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Italie : Pour une offensive anticapitaliste

(1) À leur conférence nationale de novembre 1973, les marxistes révolutionnaires avaient indiqué les tendances de la situation italienne dans les termes suivants :

« La perspective sur laquelle nous devons baser notre orientation reste celle d’une crise sociale et politique qui, ouverte depuis 1968, va se prolonger et, en ligne générale, s’accentuer. La tendance sera à un affrontement de plus en plus direct, sans médiations, entre les deux classes sociales antagonistes sur des choix fondamentaux : relance du profit ou dynamique ascendante des salaires ; politique des revenus ou affirmation du droit de la classe ouvrière à lutter dans toute circonstance pour la défense de ses intérêts et pour la satisfaction de ses besoins ; maintien et restauration de l’autorité patronale dans les entreprises ou développement de la démocratie ouvrière ; intensification du taux d’exploitation ou réduction des heures de travail avec contrôle ouvrier sur les cadences, les effectifs, etc. »

(2) Pour la bourgeoisie, la situation actuelle est, sous plusieurs aspects, encore plus sérieuse qu’elle ne l’était en 1969. Économiquement : parce que sortie avec difficulté et tout à fait partiellement de la récession la plus grave de l’après-guerre, elle voit son mécanisme économique miné par une inflation qui tend à devenir incontrôlable, elle est menacée par une nouvelle récession à court terme, elle subit lourdement les conséquences de la crise financière internationale et de la crise du pétrole. Politiquement : parce que son appareil étatique, dans un sens large, est affaibli par des tendances centrifuges multiples, il est entravé plus que par le passé dans l’accomplissement de ses fonctions élémentaires, il subit une perte de crédibilité sans précédent ; parce que le parti dominant est de moins en moins en condition d’exercer son hégémonie, il a essuyé un échec dans l’opération de relance de la direction et il se trouve de nouveau confronté à de très graves difficultés internes. Idéologiquement : parce que les mystifications fondamentales qui avaient aidé à la « reconstruction démocratique » et au « miracle économique » ont perdu toute force d’attraction et sont dénoncées dans leur caractère frauduleux, y compris par les organes de presse qui défendent les intérêts de la classe dominante.

(3) La compréhension de la profondeur de la crise de la classe dominante ne doit pas faire oublier que la bourgeoisie se trouve dans la nécessité d’agir avec décision et de frapper durement la classe ouvrière. Contrairement à ce que beaucoup de gens ont pensé dans le passé et à ce que certains expliquent même aujourd’hui, la crise économique n’est pas stimulée artificiellement dans le but d’être exploitée politiquement. Elle découle de contradictions structurelles qui, à la suite de convergences de facteurs conjoncturels, ont pris à cette étape des dimensions considérables et ont créé de véritables ravages dans le fonctionnement « normal » du système, aussi bien nationalement qu’internationalement. Par conséquent elle ne pourra être surmontée ou limitée que par des mesures de restructuration drastiques qui frapperont non seulement la classe ouvrière, mais aussi de larges couches moyennes et les secteurs les plus faibles de la classe dominante elle-même.

Il ne faut pas perdre de vue, en deuxième lieu, que l’opération de restructuration et de redistribution des revenus est favorisée par le mécanisme même de la situation, dans la mesure où aucune action d’ensemble efficace des classes exploitées n’est opposée à l’« automatisme » économique qui nourrit l’inflation et frappe durement le niveau de vie et l’emploi. C’est sur ce terrain qu’il faut saisir le trait essentiel de cette étape : les succès partiels éventuels ne peuvent avoir qu’une portée défensive et, somme toute, éphémère, étant très rapidement remis en question. Les opérations de restructuration et de redistribution ne sauraient être contrecarrées que sur le terrain d’une lutte globale qui pèse sur les décisions politiques centrales. Cela explique pourquoi, malgré les luttes menées presque sans interruption au cours des deux dernières années, la classe ouvrière a subi une réduction de ses revenus et a perdu une partie du terrain qu’elle avait gagné dans la première phase de la grande montée de lutte. Cela explique pourquoi, malgré sa faiblesse intrinsèque et la crise grave de sa direction politique, la bourgeoisie a pu, avec les décrets-lois du commencement de juillet, imposer des mesures d’une portée sans précédent à cette étape du capitalisme, en Italie et hors d’Italie, infligeant par là même une défaite à la classe ouvrière.

