Alors que, par leur logique de respect des institutions et de la propriété privée, toutes les formules de soutien ou de participation gouvernementale d’union de la gauche subordonnent la satisfaction des revendications populaires à l’équilibre politique institutionnel dominant et freinent le développement des luttes sociales lorsqu’elles ne s’y opposent pas.

La politique des marxistes révolutionnaires présente un double caractère : pédagogique, car c’est sur la base de l’expérience que la combativité et la conscience de larges masses s’approfondissent, mais aussi stratégique, car sans unité des travailleurs il n’y a pas de révolution majoritaire et consciente.

Aussi faut-il distinguer la dynamique unitaire des mobilisations des classes populaires – qui peuvent prendre comme référence l’unité de la gauche, ou le Front populaire en 1934-1936 en France et en Espagne, ou l’unité populaire au Chili de 1970 à 1973 –, dynamique qui doit être fécondée d’un contenu révolutionnaire, et toutes les coalitions gouvernementales de collaboration de classes, qui peuvent chapeauter ces mobilisations, coalitions auxquelles, sous des formes appropriées, les révolutionnaires s’opposent. C’est dans ce sens que ceux-ci défendent la perspective d’un gouvernement des travailleurs, appuyé sur le contrôle de la population, et appliquant un programme de rupture anticapitaliste.

Un point aveugle : la bureaucratisation des organisations du mouvement ouvrier et social

Comme on l’a vu, les alliances avec la bourgeoisie, même républicaine, ont toujours été un puissant facteur de subordination des organisations ouvrières aux institutions et à la propriété privée. Mais, par leur développement, les organisations ouvrières ont donné naissance à un phénomène, bien plus important, d’intégration du mouvement ouvrier à la société bourgeoise.

Ce processus est lié à la division fonctionnelle du travail au sein des organisations ouvrières de masse. Tant que les organisations ouvrières sont petites, les ouvriers eux-mêmes peuvent directement les contrôler, sans passer par l’intermédiaire de grands appareils. Lorsqu’elles deviennent plus grandes, ce qui constitue l’objectif indispensable pour faire triompher une politique ou conquérir des avantages pour les salariés – ce qui est décisif pour un syndicat –, des dirigeants professionnels commencent à apparaître en leur sein. Un appareil de permanents – recruté principalement chez les travailleurs, mais aussi dans l’intelligentsia petite-bourgeoise – a tendance à s’identifier avec l’organisation en tant que telle, à subordonner les intérêts vitaux des ouvriers à ceux de l’organisation et de l’appareil.

Au travers de ce que Rosa Luxemburg appelle « la dialectique des conquêtes partielles » – c’est-à-dire la crainte de remettre en cause ce qui a été obtenu, par des luttes qui risqueraient de déboucher sur des confrontations majeures avec le patronat ou le gouvernement –, les directions des organisations ouvrières en viennent à freiner, voire à s’opposer au développement des mobilisations. Elles deviennent alors une force qui ne cherche que le statu quo. Le problème se combinant aux avantages matériels de postes dans les appareils des organisations ouvrières ou aux avantages acquis dans les institutions de l’État, ces dirigeants changent de comportement et de motivations, ils en viennent à former une nouvelle couche sociale : la bureaucratie ouvrière.

Cette bureaucratie a une double fonction : elle tire son pouvoir de l’existence et de la force de l’organisation ouvrière, mais en même temps elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour que l’organisation ne sorte pas du cadre fixé par les classes dominantes. Elle est par nature fondamentalement conservatrice. Elle peut, dans certaines circonstances exceptionnelles, agir pour défendre simultanément ses propres intérêts et ceux du monde du travail, mais en général la bureaucratie subordonne la lutte pour les revendications et les aspirations populaires à ses prérogatives dans la société…

C’est fondamentalement ce qui explique le basculement des sommets du mouvement ouvrier ou de la gauche du côté de l’Union sacrée lors de la guerre mondiale de 1914-1918, le fait que les directions de la SFIO et du PCF aient canalisé la dynamique de la grève générale de 1936 et du Front populaire dans un cadre compatible avec la politique internationale et les objectifs économiques des classes dominantes du pays. C’est aussi, malgré le magnifique combat de la Résistance et particulièrement des militants communistes, ce qui domina la politique des sommets de la gauche en 1944-1947, à travers le Comité National de la Résistance et l’allégeance au général De Gaulle. Cela n’annule pas les conquêtes sociales ou démocratiques obtenues par le mouvement populaire, mais la dynamique de la lutte permettait d’aller au-delà. Enfin c’est ce qui explique que les espoirs populaires mis dans l’Union de la gauche dans les années 1970, ou de manière différente dans la Gauche plurielle des années 1990, se sont une fois encore envolés avec des gouvernements qui ont mis au centre le respect des institutions et de l’économie capitaliste.

