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La frustration et la colère montent dans les rues de Syrie

par Joseph Daher
Grève chez Zenobia, juin 2026. © Syrian Future Movement

Depuis le début de l’année, des manifestations et des grèves se poursuivent à travers le pays1. Les revendications vont d’aspiration à une participation politique accrue et des droits démocratiques2 à la condamnation des actions et des violations commises par les forces d’occupation israéliennes dans la région de Kuneïtra3, en passant par le droit à l’éducation à Soueïda4.

La journaliste Zeina Shahla a recensé près de 80 manifestations à travers le pays entre février et avril, la plupart étant motivées par des griefs sociaux et économiques5. Le journal Kasioun a ensuite recensé 34 rassemblements et manifestations dans 21 localités réparties dans plusieurs gouvernorats, villes, agglomérations et universités syriennes, entre le 18 et le 24 mai 20266. Des actions de protestation se poursuivent à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Depuis début 2026, le mécontentement face aux problèmes socio-économiques s’est accru. Selon le site web Syria in Transition, l’opinion à l’égard du pouvoir en place s’était dégradée dès avril 20267. La détérioration la plus notable concernait la perception de l’économie et de la capacité de l’État à la gérer : « Face à la hausse des coûts et à l’aggravation des pressions économiques, la confiance dans la réponse du gouvernement demeure faible. Seuls 13 % des personnes interrogées estiment que le gouvernement en fait assez pour lutter contre l’inflation, tandis que 66 % jugent les efforts actuels insuffisants ».

Les autorités de Damas ont renforcé une orientation économique déjà en vigueur sous le régime d’Assad : au lieu de privilégier les secteurs productifs de l’économie, en particulier les secteurs industriels et agricoles, elles donnent la priorité aux activités commerciales et autres activités à faible productivité axées sur le profit à court terme. La majorité des opportunités d’investissement offertes aux investisseurs étrangers depuis décembre 2024 concernent le tourisme, l’immobilier et les services financiers. Des promesses ont également été faites en matière d’infrastructures essentielles, mais elles sont restées relativement peu nombreuses.

Parallèlement, aucune protection n’a été mise en place pour la production locale – notamment l’industrie manufacturière et l’agriculture – face à la concurrence étrangère. Bien au contraire : le gouvernement a mené des politiques de libéralisation des échanges qui menacent leur existence même. En janvier 2025, Damas a réduit les droits de douane sur plus de 260 produits turcs, portant le déficit commercial de la Syrie envers la Turquie au niveau record de 3,26 milliards de dollars américains à la fin de l’année, soit une augmentation de 87 % par rapport à 20248.

Les autorités ont également fait progresser une législation qui privilégie les investissements des grandes entreprises étrangères et des particuliers fortunés, tout en encourageant des dynamiques consommatrices au sein de l’économie, plutôt que de renforcer les capacités productives du pays.

Le nouveau système fiscal proposé, qui devrait entrer en vigueur en 2027, prévoit un taux d’imposition maximal de 15 % pour les sociétés, quelle que soit leur taille. Le nouveau système risque d’affaiblir la capacité de l’État à élargir son assiette fiscale, en plus d’être profondément inégalitaire.

De même, la nouvelle loi sur l’investissement, promulguée l’année dernière, accorde d’importantes concessions aux investisseurs, telles qu’une exonération permanente d’impôt sur le revenu pour les projets agricoles et éducatifs, des réductions allant jusqu’à 80 % de l’impôt sur le revenu dans les secteurs industriels prioritaires et tournés vers l’exportation, et de larges exemptions douanières.

De plus, les responsables étatiques ont fait des déclarations répétées concernant leur intention de privatiser les entreprises et les actifs appartenant à l’État, y compris les services sociaux essentiels dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Parallèlement à ces politiques favorisant la libéralisation économique et les grands capitaux, les autorités ont pris une série de mesures visant à concentrer leur pouvoir sur l’économie syrienne, et à la constitution de nouveaux réseaux d’hommes d’affaires liés à la nouvelle classe dirigeante9.

