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James P. Cannon, fondateur du trotskysme américain

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James P. Cannon, fondateur du trotskysme américain et dirigeant pendant trente années du Socialist Workers Party (Parti socialiste des travailleurs, SWP — organisation trotskyste américaine, empêchée par la loi réactionnaire d’appartenir à la Quatrième Internationale), est mort à Los Angeles le 21 août dernier à l’âge de 84 ans. Il avait passé 64 ans de sa vie active à lutter pour la révolution socialiste.

Cela représenterait déjà un fait d’une grande valeur. Mais Cannon fut également un dirigeant qui travailla dans des conditions loin d’être favorables et qui garda toujours confiance dans la victoire des idées marxistes.

Cannon était originaire du centre des États-Unis, de la ville de Rosedale, dans le Kansas. Il naquit en 1890. Son père avait milité dans le premier mouvement socialiste américain, et Cannon resta fidèle à ses idées. En 1911, il entra dans les Industrial Workers of the World (IWW), l’organisation de lutte de classes la plus militante qui existait alors aux États-Unis, qui fut un terrain d’entraînement pour beaucoup des futurs dirigeants du communisme américain. Il travailla comme organisateur itinérant des IWW et, plus tard, sous l’impact de la révolution russe, il devint membre de la tendance de gauche du Socialist Party (Parti socialiste). Au printemps 1919, il participa à la Conférence nationale de la fraction de gauche du PS et fut par la suite un des fondateurs du Communist Labor Party (Parti travailliste communiste) — un des deux groupes en faveur de la Troisième Internationale issus de la tendance de gauche du PS. Il devint membre du Comité national du Parti en 1920 et fut un des dirigeants qui aida l’organisation à traverser les années d’existence clandestine durant les raids de Palmer (principal dirigeant de la campagne anticommuniste qui se déclencha aux États-Unis après la victoire de la révolution d’Octobre). En 1922 il fut délégué au 4e congrès de l’Internationale communiste où il rencontra de nombreux dirigeants de la révolution russe et obtint leur soutien dans sa lutte pour que le Parti américain ait une existence légale dès que la situation politique commença à changer. Il resta dans la direction du Parti communiste jusqu’à son expulsion en 1928. Pendant cette période il participa à la construction de l’International Labor Defense, organisation formée pour la défense des militants ouvriers emprisonnés, notamment Sacco et Vanzetti.

Les deux groupes favorables à la IIIe Internationale issus de la tendance de gauche du PS fusionnèrent en 1921. Le nouveau parti unifié devint l’organisation hégémonique au sein de l’avant-garde ouvrière des États-Unis. Il maintint la tradition de lutte de classes établie par les IWW et la tendance d’Eugene Debs du Parti socialiste, et contribua à fusionner cette tradition avec les nouvelles formes de lutte et d’organisation stimulées par la victoire de la révolution d’Octobre.

En tant que membre du Comité politique du Parti, Cannon joua un rôle central pour jeter les premiers fondements du communisme aux États-Unis.

Mais le jeune Parti communiste américain, soumis à la pression du boom économique des années 20 et à l’ascendance de l’impérialisme américain, et paralysé par son manque de compréhension et de tradition internationalistes, était dévoré par le fractionnisme — fractionnisme qui n’était pas toujours basé sur des divergences politiques claires. Cannon — comme il fut le premier à l’admettre plus tard — participa à plein à ces guerres de fraction. Vers la fin des années 20 il commença à réaliser quelle menace elles représentaient. Mais voyant le développement du Parti à travers le prisme de la situation américaine, il ne voyait pas d’issue à cette croissante guerre de fraction sans signification. En 1928, Cannon alla à Moscou en tant que délégué au 6e congrès de l’Internationale communiste. Chaque délégué participait à une commission traitant un point particulier. Les opposants de Cannon, qui voulaient tous être dans la commission américaine, le désignèrent pour la commission du programme, l’organe chargé d’élaborer le programme de l’Internationale. Ils pensaient que cela était sans risque.

Léon Trotsky avait été exclu l’année précédente du Parti communiste russe. Mais il faisait appel contre cette expulsion et avait envoyé un document au Congrès, la Critique du projet de programme de l’Internationale communiste. Du fait d’un mauvais fonctionnement de l’appareil bureaucratique, le document avait été traduit et distribué aux membres de la commission.

À la lecture du document de Trotsky, Cannon fut convaincu que l’Opposition de gauche avait raison sur les points en litige dans l’Internationale, et il décida de sortir du piège sans issue des batailles fractionnelles et de lancer une bataille de principe au sein du PC américain pour le programme de l’Opposition de gauche. Il ramena une copie du document de Trotsky aux États-Unis.