(4) La classe ouvrière aurait dû répondre immédiatement et fermement au niveau politique d’ensemble à l’attaque de la bourgeoisie, dont les décrets de juillet ont été, jusqu’ici, le point culminant. Les organisations politiques et syndicales réformistes ont fait preuve, une fois de plus, de leur incapacité à défendre les intérêts vitaux de la classe ouvrière et des autres couches exploitées de la population. Elles ont évité une confrontation politique d’ensemble, elles ont recherché un compromis de plus en plus difficile, même de leur point de vue, elles ont reporté les échéances d’une lutte décisive ; elles ont cherché à exercer une pression sur le gouvernement et sur le patronat par des mobilisations limitées (grèves régionales, actions sectorielles, journée de grève partielle du 24 juillet, etc.).

Dans le cadre d’une orientation qui s’est esquissée depuis l’automne 1972, lorsqu’elles renoncèrent à exprimer une véritable alternative aux directions bureaucratisées sur le terrain des grandes luttes contractuelles, les organisations les plus fortes de la gauche non traditionnelle ont avalisé ou facilité en pratique l’action des directions bureaucratisées. Elles n’ont pas avancé de plateformes revendicatives substantiellement différentes. Elles se sont limitées à des critiques sur les méthodes de lutte, elles ont contribué à mystifier la conception de la grève générale dans le sens de la conception des bureaucrates, elles ont exalté sans réserve de prétendus succès remportés (tels que le « salaire garanti » chez Alfa Romeo, les investissements au Sud, les 150 heures, etc.), elles ont eu souvent une attitude suiviste face à la soi-disant « gauche syndicale » et à certains de ses représentants les plus connus. Tout cela a rendu extrêmement difficile la tâche des avant-gardes ouvrières qui existent dans les entreprises et qui ont été les protagonistes d’épisodes de lutte significatifs au cours des deux dernières années. À plus forte raison, cela a représenté un obstacle très sérieux pour l’intervention des marxistes révolutionnaires.

Malgré tout cela, malgré le terrain perdu, des possibilités de relance subsistent effectivement. En réalité les masses les plus larges seront en condition de vérifier concrètement dans les mois qui viennent les conséquences des décisions du gouvernement et les conséquences de la flambée inflationniste et seront donc poussées à riposter. La situation pourrait, d’ailleurs, s’aggraver davantage non seulement par une réduction supplémentaire des revenus des ouvriers mais aussi par une baisse sans précédent des niveaux de l’emploi.

Il est vrai qu’une situation économique dramatique pourrait avoir des répercussions négatives sur la classe ouvrière dans la mesure où des différenciations pourraient se produire entre les couches douées d’un pouvoir contractuel plus fort et les couches moins en condition de se défendre, entre les ouvriers qui conserveront leur travail et les chômeurs, avec toutes les conséquences expérimentées dans le passé sur la combativité du prolétariat ou de secteurs importants de celui-ci. Toutefois, les expériences récentes démontrent que les masses gardent un potentiel combatif élevé. Dans le contexte de la situation italienne et européenne actuelle, la variante d’une résignation à la défaite, aux coups portés par le patronat et le gouvernement sans des luttes dures et renouvelées, paraît improbable. Certains épisodes éclatants qui se sont produits pendant les manifestations pour les grèves régionales de juillet ont mis en lumière le fait qu’une avant-garde consistante ne cesse d’être présente activement et que de larges secteurs des masses ont une attitude critique envers les choix opportunistes des directions syndicales.

(5) Nous n’avons jamais contesté l’importance que peuvent avoir, dans certaines conditions, des luttes sectorielles ou même d’entreprise ou d’atelier. Dans une situation où le patronat décidera des restructurations et des licenciements — et il le fera nécessairement —, sous des formes et avec des rythmes différents, il y aura objectivement la possibilité de luttes partielles (d’autant plus qu’il n’y a pas eu jusqu’ici d’initiatives de lutte généralisée).

Les militants révolutionnaires devront s’engager sur ce terrain aussi, en s’efforçant, en tout cas, de mettre en avant des objectifs qui se relient à nos objectifs plus généraux (distribution du travail qui existe entre tout le monde sans réduction des salaires, contrôle ouvrier sur les salaires et sur les effectifs, refus de toute forme d’intensification de l’exploitation, etc.) et de mettre en lumière le fait que toute solution partielle ou sectorielle est extrêmement précaire.

Cela étant dit, il faut réaffirmer fermement qu’aujourd’hui il faut se placer essentiellement sur le terrain des luttes et des objectifs d’une portée générale. La bourgeoisie a porté des coups durs et, en fait, elle a déjà imposé des orientations de politique économique qui pèsent lourdement sur la classe ouvrière. Si les syndicats veulent et peuvent imposer leur ligne des derniers mois, si les masses ne se mobilisent pas à fond, une défaite sera inévitable : les revenus ouvriers subiront de nouvelles réductions drastiques et le niveau de l’emploi baissera sensiblement.