Grèves et manifestations populaires

Les manifestations ont mobilisé divers segments de la société, notamment les travailleur·ses des transports, les ouvrier·es, les agriculteur·ses, les enseignant·es, les étudiant·es, les avocat·es et les boulanger·es, reflétant un mécontentement croissant à travers le pays face à l’érosion continue du pouvoir d’achat et à la dégradation des services publics. Elles visaient également la corruption, le népotisme, ainsi que le manque de transparence et de participation aux processus décisionnels.

Les manifestations ont éclaté à la mi-mai, d’abord à Raqqa, Deir ez-Zor et Daraa, puis se sont étendues à d’autres régions du pays, après que le ministère syrien de l’Économie et de l’Industrie a fixé le prix de la tonne de blé pour la campagne 2026 à 4 600 000 livres syriennes (environ 333,30 $ au taux de change non officiel du 27 mai 2026, soit 13 800 livres syriennes pour 1 $). Cette décision a suscité un vif mécontentement parmi une grande partie des agriculteur·rices, le coût de production d’une tonne de blé oscillant actuellement entre 340 et plus de 530 $. Suite à ces manifestations, le président par intérim Ahmed al-Charaa a promulgué le décret législatif n° 120, accordant une prime de 900 000 livres syriennes par tonne de blé livrée par les agriculteur·rices à la Société syrienne des céréales. Grâce à cette augmentation, le prix de la tonne de blé a atteint environ 5 500 000 livres syriennes (environ 398,60 $), un prix toujours inférieur aux revendications des manifestant·es.

D’autres manifestations ont eu lieu durant la même période, notamment dans le gouvernorat d’Hassaké contre la réduction des allocations de gazole pour les projets agricoles, et dans la région de Tarhin, en zone rurale près d’Alep, où les propriétaires et les employé·es des raffineries de pétrole ont protesté contre la décision de fermer définitivement ces dernières. Les manifestant·es réclamaient également une juste compensation pour garantir un niveau de vie minimum, soulignant que des milliers de familles dépendent de ce secteur.

En juin, des grèves ont éclaté dans la compagnie privée de Zenobia ceramic10 et dans les usines de la société Madar Detergent, dans la région de Al-Kisweh, près de Damas, employant respectivement 4 000 et 4 500 personnes. Les manifestant·es réclamaient des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Après une grève d’une semaine, les travailleur·rices de la compagnie Zenobia ont obtenu satisfaction sur plusieurs de leurs revendications principales, notamment une augmentation de leurs salaires (qui comprend une hausse de 500 000 livres syriennes, en plus de 200 000 livres syriennes d’indemnités de vie chère, soit un total de 700 000 livres syriennes (équivalent à 51,2 $ à la fin juin) et des garanties en matière de couverture santé, incluant une assurance maladie, la présence d’un médecin dans l’usine, la mise à disposition d’une ambulance et des équipements de sécurité au travail.

Les travailleur·ses du poste frontière de Bab al-Hawa, au nord d’Idlib, ont protesté fin juin contre l’imposition par l’administration d’un système de roulement de 24 heures et de conditions de travail injustes. Malgré les menaces de licenciements massifs et de remplacements proférées par l’administration pour briser la grève, les travailleur·ses – dont certains comptent 14 ans d’ancienneté – ont maintenu leurs revendications pour un aménagement du temps de travail. Selon le site web Al-Hal Net, « l’administration a déjà recruté de nouveaux employés, mais environ 90 % d’entre eux ont démissionné immédiatement, incapables de continuer en raison des conditions de travail pénibles et des horaires interminables11 ».

La ville de Qamichli a été témoin fin juin également de plusieurs jours de protestation dénonçant la hausse des prix et les mauvaises conditions de vie, ainsi que les coupures de courant dues aux pénuries de carburant. Les manifestant·es ont par exemple organisé un sit-in pour protester contre la hausse du prix du diesel, exigeant l’annulation de cette décision et une amélioration de leurs conditions de vie, alors que la région connaît une flambée des prix des biens et services, ainsi qu’une augmentation des coûts de transport et de production. Des dizaines de retraité·es ont organisé un sit-in devant l’agence de la Sécurité sociale de la ville, à l’invitation du Groupe de solidarité des retraités, pour exiger l’accélération du versement de leurs pensions mensuelles et la fin des retards et des atermoiements qui affectent leurs droits. Après ces mouvements de mobilisation des retraités, le Rassemblement des retraités a été officiellement créé fin juin, dans le but de défendre les droits des retraité·es à une vie décente, notamment en résolvant les problèmes liés à leurs salaires et aux retards de décaissement12.