À cette époque le PC américain avançait à grands pas sur la voie de la bureaucratisation. Comme la plupart des partis de la IIIe Internationale, il passa des motions condamnant Trotsky et l’Opposition de gauche comme étant contre-révolutionnaires. Se déclarer ouvertement en faveur du programme de Trotsky aurait signifié l’expulsion immédiate du Parti. Cannon commença par présenter le programme de Trotsky à certains membres du Parti. Il gagna ainsi les premières recrues à ce qui allait devenir la section américaine de l’Opposition de gauche internationale quelques mois plus tard. Les autres dirigeants du Parti découvrirent les activités de Cannon ; en octobre 1928, il fut sommairement exclu en compagnie de Max Shachtman et Martin Abern.

Le petit groupe de trotskystes qui s’étaient regroupés au sein du PC s’était préparé à une telle éventualité. Une semaine après l’expulsion le premier numéro du journal trotskyste The Militant fut publié, et parut deux fois par mois.

Les conditions dans lesquelles le premier noyau de militants trotskystes américains devait agir étaient extrêmement dures. Pas d’argent, pas de militants à plein temps, pas de locaux, même pas de ronéo. Ils étaient bien moins que 100. Ils avaient en face d’eux un Parti communiste qui comptait à l’époque environ 10 000 militants et disposait d’un appareil formidable, y compris de plusieurs journaux quotidiens. Les trotskystes étaient coupés de leur milieu. Les militants du Parti communiste qui discutaient seulement avec eux étaient expulsés du Parti.

Mais néanmoins le groupe se maintint. En mai 1929 il organisa à Chicago une conférence de 50 délégués représentant environ 100 membres. La conférence fonda la Communist League of America (Ligue communiste d’Amérique), Opposition de gauche du Parti communiste. Durant les quatre années suivantes la CLA se concentra sur la publication de matériel propagandiste vers les militants du PC. Les staliniens répondirent par une gigantesque campagne de calomnies et souvent par de violentes attaques physiques contre les militants vendeurs de la presse trotskyste. Au cours des premiers mois, pratiquement aucun meeting du groupe trotskyste ne fut épargné par des gangs organisés par le PC.

Il faut rendre hommage aux capacités organisationnelles et politiques de ce petit groupe — et de Cannon en particulier — d’avoir réussi à se maintenir et à commencer à opérer un tournant vers le travail de masse quand la situation se modifia. En 1933, alors que les nazis renforçaient leur pouvoir en Allemagne, les camarades de la CLA lançaient une vaste campagne pour populariser au sein de l’avant-garde le programme de l’Opposition de gauche internationale. Quand la trahison historique du Komintern ne produisit pas de soulèvements de protestation significatifs dans les rangs de l’Internationale, l’Opposition de gauche internationale lança son appel pour la création d’une nouvelle Internationale et de nouveaux partis communistes. La CLA participa à cette campagne et s’orienta vers un travail de masse au sein du mouvement ouvrier afin de construire le parti.

En 1934, à Minneapolis (Minnesota), les trotskystes dirigèrent trois grèves massives des conducteurs de camions. Cannon fut envoyé à Minneapolis et joua un rôle important dans la direction politique de la grève, publiant The Organizer, premier quotidien de grève jamais publié dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. La loi martiale fut déclarée. Les grévistes durent affronter la police et la garde nationale dans les rues de Minneapolis. La grève se termina par une victoire, et les trotskystes américains étaient devenus un courant réel au sein du mouvement ouvrier.

À la fin de 1934, la CLA fusionna avec une organisation centriste se déplaçant vers la gauche, l’American Workers Party (Parti ouvrier américain). Ce parti avait joué un rôle dirigeant dans une grève importante à Toledo. Les grèves de Toledo, de Minneapolis et des dockers de San Francisco furent les points chauds de la première vague nationale de grèves des années de dépression. En juin 1936, la nouvelle organisation, appelée Workers Party (Parti des travailleurs), entra dans le Parti socialiste, afin de gagner la nouvelle aile gauche du PS, dont les membres étaient des militants ouvriers et jeunes qui étaient entrés au PS en réaction contre la bureaucratisation et le conservatisme du Parti communiste.

Quand les trotskystes américains étaient dans le PS, Cannon dirigeait la fraction trotskyste, publiant Labor Action, un journal hebdomadaire d’agitation publié sur la côte ouest. En 1936, les trotskystes organisèrent la Commission d’enquête sur les procès de Moscou. La commission, présidée par John Dewey, organisa des séances à Mexico, où Trotsky vivait en exil, en 1937.

Au début de 1937 les bureaucrates du Parti socialiste décidèrent que la fraction trotskyste devenait trop dangereuse. Grâce à son activité au sein du mouvement syndical et son offensive politique dans le PS sur des questions comme la guerre d’Espagne et la défense de Trotsky, elle gagnait les meilleurs éléments de la jeunesse du PS. En juin 1937 elle fut sommairement exclue. Les militants exclus organisèrent un Comité national des sections exclues et, au nouvel an 1938, ils tinrent un congrès national. Au cours de leur année d’activité au sein du PS, les trotskystes avaient doublé leur nombre. De plus ils recrutèrent virtuellement tous les éléments prolétariens du PS, laissant derrière eux un PS paralysé qui ne regagna jamais son influence sur la classe ouvrière. Au nouvel an 1938 ils fondèrent le Socialist Workers Party (Parti socialiste des travailleurs, SWP), qui allait devenir la section américaine de la IVe Internationale.