Un renversement de tendance s’impose. Il ne pourra être réalisé que par une riposte massive aux mesures du gouvernement et du patronat dans la période qui suivra immédiatement les vacances d’été. La mobilisation ouvrière devra déboucher sur une grève générale. Cette grève générale ne devra pas être conçue comme une opération symbolique ou comme un instrument de pression. Elle devra représenter une épreuve de force entre les masses et la bourgeoisie. Elle devra être une grève générale qui ne soit pas limitée au départ (dans ce sens il n’y a aucune différence substantielle entre une grève de 4 ou 8 heures et une grève de 24 heures), mais qui se prolonge jusqu’à ce que les objectifs essentiels soient atteints.

(6) La plateforme de lutte pour l’étape qui vient de s’ouvrir doit être centrée sur les points suivants :

  • abrogation immédiate des décrets-lois de juillet ;
  • contre l’inflation, échelle mobile intégrale des salaires qui contrebalance immédiatement et intégralement les augmentations des prix et soit appliquée sous le contrôle des travailleurs à tous les niveaux (du contrôle des prix de revient à la production jusqu’à la vérification des prix de détail). Les augmentations accordées par l’échelle mobile devront être calculées sur la base d’un panier conventionnel de 250 000 lires. Même dans les luttes partielles, aussi longtemps que le système actuel sera en vigueur, il faudra revendiquer l’unification du point au niveau le plus élevé ;
  • contre les licenciements, échelle mobile des heures de travail, à savoir distribution du travail qui existe entre tous les travailleurs sans réduction d’effectifs et sans réduction des salaires. Non aux licenciements ! Non aux heures supplémentaires ! Non à l’intensification des cadences ! Contrôle ouvrier sur les cadences et sur les effectifs !
  • pour la défense des couches ouvrières disposant d’un faible pouvoir contractuel, pour éviter des différenciations profondes au sein de la classe ouvrière, salaire minimum vital intercatégoriel non inférieur à 200 000 lires, lié à l’échelle mobile ;
  • suppression des impôts sur les revenus provenant du travail salarié !

(7) Si la classe ouvrière remporte des succès dans sa bataille pour de tels objectifs, les conditions seront créées pour passer d’une position objectivement défensive à une position offensive. Dans cette perspective, les revendications de nature transitoire resteront plus actuelles que jamais et elles ne devront pas être limitées au seul terrain de la propagande. La problématique des revendications de transition, à savoir des revendications susceptibles de stimuler une dynamique anticapitaliste, est déjà exprimée même par la revendication de l’échelle mobile des salaires, dans la mesure où elle est conçue en lien avec le contrôle des travailleurs aux différents niveaux. La crise qui s’est esquissée à partir de l’automne 1973, notamment la crise de l’énergie et la pénurie de certains biens de consommation, exige l’extension de cette problématique à d’autres terrains. Le mot d’ordre de nationalisation sans indemnisation et sous contrôle ouvrier des trusts pétroliers et des monopoles alimentaires, ainsi que des grands réseaux de distribution, doit être avancé, de même que celui de la suppression du secret bancaire et de l’ouverture des livres de comptes.

(8) Une bataille d’ensemble visant les décisions économiques et politiques centrales crée les préconditions pour poser le problème de la direction politique du pays, le problème du gouvernement. Il est significatif que des discussions sur ce sujet se développent dans l’extrême gauche et que des couches ouvrières se sensibilisent à ce problème.

Les marxistes révolutionnaires réaffirment leur opposition à toute solution qui implique une collaboration gouvernementale des organisations ouvrières et des partis bourgeois. C’est pourquoi ils repoussent la perspective du soi-disant compromis historique et toute variante tactique conjoncturelle d’une telle perspective. Ils repoussent toute attitude favorable à la participation du PCI à des responsabilités gouvernementales. Une telle participation ne saurait exprimer un « programme ouvrier » et elle provoquerait des divisions au sein des masses, en facilitant une stabilisation ou, tout au moins, en rendant plus difficile une mobilisation d’ensemble de la classe ouvrière pour rejeter les mesures et les divisions de l’ennemi de classe.

La solution pour laquelle il faut lutter c’est la formation d’un gouvernement d’où soient exclus tous les représentants directs ou indirects des intérêts capitalistes, un gouvernement qui défende les intérêts du prolétariat et des autres couches exploitées. Il s’agit d’un gouvernement ouvrier dont il faut préciser dès maintenant le contenu social anticapitaliste et qui ne doit pas être conçu comme l’expression des institutions parlementaires et du rapport de forces sur ce terrain. Il devra être l’expression du développement et de la maturation d’un mouvement large et devra se baser en premier lieu sur les organismes de démocratie prolétarienne qui surgiront ou ressurgiront de la lutte. Les contenus politiques ponctuels — les partis et les organisations qui en feront partie, etc. — ne sauraient être anticipés dès maintenant. Dans ce sens la perspective du gouvernement ouvrier sera avancée encore sur le plan de la propagande, comme l’objectif qui correspond aux nécessités de cette période de crise du système, mais qui ne peut pas être réalisé à échéance immédiate ou rapprochée.