Ces sit-in et manifestations interviennent dans un contexte d’inflation galopante qui frappe la région de la Jazira syrienne (nord-est de la Syrie), avec une hausse des coûts de transport, de la production agricole et des prix des matières premières, ainsi que des plaintes persistantes concernant la dégradation des services et les fréquentes coupures de courant. Par exemple, à la mi-juin, des mouvements sociaux ont éclaté dans le gouvernorat de Raqqa en raison des retards de salaire et du blocage de la régularisation du statut de milliers de travailleur·ses du secteur des services. Ces protestations ont abouti à de nouvelles grèves qui ont touché le secteur de l’assainissement dans plusieurs zones du gouvernorat.

Licenciements abusifs et mesures d’austérité persistants

Parallèlement, des licenciements ont continué dans plusieurs ministères tout au long de l’année 2026, provoquant de nouvelles manifestations. À la mi-juin, des ouvrier·es licencié·es de la Compagnie générale du fil de coton à Idlib ont organisé un sit-in pour réclamer justice et leur réintégration.

Le gouvernement syrien n’a toujours pas établi de normes et de procédures claires, légales et précises en matière de licenciements ou de suspensions, ce qui alimente les accusations de licenciements arbitraires. L’organisation de défense des droits humains appelée Syriens pour la vérité et la justice s’inquiète vivement de la conformité de ces procédures avec les garanties juridiques prévues par la Loi fondamentale unifiée pour les travailleurs n° 50 de 2004 (articles 132 à 13913). Par ailleurs, l’organisation a publié en juin 2026 un rapport décrivant des cas de licenciements arbitraires et de mutations forcées fondés sur des critères « confessionnels, politiques ou de genre, ou sur des critères liés à la position sur le soulèvement syrien de 2011 ou à l’appartenance régionale et sociale », soulevant de sérieuses inquiétudes quant à l’utilisation du processus de restructuration de l’État comme outil d’exclusion et de remodelage du secteur public sur des bases non professionnelles14.

Dans le même temps, le gouvernement a récemment augmenté les salaires de certains emplois, généralement aux échelons supérieurs de la direction ou occupant des postes considérés comme plus « qualifiés » ou « d’élite fonctionnelle », tandis que la grande majorité des employé·es n’ont pas bénéficié de mesures similaires. De plus, des disparités salariales persistent au sein des mêmes ministères pour des emplois similaires, les employés nommés par les nouvelles autorités percevant des salaires plus élevés (souvent en dollars américains).

Les autorités de Damas ont continué de réduire le nombre de miches de pain distribuées, le faisant passer de dix à huit, tout en maintenant le prix à 4 000 livres syriennes. Le ministère a fixé le poids d’un paquet de pain à 1 000 g, contre 1 050 g auparavant. Pour rappel, en décembre 2024, le prix du pain subventionné était de 400 livres syriennes (pour 1 100 grammes). Ces mesures ont aggravé l’insécurité alimentaire parmi les populations les plus vulnérables.

Opposition aux projets immobiliers de luxe et déplacements de population

Parallèlement, plusieurs manifestations ont éclaté contre des projets immobiliers ayant entraîné le déplacement de populations locales et la perte ou l’érosion de leurs droits de propriété. À Homs, les habitant·es du quartier d’al-Qarabis ont réussi à faire pression sur la société de développement immobilier koweïtienne Al-Omran pour qu’elle annule une partie du projet « rue al-Nasr » qui aurait impacté le quartier, menaçant leur propriété et les forçant à quitter leur logement. Début mai 2026, une manifestation a eu lieu à Damas, organisée par les habitant·es des quartiers d’al-Mazzeh, de Kafr Souseh et de Basatin al-Razi, touchés par le décret n° 66 de 2012, et deux des organisateurs ont été arrêtés quelques jours plus tard. Cela témoigne des tensions sociales et juridiques persistantes liées aux grands projets d’aménagement urbain, notamment le projet Marota City. En même temps, dans la campagne d’Alep, les habitants de Jabal Aqil ont manifesté contre la saisie de leurs terres par la base militaire turque.

