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Inde : La grève du rail

par Upali Cooray

La grève nationale des cheminots indiens, qui avait commencé le 8 mai 1974, a été officiellement arrêtée par le Comité d’Action du Comité National de Coordination de la lutte des Cheminots (NCCRS) le 28 mai. Les cheminots indiens ont subi une grave défaite après une lutte longue et dure. Celle-ci a été brisée par l’emploi de la terreur policière et militaire ouverte contre les grévistes, et par l’incapacité des dirigeants de la grève d’y répondre de façon adéquate.

« Au cours d’un peu plus de deux semaines », écrit l’hebdomadaire de Bombay Economic and Political Weekly dans son no du 18 mai 1974, « plus de 20 000 personnes ont été arrêtées, la plupart d’entre elles sur la base de la D.I.R. et de la M.I.S.A. (D.I.R. = Loi sur la Défense de l’Inde. M.I.S.A. = Loi sur la Sauvegarde de la Sécurité Interne. Ces deux lois permettent l’arrestation et le maintien en prison, sans procès, de personnes soupçonnées d’activités « subversives » — INPRECOR). Des cheminots ont été jetés en prison du fait du simple « crime » de ne pas se présenter au travail. D’autres ont été arrêtés simplement parce qu’ils étaient présents à des réunions d’appui à la grève. Un appui plus actif à la grève a évidemment été considéré comme un crime grave. La police et des forces paramilitaires comme la Border Security Force (Force de Sécurité des Frontières — INPRECOR) et la Central Reserve Police (Police Centrale de Réserve — INPRECOR) ont systématiquement terrorisé les cheminots. Des maisons ouvrières ont été perquisitionnées en pleine nuit par des policiers armés. Ceux-ci offrirent aux cheminots le « choix », sous la menace des armes, de se présenter immédiatement au travail ou d’être arrêtés sur le champ. Un grand nombre de cheminots furent ainsi forcés de se cacher, ce qui a retourné la colère du gouvernement contre leurs familles, surtout celles qui vivent dans des cités des chemins de fer. »

Les cités des chemins de fer sont des corons habités exclusivement par des cheminots et leurs familles ; les logements y appartiennent également à la société des chemins de fer de l’État. Ces cités se sont transformées en « villes désertes en temps de guerre » s’il faut croire une description faite par trois députés du parlement indien. Dans tout le pays, l’électricité et l’eau y furent coupées. Les familles des grévistes furent expulsées de leurs logements. Le Hindustan Times rapporta dans son no du 17 mai que « les autorités des chemins de fer ont distribué des notices d’expulsion à 353 logements du personnel dans diverses cités. On donna aux ménages 12 heures pour évacuer leurs logements ou être expulsés par la police … Des voisins des familles expulsées affirmèrent que la police ne leur laissa même pas le temps d’emporter leurs biens … Les familles éjectées ont disparu vers des endroits inconnus, comme les voisins ou d’autres habitants des cités étaient trop effrayés pour leur fournir un refuge temporaire dans leurs logements ».

Après avoir visité la cité des cheminots de Tughlakabad, les trois députés du parlement indien rapportèrent que « l’ensemble de la population mâle de la cité se trouve en exil volontaire, par suite des tentatives de la police de les pourchasser et de les emmener sous la menace de baïonnettes vers leurs lieux de travail ». Un des dirigeants des cheminots arrêtés fut notre camarade G. J. Nair, président (convenor) du comité de coordination de la lutte des cheminots NCCRS de la ville de Bombay.

Le NCCRS fut une coalition de syndicats incluant la Fédération Pan-Indienne des Cheminots, dirigée par le Parti Socialiste ; la fédération des cheminots affiliée à la confédération syndicale AITUC, dirigée par le parti communiste ; et le syndicat des cheminots affilié à la confédération syndicale CITU, dirigée par le Parti Communiste (marxiste), le principal parti centriste de l’Inde. Cette coalition fut constituée autour de six revendications exprimant le mécontentement de 1,7 million de cheminots indiens.

Les revendications principales portèrent sur l’alignement des salaires des cheminots sur ceux des autres travailleurs du secteur public et sur le paiement d’une prime de treizième mois, de nouveau conformément aux acquis d’autres secteurs des services publics, comme les salariés de la compagnie d’assurances nationalisée et ceux d’Air India, la ligne d’aviation nationalisée.

Mais les détails précis des revendications des cheminots sont moins importants que le fait que les cheminots, de même que tous les autres travailleurs, sont durement frappés par l’inflation galopante. Leur pouvoir d’achat se dégrade et leur niveau de vie se détériore constamment. En outre, leurs conditions de travail sont épouvantables. Ils n’ont par exemple pas droit au paiement des heures supplémentaires s’ils ne fournissent pas au moins 116 heures de travail par quinzaine (58 heures de travail par semaine !).