(9) Les Gruppi Comunisti Rivoluzionari considèrent prioritaire leur engagement dans les luttes ouvrières qui se préparent. Ils se battront pour imposer les orientations fixées par leur conférence ouvrière de juillet et reprises dans cette résolution.

Ils continueront à lutter dans les syndicats et à plus forte raison dans les conseils de délégués, terrain privilégié d’intervention. Ils se battront pour une revitalisation des conseils, qui doivent jouer un rôle plus dynamique et se renouveler constamment de façon démocratique. Dans la mesure où ils réussiront à gagner une influence parmi les avant-gardes, ils créeront les préconditions pour la construction d’une tendance syndicale de classe, opposée aux directions bureaucratiques, à leurs conceptions et à leurs méthodes organisationnelles.

Pour leur intervention spécifique ils formeront des collectifs ouvriers, à savoir des organismes composés de militants ouvriers militants ou sympathisants de la IVe Internationale ou d’accord avec les orientations de notre organisation. Ces collectifs ne se limiteront pas à lutter pour les objectifs des ouvriers d’une usine ou d’une catégorie, mais ils exprimeront les conceptions politiques globales des révolutionnaires. Les expériences faites dans certaines villes après notre conférence nationale — notamment à Turin et à Tarente — ont démontré qu’il était possible d’obtenir des résultats encourageants à condition de développer une action systématique, d’éviter les oscillations conjoncturelles et d’engager sur ce terrain l’organisation dans son ensemble. Plus que jamais, dans la situation actuelle, la construction des collectifs ouvriers est une tâche primordiale.

(10) Dans la prochaine année scolaire, le mouvement des étudiants sera conditionné, encore plus que l’année précédente, par l’évolution de la situation politique générale et la bataille d’ensemble de la classe ouvrière. C’est pourquoi la recherche des liens et des convergences avec le mouvement ouvrier reste une exigence fondamentale. La bataille qui s’annonce contre les décrets du gouvernement, qui sont une tentative de « normalisation » dans les écoles et dans les universités, ne remportera de succès qu’en rapport avec les développements de la bataille politique générale.

Les objectifs et les formes d’intervention des marxistes révolutionnaires seront précisés dans une conférence qui aura lieu fin septembre. Toutefois nous réaffirmons dès maintenant notre refus de toute forme de désignation et notre opposition au fonctionnement des organismes prévus par les décisions du gouvernement. Il faut donner une réponse massive et intransigeante à une tentative de « normalisation » qui voudrait clore toute étape de mobilisation et de radicalisation des étudiants en étouffant la dynamique anticapitaliste de leur mouvement.

(11) Dans la mesure où la classe ouvrière remporte des succès dans les luttes qui s’annoncent, les conditions objectives seront plus défavorables pour les initiatives fascistes ou fascisantes. Une orientation correcte dans ces luttes est donc une condition pour mener positivement la bataille contre le fascisme.

Quant aux orientations plus spécifiques de cette lutte, les marxistes révolutionnaires expriment leur opposition aux conceptions de l’antifascisme démocratique ou résistant qui présupposent l’unité entre les partis ouvriers et des partis ou groupes bourgeois. Ils rejettent en même temps la relance, par les groupes les plus forts de l’extrême gauche, d’une problématique et d’une terminologie qui étaient celles des PC dans les années 50 et dont l’expression synthétique est la demande de la mise du MSI hors la loi, comme axe de mobilisation antifasciste. Une telle orientation est illusoire et dangereuse. Illusoire dans la mesure où elle peut faire croire que le problème serait résolu par des mesures légales adoptées par la classe dominante ; dangereuse, dans la mesure où elle entrave la compréhension du problème essentiel, à savoir que la bataille contre le fascisme ne peut être gagnée que par la mobilisation de la classe ouvrière et l’action directe. C’est pourquoi les marxistes révolutionnaires continueront leur campagne basée sur les deux axes du front unique prolétarien et de l’autodéfense des ouvriers et des étudiants.

(12) Les Gruppi Comunisti Rivoluzionari continueront à s’engager dans les mobilisations anti-impérialistes et de solidarité internationale active. Ils soutiendront toutes les décisions qui favorisent des mobilisations unitaires de masse — contre toute exploitation sectaire de groupes ou de cartels — et en même temps rendent possible la confrontation théorique et politique nécessaire. Ils se préparent dès maintenant à l’échéance du premier anniversaire du coup militaire au Chili.

Été 1974

Lettre hebdomadaire