Le même mois, une manifestation a eu lieu dans le nord de Raqqa pour protester contre le projet des autorités locales de démolir des habitations au nord de la voie ferrée, sous prétexte de « reconstruction et d’investissement ». Cette situation est d’autant plus préoccupante que des rumeurs circulent concernant un investissement saoudien et la construction de logements par une entreprise chinoise sur ces terrains. Les communiqués officiels affirment que ces terrains sont « propriété de l’État », ce que les habitants contestent, affirmant posséder des documents officiels de cession et des pièces justificatives légales. Lors de la manifestation, les protestataires ont scandé des slogans exigeant la démission du gouverneur, qui a refusé d’annuler le plan de reconstruction affectant environ 3 000 familles, pour la plupart à faibles revenus et vivant dans la pauvreté. Ils ont réaffirmé leur détermination à trouver une solution juste garantissant leurs droits au logement et mettant fin aux expulsions et aux démolitions.

En général, ces projets immobiliers visent souvent une élite capable de s’offrir des logements neufs de luxe et d’accumuler du capital, plutôt que de développer des projets de logement et d’infrastructures répondant aux besoins d’une large partie de la population confrontée à la dégradation de ses conditions de vie et à la baisse de son pouvoir d’achat, dans un contexte de flambée des loyers et des prix de l’immobilier. Par exemple, l’un des projets immobiliers les plus emblématiques est Yaafour 963, lancé par Overseas Investment Group, propriété de l’homme d’affaires syro-émirati Muwaffaq al-Qaddah, où les appartements sont proposés à partir de 300 000 dollars. De même, le projet Abyat Hills, lancé par la Saudi Abyat Real Estate Investment and Development Company dans les banlieues de Qudsi et d’al-Bajaa à Damas, est estimé à plus de 2 milliards de dollars et prévoit la construction de 22 000 logements dans des résidences sécurisées dotées d’équipements modernes.

De plus, le pays continue de souffrir d’une grave pénurie de logements et d’infrastructures qui s’aggrave, menaçant les efforts de stabilisation et de redressement, ainsi que les aspirations des personnes déplacées et des réfugié·es à des conditions de vie sûres et dignes et à des perspectives de retour. Selon le Plan de réponse humanitaire 2025, un tiers du parc de logements du pays a été endommagé ou détruit, tandis que les infrastructures essentielles, notamment les routes, les réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement, demeurent en grande partie hors service15.

Le coût de la vie continue à augmenter

La colère grandissante de la population témoigne de la situation socio-économique désastreuse du pays.

Le taux de pauvreté en Syrie oscille entre 80 et 90 %, et 16 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence pour survivre. Plus de 7 millions de personnes sont confrontées à une grave insécurité alimentaire. Par ailleurs, suite à un important déficit de financement, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies a annoncé mi-mai 2026 qu’il réduirait ses opérations en Syrie en diminuant de moitié son aide alimentaire d’urgence, la faisant passer de 1,3 million à 650 000 personnes, et en mettant fin à son programme national de subventions pour le pain, qui soutenait quotidiennement des millions de personnes16.

Le marché du travail demeure instable et le taux de chômage augmente, notamment chez les jeunes. En raison du manque de statistiques précises sur le chômage en Syrie, dû à l’absence d’enquêtes régulières et systématiques sur la population active, les estimations pour 2025 varient entre 14 % et 60 % pour le chômage des jeunes. De plus, des rapports indiquent que 83 % du marché du travail syrien est informel, dépourvu de protection sociale et juridique, ce qui rend des millions de travailleurs vulnérables à l’exploitation ou à une perte soudaine de revenus17.