Ce n’est donc pas étonnant que la grande majorité de la population ait appuyé la cause des cheminots. Une enquête effectuée par des étudiants de l’Université de Bombay a révélé que plus de 70 % des personnes interrogées appuyèrent la grève. La brutalité de la police et l’attitude arrogante du gouvernement, qui jeta en prison les dirigeants syndicaux des cheminots, furent condamnées par l’opinion publique. Mais malgré cet appui de masse fort large, les cheminots ont été battus. Était-ce inévitable ? Quelles leçons peut-on tirer de cette défaite ?

Il est clair que la combativité des cheminots, l’appui et la sympathie des masses, et l’importance stratégique des chemins de fer pour l’économie nationale, créèrent des conditions favorables à une lutte victorieuse. La grève n’était donc nullement condamnée d’avance à la défaite. Avec une direction résolue et une préparation adéquate, les cheminots auraient pu battre le gouvernement indien. Le fait est que les cheminots ont été battus à cause d’une direction hésitante, faible, politiquement opportuniste et divisée.

Le gouvernement du Parti du Congrès dirigé par Mme Indira Gandhi précisa dès le début de la lutte qu’il n’était pas prêt à faire la moindre concession aux cheminots. La classe dominante indienne avait décidé d’accepter l’épreuve de force avec les cheminots et de leur infliger une défaite décisive. Une victoire aurait en effet ouvert une nouvelle phase de la lutte de classe, qui connaît une certaine accalmie depuis la « pacification » de la grève au Bengale occidental. Elle aurait encouragé d’autres secteurs de la classe ouvrière à améliorer, eux aussi, leurs conditions de vie.

La « socialiste » Indira Gandhi manifesta rapidement qu’elle comprenait l’enjeu de la bataille. Le 2 mai 1974, avant même que la grève ne fût déclenchée, et alors que les négociations entre les dirigeants syndicaux et le gouvernement étaient encore en cours, 300 militants syndicalistes, dont plusieurs membres du NCCRS, furent arrêtés !

Ainsi, avant même que le travail ne soit arrêté, un nombre élevé de dirigeants nationaux et locaux des cheminots étaient en prison. Cela aurait dû démontrer aux dirigeants ouvriers que la classe dominante avait opté en faveur d’une épreuve de force globale et qu’il fallait mobiliser et organiser l’ensemble de la classe ouvrière et ses alliés en vue de faire front à ce défi. Mais les dirigeants du PC et du PC(m) soit ne comprirent pas cette réalité, soit préférèrent l’ignorer délibérément.

Le scénario, qui avait commencé avec les négociations entre les dirigeants des syndicats des cheminots et les fonctionnaires du ministère des chemins de fer, s’effondra. Le NCCRS décida d’un préavis de quinze jours pour une grève générale de durée indéterminée des chemins de fer, commençant le 8 mai. Mais cette décision fut prise sans préparatifs adéquats des cheminots à la base, sans même parler de préparatifs au sein d’autres couches de la classe ouvrière.

Georges Fernandes et d’autres dirigeants du Parti Socialiste prononcèrent, il est vrai, des paroles véhémentes. Mais à part ces efforts rhétoriques, ils ne prirent aucune disposition politique ou matérielle pour se préparer à une grève prolongée. Cela aurait exigé la participation la plus large des cheminots à la direction de la grève, la constitution de comités de lutte représentant toutes les couches de la classe ouvrière, l’adoption de mesures adéquates pour faire face à la violence policière et aux mesures d’intimidation de la part des autorités. Il aurait fallu préparer de même une direction de rechange, qui aurait pu poursuivre la lutte dans des conditions de clandestinité, après l’arrestation de la première série de dirigeants syndicaux. Rien de tout cela ne fut fait.

La réponse de la masse des cheminots à l’appel à la grève fut pourtant presque unanime. La machine de mensonges du gouvernement affirma à la radio et à la télévision que les chemins de fer fonctionnaient « normalement ». Mais la presse bourgeoise elle-même dut admettre que la grève avait paralysé les chemins de fer et, avec eux, une bonne partie de l’économie nationale1. D’autres travailleurs ont spontanément abandonné leur travail en solidarité avec les cheminots. À la troisième journée de grève, le sentiment en faveur d’une grève générale était en train de monter.

Entre-temps, Fernandes et d’autres dirigeants du comité d’action, qui avaient été arrêtés, lancèrent de leurs cellules des appels en faveur d’un règlement négocié2. Ils continuèrent à espérer que Mme Gandhi agirait « avec décence », et ferait quelques concessions. Les dirigeants du PC et du PC(m) ne se comportèrent pas mieux. Ils se contentèrent d’envoyer leurs députés auprès de Mme Gandhi pour plaider la cause des cheminots3.