En ce qui concerne le PCF, du début des années 1930 à la fin des années 1980, sa direction ou les organisations contrôlées par elle ont aussi fonctionné en subordonnant les intérêts matériels, politiques et moraux des travailleurs aux intérêts de son appareil bureaucratique, mais celui-ci était alors dépendant des intérêts de la bureaucratie soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, le PCF connaît une nouvelle phase historique. Les coordonnées de son intervention et de sa pratique politique sont profondément modifiées. Il n’est plus dépendant de l’URSS ou de toute autre bureaucratie internationale, mais son orientation reste marquée par son intégration dans les institutions actuelles et par un fonctionnement soumis au respect d’équilibres bureaucratiques au sein de la direction et de l’encadrement du parti.

Tout au long de ce processus historique, ce ne sont pas les responsables réformistes qui ont fait évoluer les institutions ou l’économie, mais ce sont au contraire les pouvoirs politique et économique des classes dominantes qui, comme l’a expliqué Ernest Mandel, « ont transformé les représentants des travailleurs dans leur conviction, leur mentalité, leur motivation, et leurs intérêts matériels ».

Au début du siècle Trotsky concluait déjà que « la direction tend à se détacher de la classe ouvrière et se trouve aspirée par la classe dominante. » Avec le temps, comme dit la chanson, les bureaucraties se sont cristallisées. Elles ont connu, lors de la phase de croissance économique des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, de « réelles marges de manœuvres » liées au développement des luttes de classes et aux compromis sociaux résultant de la dynamique de ces luttes et de la politique de collaboration de classes qui contint ces mouvements dans le cadre de l’équilibre capitaliste.

Avec le profond tournant de l’économie et de la politique mondiales, à la fin des années 1970, et l’émergence d’un nouveau mode d’accumulation capitaliste, les coordonnées politiques générales de la situation se sont profondément modifiées pour le « réformisme » ou « la gauche » classiques. Ceux-ci ont été sommés de passer à la vitesse supérieure dans l’intégration à l’ordre libéral, d’accepter puis d’appliquer les contre-réformes libérales : austérité salariale et budgétaire, flexibilité du marché du travail, privatisations etc. La « troisième voie » de Blair injecta massivement du libéralisme dans la social-démocratie. Les autres formations socialistes ont pris formellement leurs distances avec les excès du New Labour, mais toutes, chacune à sa manière, de Jospin à Lula, ont emprunté les voies de l’adaptation au libéralisme.

Mais si ces partis connaissent une nouvelle phase d’intégration dans la société capitaliste, si leurs directions ont dans bien des cas fusionné avec les sommets de l’État ou les représentants de certains conseils d’administration des grandes entreprises, leur fonctionnalité dans l’alternance « droite gauche » exige de maintenir certains rapports politiques avec leur histoire, certaines de leurs références, comme la notion de « la gauche ». Comme le montrent les commémorations de l’anniversaire du congrès de fondation socialiste de 1905, les ambiguïtés historiques de « la gauche » permettent à la direction du Parti socialiste de revendiquer une certaine continuité avec toute l’histoire socialiste, même si c’est au prix de certaines distorsions, car les Mitterrand, Jospin et Hollande sont loin (à droite) des Blum et consorts. D’un autre côté, la dimension « progrès social » dans l’histoire de la gauche conduit les citoyens et les salariés à instrumentaliser le vote pour la gauche, contre les conservateurs de droite, surtout lorsque ces derniers sont au pouvoir. Mais avec une différence notable par rapport aux années 1930 ou 1970 : ces votes ne s’accompagnent pas d’une croissance organique des grands partis de gauche.

« La gauche » ou un « parti des travailleurs anti-capitalistes » ?

Comment par conséquent se fait-il qu’un mouvement historique d’une telle ampleur, pour le progrès et la transformation sociale, n’ait encore jamais réussi à rompre pratiquement avec l’organisation capitaliste de la vie, en substituant à cette dernière une société véritablement humaine, c’est-à-dire libre, égalitaire et décente ? C’est parce que, comme le montrent les faits et les enchaînements présentés dans cet article, la gauche est attachée par mille liens à la vieille société.

Alliances avec la bourgeoisie, intégration dans les institutions étatiques ou para étatiques, bureaucratisation des grandes organisations, voilà autant de facteurs qui l’ont subordonnée au pouvoir des classes dominantes. Bien entendu tous les échecs de la gauche ne s’expliquent pas par la politique des sommets de celle-ci ou du mouvement ouvrier traditionnel. Dans nombre de cas, il y eut une combinaison de raisons objectives et subjectives renvoyant à l’immaturité ou à des rapports de forces défavorables pour les travailleurs. Mais, dans une série de conjonctures marquées par des situations prérévolutionnaires ou révolutionnaires, les sommets de la gauche, les directions socialistes ou communistes ont canalisé, dévoyé et bloqué la dynamique du mouvement de masse au nom du respect des institutions capitalistes. C’est ce que firent la social-démocratie en Allemagne en 1918 et 1923, les partis socialistes et communistes en France en 1934-1936, en Espagne en 1936-1937, en Italie et en France à la Libération en 1944-1946, en France en Mai 68, au Chili en 1970-1973.