Au cours des deux premières années de son existence, le SWP dut mener une bataille décisive pour l’intégrité du programme marxiste révolutionnaire. Une minorité du Parti, sous la pression du sentiment antisoviétique déclenché aux États-Unis par le pacte germano-soviétique et l’invasion par la Russie de la Pologne et de la Finlande, développa la position que l’Union soviétique ne pouvait plus être considérée comme un État ouvrier, et que les révolutionnaires ne devraient pas la défendre en cas de guerre. La lutte interne dans le SWP éclata publiquement le premier jour de la Seconde Guerre mondiale. Au cours de cette lutte politique la minorité ne remit pas seulement en cause la position de la IVe Internationale sur la nature de classe de l’État soviétique, mais également la validité du matérialisme dialectique et des principes bolcheviks d’organisation. Cannon était le principal dirigeant de la majorité prolétarienne. Il collabora étroitement avec Trotsky durant cette lutte politique et publia une brochure, The Struggle for a Proletarian Party (La Lutte pour un parti prolétarien), qui était une défense des principes d’organisation bolcheviks.

En 1941, dix-huit dirigeants du SWP, dont Cannon lui-même, furent inculpés sous le Smith Act, législation de chasse aux sorcières qui devait être largement utilisée durant la période de McCarthy. Le procès des dirigeants du SWP fut le premier sous cette nouvelle loi, qui faisait de l’appel au renversement du gouvernement un acte criminel. Cannon était le principal accusé de ce procès. La transcription de sa déclaration, une explication des principes fondamentaux du marxisme révolutionnaire, fut publiée par la suite sous le titre Socialism on Trial (Le Socialisme en procès), et ce livre servit pendant des années d’instrument pour introduire les bases du marxisme auprès des travailleurs. Les dirigeants du SWP furent condamnés et, le 8 décembre 1941, jour d’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, ils furent condamnés à douze et dix-huit mois de prison.

Au cours des trois années suivantes le SWP mena une campagne contre le verdict, campagne qui fut intégrée à une dénonciation de la guerre et des lois antigrèves ainsi que de toutes les mesures qui visaient à obliger la classe ouvrière à se ranger derrière le programme de guerre capitaliste. En janvier 1945, Cannon et les dix-sept autres militants furent emprisonnés, et ils restèrent enfermés plus d’une année.

L’activité politique de Cannon ne s’arrêta pas pendant son séjour en prison. Il maintenait une correspondance permanente avec la direction du Parti, donnant son avis sur le contenu et le style des publications du Parti, le programme d’éducation des militants, l’importance de rétablir des liens avec les trotskystes en Europe, liens qui avaient été coupés par la guerre, l’évolution probable de la situation politique américaine après la guerre et la façon d’opérer un nouveau tournant vers le travail de masse au sein du mouvement ouvrier. Ces lettres ont été publiées sous le titre Letters from Prison (Lettres de prison) par Pathfinder Press, New York.

La période de l’immédiat après-guerre vit la plus importante vague de grèves de toute l’histoire des États-Unis. Le SWP s’intégra à cette vague de grèves, et regroupa bientôt plusieurs milliers de militants, certains jouant des rôles clés dans les luttes de classe. Mais cette vague de grèves ne dura que quelques années, puisque le capitalisme — aidé par la trahison des partis staliniens — réussissait à remonter la pente. Aux États-Unis la chasse aux sorcières qui accompagna la stabilisation capitaliste fut particulièrement sévère. Des gauchistes de toute sorte furent exclus du mouvement syndical, parfois violemment. Toutes les organisations ouvrières se retrouvèrent dans le plus profond isolement, isolement qui devait durer jusqu’à la fin des années 50 et même le début des années 60. Malgré son âge — il avait 60 ans en 1950 — et malgré les conditions difficiles, Cannon continua à participer activement à la direction du Parti pendant toutes ces années. Et quand le développement du mouvement des droits civiques et la victoire de la révolution cubaine commencèrent à amener un changement dans la situation, Cannon joua encore un rôle important pour mener le SWP vers les nouvelles couches de la jeunesse radicalisée.

Le nombre de militants qui, aujourd’hui, dans le monde entier, rejoignent la IVe Internationale est plus grand qu’il ne l’a jamais été depuis que la bureaucratie stalinienne usurpa et détruisit la IIIe Internationale. Cela a dû être une source de grande satisfaction pour James P. Cannon. Une satisfaction qu’il méritait plus que tout autre.

Été 1974

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