Après que le gouvernement eut éliminé toute équivoque quant à son attitude à l’égard de la grève, et après trois jours d’arrêt des chemins de fer, Niren Ghosh du PC(m) pria le gouvernement de ne pas adopter une attitude « opposée à tout compromis », et l’assura que la grève n’avait que « des objectifs économiques purs et simples »4.

Il est vrai que les dirigeants du PC et du PC(m) parlèrent de la nécessité d’une grève générale pour appuyer les cheminots. Mais ce n’étaient que des mots. Si le PC, par exemple, avait réellement pris au sérieux ces bavardages sur la grève générale, il aurait pu commencer par mettre les ressources et l’administration de l’État de Kerala, dont le gouvernement est présidé par Achuta Menon, membre du PC, à la disposition de la grève. Il n’en fit rien, évidemment.

En réalité, le PC fut embarrassé par la grève et chercha énergiquement des moyens pour s’en dissocier. Lorsque le gouvernement du parti du Congrès refusa de faire le minimum de concessions qui auraient permis au PC de retirer son épingle du jeu, la direction du PC commença néanmoins à reculer. Dès le 15 mai, elle affirma qu’il était préférable d’arrêter la grève.

Les efforts des dirigeants du PC(m) en vue de trouver une « formule de paix » n’étaient pas meilleurs. Le 20 mai, la grève commença déjà à s’effriter. La politique opportuniste du PC et du PC(m) avait conduit la grève à la défaite.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le PC ne put pas rassembler toutes ses forces derrière les cheminots. Il reste prisonnier de son orientation stratégique fondamentale, qui voit dans le régime de Mme Gandhi une force ayant opté pour une « voie de développement non capitaliste », voire socialiste, en tout cas une force « anti-impérialiste » et « anti-monopoliste » qu’il faut appuyer et avec laquelle il faut constituer une coalition. Toute la démagogie « socialiste » astucieuse de cette politicienne bourgeoise a été avalisée et appuyée par le PC. Aujourd’hui encore, il ne veut pas admettre qu’il s’est fondamentalement trompé ou même qu’il faut changer de stratégie. Lorsque le dirigeant socialiste Madhu Limaye appela le PC à se retirer des gouvernements de coalition dans les États d’Uttar Pradesh et de Kerala, où il partage le gouvernement avec les briseurs de la grève des cheminots, le chef du PC, Dange, répondit que c’était une provocation de la part du PS5.

Quant au PC(m), il affirme être un parti « révolutionnaire ». Pourquoi n’a-t-il donc pas su mobiliser toutes ses forces à l’appui des cheminots ? Peut-être parce qu’il subordonna les intérêts des cheminots dans leur ensemble — parmi lesquels le Parti Socialiste était la force prédominante — aux intérêts sectaires de sa propre fédération syndicale ? Ou est-ce plutôt le crétinisme parlementaire du PC(m) qui le rendit incapable de préparer même ses propres forces à une lutte extraparlementaire ?

Il faut aussi mentionner que la grève des cheminots a dévoilé la banqueroute des divers courants maoïstes qui continuent à défendre leurs schémas dogmatiques concernant la lutte qui doit se développer « de la campagne vers la ville ». Aucun marxiste révolutionnaire ne sous-estime l’importance des salariés agricoles, des habitants pauvres à la campagne, et de la paysannerie pauvre, dans la plupart des pays semi-coloniaux et coloniaux. Et aucun marxiste révolutionnaire sérieux n’affirmera que la lutte doit toujours commencer nécessairement dans les villes. Mais abandonner complètement l’activité parmi les travailleurs des villes, et laisser leurs organisations aux mains des réformistes, c’est tout aussi impensable. Et c’est exactement ce qu’ont fait les « naxalites ». Le résultat en est que les travailleurs des villes restent sous le contrôle des réformistes.

Le mouvement révolutionnaire international doit défendre les victimes de la répression de la grève des cheminots indiens. Cette défense doit être combinée avec un effort pour construire le noyau d’un parti révolutionnaire, capable de remettre en question le contrôle sur le mouvement ouvrier des directions réformistes, qui ont conduit les cheminots à la défaite.

Juillet 1974

  • 1

    Voir Bombay Free Press du 9 mai 1974 et Times of India du 9 mai 1974, « Grève totale dans la ville ».

  • 2Times of India du 9 mai 1974, « Fernandes prêt à négocier même en prison ».
  • 3

    Economic Times du 11 mai 1974, « Vieux dirigeants anxieux de terminer la grève des cheminots ».

  • 4

    Ibidem.

  • 5

    Indian Express du 25 mai 1974.

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