L’arrêt ou la réduction des subventions a entraîné une flambée des prix des biens et services de base, contribuant à une inflation accrue et à une hausse du coût de la vie pour les Syrien·nes. Bien que le gouvernement syrien ait augmenté les salaires et les pensions du secteur public de 200 % en juillet 2025 et de 50 % supplémentaires en mars 2026, portant le salaire minimum à 1 256 000 livres syriennes par mois (environ 114 $), ce montant demeure insuffisant pour garantir un niveau de vie décent. Selon le Centre syrien de recherche politique, le seuil d’extrême pauvreté pour une famille était de 3,34 millions de livres syriennes par mois en avril 2026 (environ 252 $ selon le taux de change fin avril), tandis que le seuil de pauvreté inférieur était de 5,26 millions de livres syriennes (397 $) et le seuil de pauvreté supérieur de 7,26 millions de livres syriennes (548 $)18.

De ce point de vue, ce qui manque au peuple syrien, ce ne sont pas seulement des opportunités d’emploi, mais des emplois qui permettent de vivre dignement et de subvenir à ses besoins quotidiens. Dans ce contexte, la réduction des subventions et la hausse des prix des produits de première nécessité ne feront qu’aggraver la situation et annuler l’effet des augmentations de salaire.

Limites des mouvements de protestation

Les mouvements de protestation et les tentatives d’auto-organisation des travailleurs constituent des évolutions positives, notamment après des années de guerre et de dictature. Par exemple, les ouvriers de l’entreprise Zenobia ont mis en place un comité de grève, composé de quatre membres élus par les grévistes pour négocier en leur nom.

Malgré les aspects positifs de ces manifestations, leur impact reste limité. Premièrement, ces protestations demeurent géographiquement circonscrites, sans coordination entre les régions, à l’exception partielle des manifestations liées au prix du blé. Il n’existe pas de coopération étroite entre les travailleur·ses d’un même secteur, par exemple entre les enseignant·es du secteur public qui manifestent dans différents gouvernorats. Cela permet aux autorités de Damas de gérer chaque mouvement séparément et d’en limiter l’influence sur le paysage politique.

Deuxièmement, les mouvements de protestation manquent de canaux et de moyens d’expression politiques, principalement en raison de l’absence de partis politiques ou de réseaux politiques de masse capables de relayer leurs revendications et leurs appels à l’action. De plus, à l’exception de quelques partis de gauche qui observent ces manifestations sans jouer de rôle influent, les acteurs politiques et la société civile ne leur accordent pas l’attention qu’ils méritent.

Dans ce contexte, il est important de souligner que l’auto-organisation des travailleur·ses et la lutte pour des syndicats démocratiques, indépendants et de masse – afin de favoriser la coordination entre les travailleur·ses et de syndicats autonomes du pouvoir – sont essentielles à l’amélioration des conditions de vie et de travail de la population et, plus largement, à la défense des droits démocratiques.

De plus, il est indispensable de construire et de reconstruire les organisations populaires, des syndicats aux organisations féministes et en faveur des droits des femmes, en passant par les associations locales, les partis politiques progressistes et des structures nationales, afin de les unifier.

L’organisation collective et démocratique des classes populaires et ouvrières est également le meilleur moyen de faire face et s’opposer aux tensions confessionnelles et ethniques qui continuent d’impacter la société. Ces tensions sont souvent encouragées ou attisées – ou en tout cas pas combattues radicalement – par le gouvernement central et/ou ses alliés politiques pour détourner l’attention des problèmes sociaux, économiques et politiques qui affectent la population. Par exemple, récemment, des manifestations qui « exigeaient que justice soit faite pour les crimes de l’ère Assad en Syrie » ont coïncidé avec une escalade des attaques perpétrées par des groupes civils et des incitations à la haine fondées sur l’identité confessionnelle entre le 13 et le 17 juin 202619. Les autorités syriennes n’ont jusqu’à présent pas réussi à mettre en place un mécanisme visant à promouvoir un processus de justice transitionnelle global permettant de traduire en justice tous les individus et groupes impliqués dans des crimes de guerre. Une telle approche aurait pu jouer un rôle crucial pour freiner les représailles et atténuer l’escalade des tensions confessionnelles et ethniques.