Aussi, la reconstruction d’un projet révolutionnaire exige de tirer tous les enseignements des politiques des partis socialistes ou communistes, mais aussi des faiblesses des militants et organisations révolutionnaires dans la définition d’une politique alternative. Et ce avec un fil conducteur : reconstruire, à travers une série d’expériences sociales et politiques, un mouvement d’auto émancipation des travailleurs, indépendant des partis et institutions bourgeoises, substituant à la logique du profit et de la propriété capitalistes une logique de satisfaction des besoins sociaux et de socialisation de la production, dans la perspective d’une conquête du pouvoir par les classes populaires.

On l’aura compris, notre histoire est plus celle du mouvement politique des travailleurs, de leurs organisations et des mouvements sociaux, que de « la gauche »… Même si les histoires de l’un et de l’autre se sont croisées, et qu’il faut défendre, de manière appropriée, et en général contre les sommets de la gauche, le « contenu progressiste » que les masses identifient dans une gauche authentique ou dans une gauche 100 % à gauche.

Mais la reconstruction d’un projet de transformation révolutionnaire de la société doit aller au-delà de la référence à la gauche… Même la plus authentique, précisément à cause des ambiguïtés fondamentales de l’histoire de la gauche.

« Oser la rupture », voilà la singularité d’un projet moderne pour développer un mouvement d’émancipation des travailleurs, et au-delà de toute la société. Cela ne veut pas dire que nous connaîtrions les modalités des futures révolutions du XXIe siècle.

Le texte introductif à cette discussion s’interroge sur de nouvelles pistes stratégiques : « Entre le mythe, obsolète, – le “Grand soir” – et la platitude du réalisme, y a-t-il une voie où une gauche redéfinie puisse s’engager ? ».

Pour les marxistes révolutionnaires, la révolution n’a jamais été identifiée au mythe du « Grand soir » : tous les enseignements des révolutions russe, allemande, espagnole, des fronts populaires, n’ont jamais présenté la révolution comme une rupture de courte durée, l’œuvre de minorités agissantes, ou comme un coup d’État appuyé par une mobilisation de masse circonstancielle. Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Gramsci, tous ceux qui se sont penchés sur les processus révolutionnaires du XXe siècle ont longuement insisté à la fois sur le caractère combiné dans la lutte pour le pouvoir politique de processus où les forces sociales et politiques révolutionnaires conquièrent l’hégémonie dans la société – expériences de contrôle et de gestion sociale de l’économie et de la vie quotidienne – et de crises révolutionnaires, incontournables face à la violence des classes dominantes et de l’État.

De ce point de vue, le débat n’est pas tant « réforme ou révolution », mais « social libéralisme, réformisme ou révolution ». Et ce n’est pas une question de mot. En effet, les révolutionnaires luttent pour toutes les réformes qui améliorent le sort du plus grand nombre. Ils lient les combats pour les réformes à une perspective de rupture anticapitaliste, qui seule peut consolider jusqu’au bout ces réformes en renversant le système capitaliste. Ils rejettent en revanche le social libéralisme, qui a abandonné la lutte pour les réformes au profit de l’adaptation au libéralisme, comme toute participation à des gouvernements socio libéraux. Tout en convergeant sur certaines revendications sociales ou politiques – refus de l’Europe libérale, régularisation des sans-papiers –, ils s’opposent aussi au réformisme, c’est-à-dire à l’illusion qu’on peut « dépasser » graduellement le capitalisme en participant à des gouvernements de gestion de l’économie et à des institutions capitalistes pour y accumuler les réformes. Cette perspective, invalidée par l’expérience historique – du ministérialisme aux gouvernements de la Gauche plurielle –, sous estime totalement les effets contre-productifs, négatifs, destructeurs de la participation des représentants des travailleurs à des gouvernements de gestion des affaires de la classe dominante.

Enfin, prenant en compte les rapports de forces globaux défavorables entre le patronat et le monde du travail, la construction d’un projet révolutionnaire moderne exige de nouvelles expériences de crises sociales et politiques révolutionnaires, des processus de recomposition d’ensemble des mouvements sociaux et de réorganisation de nouveaux partis. C’est dans ce cadre que le rassemblement des forces anti-capitalistes dans un parti des travailleurs, dont les contours stratégiques – le choix de la révolution – ne seront pas achevés, est aujourd’hui une médiation décisive dans la construction d’une nouvelle direction alternative. Mais là encore, contours non achevés ne signifie pas reprendre les ambiguïtés fondamentales d’une gauche même authentique. C’est fonder ou refonder un parti pour la lutte de classes, le refus de toute collaboration de classes, et un instrument pour la conquête du pouvoir politique par les travailleurs.

Été 2005

Lettre hebdomadaire