Conclusion

N’importe quelle force politique ayant accédé au pouvoir après la chute d’Assad aurait hérité d’une multitude de défis politiques, sociaux et économiques. Or, les politiques des autorités syriennes en place ont exacerbé ces difficultés au lieu de les résoudre. Sur le plan économique, l’approche des nouvelles classes dirigeantes n’a pas permis d’améliorer les conditions de vie d’une grande partie de la population et a impacté négativement la reprise des secteurs productifs de l’économie.

La multiplication des manifestations depuis le début de l’année, alimentée par la détérioration des conditions de vie et de travail ainsi que par les problèmes socio-économiques, témoigne des lacunes des politiques économiques actuelles et pourrait servir d’avertissement à Damas.

Tout processus de redressement et de reconstruction économique réussi doit impérativement reposer sur une transition politique démocratique et globale qui donne aux différents secteurs de la société – partis politiques, acteurs sociaux tels que les syndicats, les associations professionnelles, l’Union des agriculteurs, les organisations de défense des droits humains et féministes, les associations locales, etc. – les moyens de participer aux processus décisionnels, y compris dans le domaine économique. Cela créerait les conditions nécessaires à l’intégration de leurs intérêts collectifs et à l’instauration de la stabilité politique indispensable à la pérennité de ces politiques. Par conséquent, des élections libres et transparentes doivent être organisées au sein des syndicats, des associations professionnelles et des fédérations agricoles afin que ces secteurs puissent choisir leurs représentant·es et défendre les intérêts de leurs membres.

Enfin, les processus d’accumulation et de distribution du capital, ainsi que les politiques économiques, devraient faire l’objet d’un débat collectif au sein de la société, et non être l’apanage d’une petite élite au pouvoir.

Le 25 juin 2026

  • 1

    Voir « Intensification des manifestations en Syrie contre l’austérité et le néolibéralisme », Joseph Daher, 16 février 2026, Inprecor ; « En Syrie, les nouveaux tarifs de l’électricité sont une cruelle thérapie de choc néolibérale », Joseph Daher, Inprecor, 1er février 2026.

  • 2

    On peut citer, par exemple, les deux sit-in organisés par le « Rassemblement du 17 avril » à Damas en avril et juin, sous la bannière « Droit et Dignité ». Les revendications sont les suivantes : l’engagement des autorités de transition à assumer leurs devoirs et leurs pouvoirs dans la conduite du processus de transition ; œuvrer à une véritable transition politique fondée sur un dialogue national inclusif menant à des élections ; activer le processus de justice transitionnelle et traduire en justice les auteurs de crimes ; rejeter la reproduction du régime d’Assad et la réhabilitation de ses figures ; élargir la participation politique par des élections libres aux conseils locaux et dans les syndicats ; renforcer le rôle des partis et rejeter la monopolisation du pouvoir par une entité ou une faction ; instaurer une bonne gouvernance fondée sur la compétence, l’intégrité et la transparence ; mettre fin au chaos des nominations et des pouvoirs ; lutter contre la corruption ; criminaliser les discours confessionnels ; et garantir un système judiciaire indépendant, transparent et équitable.

  • 3

    Consulter les rapports du Centre syrien Sijil, qui surveille les opérations des forces d’occupation israéliennes en Syrie, en particulier dans les régions méridionales du pays.

  • 4

    Une mobilisation, la campagne Right to Education, a été lancée en mai 2026 dans le gouvernorat de Soueïda afin d’obtenir le droit pour des milliers d’étudiant·es de passer leurs examens de fin d’études secondaires dans ce gouvernorat, dans un environnement sûr et stable. Les autorités de Damas s’y sont opposées jusqu’à présent, exigeant que les élèves se rendent à Damas pour passer leurs examens.

  • 5

    L’article de Zeina Shahla indique : « Au cours des trois derniers mois, nous avons pu recenser près de 80 veillées de protestation, soit en moyenne une veillée par jour, à Damas et dans sa campagne, à Alep, Deir ez-Zor, Raqqa, Idlib, Lattaquié, Hassaké, Kuneïtra, Daraa, Hama et Homs. Ces veillées étaient organisées par des étudiants, des chauffeurs de taxi, des personnes ayant subi une transplantation d’organe, des familles de personnes disparues, des vendeurs ambulants, des habitants des zones détruites en attente de reconstruction, des avocats, des enseignants et des commerçants de certains marchés. Par ailleurs, certaines veillées rassemblaient différents segments de la société autour de revendications communes : l’annulation de la hausse des tarifs de l’électricité, l’amélioration des conditions de vie, le respect de la loi, la résolution des problèmes de sécurité, la lutte contre la corruption et le souvenir de certains moments clés de la révolution et de la guerre en Syrie. De plus, le gouvernorat de Soueïda, en particulier, a été le théâtre de fréquentes veillées suite aux massacres de juillet dernier, avec des revendications telles que le droit à l’autodétermination. » le retour des personnes déplacées et la révélation du sort des disparus. (« Les manifestations en Syrie seront-elles un moyen de changement ? » (en arabe), Zeina Shahla, al-Jumhuriya, 8 mai 2026.

  • 6

    « La voix de la rue syrienne dans une semaine » (en arabe), Kassioun, 24 mai 2026.

  • 7

    « Syria in Poll – April 2026 », Syria in Transition, avril 2026.

  • 8

    « Chart: Syria’s Trade Deficit with Turkey (2010-2025) », The Syria Report, 17 février 2026.

  • 9

    Voir « La stratégie du HTC pour consolider son pouvoir en Syrie », Joseph Daher, Inprecor, 18 novembre 2025.

  • 10

    Zenobia est une entreprise privée spécialisée dans la fabrication de céramique, de granit et de matériaux de construction. Elle possède deux complexes industriels : l’un à Al-Al-Kisweh, une banlieue sud de Damas qui abrite de nombreuses usines, et l’autre dans la zone industrielle d’Adra, en périphérie de Damas.

  • 11

    « Des manifestations ouvrières ont éclaté au poste frontière de Bab al-Hawa après l’imposition de quarts de travail de 24 heures et les menaces de licenciement dont sont victimes les travailleurs. » (en arabe), al-Hal Net, 23 juin 2026.

  • 12

    « Annonce de la formation d’un nouveau groupe syrien appelé “Rassemblement des retraités” », Kassioun.

  • 13

    « Mass Dismissals in Syria After the Regime’s Fall, Syrians for Truth and Justice » (Licenciements massifs en Syrie après la chute du régime, « Syriens pour la vérité et la justice »), 13 mai 2025, STJ.

  • 14

    « The Unwritten Pass: Employment Exclusion and Discrimination in State Institutions During the Transitional Phase » (La règle tacite : exclusion de l’emploi et discrimination au sein des institutions publiques pendant la phase de transition), Syrians for Truth and Justice, 8 juin 2026.

  • 15

    « Syrian Arab Republic: 2026 Humanitarian Needs and Response Plan (April 2026) », OCHA, 2 avril 2026.

  • 16

    « L’ONU contrainte de réduire « considérablement » son aide alimentaire en Syrie », L’Orient le Jour, 13 mai 2026.

  • 17

    « Syria: Promoting decent work in time of transition », Bureau International du Travail, juin 2026.

  • 18

    « Monthly Bulletin April », the Syrian Center for Policy Research, avril 2026.

  • 19

    « Syrie : Attaques de foules contre des groupes liés à l’ère Assad », Human Rights Watch, 22 juin 2026.

Lettre hebdomadaire

 

 

المؤلف - Auteur·es

Joseph Daher

Joseph Daher est militant de la IV e Internationale, universitaire suisse d’origine syrienne et expert en économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse, 2019), Syrie, le martyre d’une révolution (Syllepse, 2022), La question palestinienne et le marxisme (La Brèche, 2024) et Gaza, un génocide en cours, Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse, 2025). Il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à l’Université de Lausanne en Suisse (où son contrat a été rompu en raison de son engagement militant) et à l’Université de Gand en Belgique.