Au milieu des années 60 et au lendemain de la mort de Nehru, la domination de la bourgeoisie indienne connut sa première crise profonde. La pénurie de vivres s’ajouta au mécontentement croissant par rapport aux espérances non satisfaites après l’indépendance (persistance du chômage massif, du sous-emploi, de l’appauvrissement et de l’endettement des pauvres au village). Des échecs imprévus dans le conflit avec la République populaire de Chine et dans le conflit avec le Pakistan accentuèrent le malaise politique. Le Parti du Congrès connut une crise de direction retentissante. Les partis ouvriers semblèrent prêts à prendre la relève, surtout dans les deux foyers principaux de l’agitation populaire, le Bengale occidental et le Kerala.
Un redressement d’apparence spectaculaire…
Cinq ans plus tard, la situation sembla changer du tout au tout. La faillite des gouvernements de coalition avec la bourgeoisie au Bengale et au Kerala avait précipité les partis de gauche dans un marasme et une absence de perspectives prononcés. En se séparant habilement de l’aile droite de leur parti, la plus déconsidérée, les dirigeants du Congrès semblaient regagner un nouveau crédit. Leur démagogie « socialiste » parut crédible, surtout en fonction de l’appui que le PC pro-Moscou de Dange leur accorda. La prétendue « révolution verte » sembla promettre un accroissement considérable de la production alimentaire. L’industrialisation parut s’affermir. Aux élections de 1971, Indira Gandhi obtint les deux tiers des sièges au Parlement.
Mais c’est surtout sur le terrain international que la bourgeoisie indienne put marquer des points. Comme Nehru, Indira Gandhi utilisa ses succès internationaux surtout comme moyen de détourner l’attention des problèmes internes non résolus. La crise au Pakistan oriental lui fournit l’occasion de prendre sa revanche sur la guerre de 1966. Cette fois-ci l’armée pakistanaise fut écrasée. L’armée indienne entra au Bengale oriental sous l’apparence d’une armée « libératrice ».
La première expérience nucléaire réussie par les savants indiens renforça encore l’impression d’une hégémonie indienne totale sur tout le sous-continent. Le Sikkim fut incorporé bon gré mal gré dans l’Union. Une tutelle de fait risque de s’étendre sur le Népal, voire la Birmanie et le Sri Lanka, ce qui provoquera d’ailleurs des réactions quelquefois tumultueuses, y compris aux Indes mêmes parmi les Nagas.
Les relations avec l’impérialisme, détériorées lors de la guerre du Bangladesh, se redressèrent, la bourgeoisie indienne continuant son jeu de bascule habile entre Moscou et Washington. Des manœuvres en vue de normaliser les rapports avec Pékin furent entreprises. Dans la presse occidentale comme dans la presse en Extrême-Orient, on commença à célébrer Indira Gandhi comme l’« impératrice de l’Inde ».
… rapidement suivie d’une crise aggravée
Bientôt, il fallut cependant déchanter. La société indienne néocoloniale était loin d’avoir trouvé une stabilité tant soit peu durable. Tous les facteurs de crise du milieu des années 60 refirent surface, quelques-uns avec une force explosive accrue.
La crise alimentaire est la plus grave. L’échec de la « révolution verte » est patent. Après quelques années de bonnes récoltes, l’agriculture indienne stagne ou recule. En 1974 on ne récoltera sans doute que 103 millions de tonnes de céréales et graines de légumes contre 107 millions en 1971, 104 en 1972 et 100 en 1973 (avec une population qui s’accroît de millions de têtes par an). Le plan avait prévu 118 millions de tonnes pour 1974.
Les disponibilités de céréales indiennes par tête d’habitant, qui avaient atteint 439 grammes par jour en 1965, sont tombées à 425 grammes en 1972, et ont encore diminué depuis.
La sécheresse a frappé une dizaine d’États, dont les États dits « riches » de l’Inde occidentale. On estime les pertes de la récolte d’été (kharif) à 30 % dans le Pendjab et à 85 % dans le Rajasthan. Des conditions de quasi-famine règnent dans des zones entières du Gujarat, d’Orissa, du Rajasthan, du Madhya Pradesh et du Bihar. Mais c’est surtout le Bengale occidental qui est frappé. Le gouvernement de cet État admet que quinze millions d’habitants y sont soit sans nourriture, soit doivent se contenter de moins d’un seul repas par jour. Dans le nord de l’État de Bihar, les inondations causent autant de famine que la sécheresse dans le sud du même État.
Déjà en 1973, il y eut une pénurie sévère de vivres ; quelque 200 millions d’Indiens ne mangèrent pas à leur faim. Mais l’écart entre les riches et les pauvres fut plus frappant que jamais dans l’Inde « socialiste ». Des dîners de Noël furent offerts dans les grands hôtels coûtant de 150 à 350 roupies par tête (de 90 à 120 francs français). En même temps 40 % de la population vivent de moins d’une demi-roupie par jour (moins de 50 centimes français par jour !).
En 1972, Indira Gandhi essaya de nationaliser le commerce en gros des céréales pour décourager l’agiotage en vivres. Ce fut un échec total, et le gouvernement fut obligé de remettre ce commerce dans les mains du commerce privé. Le marché noir continue à fleurir.
La hausse du prix du pétrole sur le marché mondial a été un coup terrible pour l’économie indienne, qui souffre d’un manque de sources d’énergie autochtones. Le déficit de la balance des paiements de l’Inde risque d’atteindre cette année 1,5 à 2 milliards de dollars, plus que l’ensemble de l’« aide » nette reçue de l’étranger. Ce déficit s’ajoute à un poids d’endettement extérieur déjà exorbitant : 25 % du produit d’exportation annuel est hypothéqué sur le service des dettes extérieures antérieures.
Il s’en est suivi une restriction obligatoire des importations de matières premières qui s’est jointe à la pénurie de vivres pour créer un climat général de pénurie dans le pays. Ce ne sont pas seulement les vivres qui se font rares, même dans les grandes villes, mais le pétrole à brûler, le mazout, les allumettes et jusqu’au bois et au papier. Le vénérable Times of India, imprimé sur du papier jauni qui le rend presque illisible, se plaît, dans un éditorial récent, à souligner la nouvelle dimension qu’a acquise la vie d’une ménagère (de classe moyenne et supérieure s’entend). Elle « vit dangereusement ». « Faire des emplettes, c’est devenu une aventure quotidienne qui comporte chaque jour plus d’imprévus ».
La pénurie des matières premières, ainsi que les conséquences de la récession économique internationale, ont durement frappé l’industrie indienne. Celle-ci ne travaille plus qu’à une fraction de sa capacité de production. Après avoir stagné en 1973, elle déclinera même en 1974. Le chômage partiel et les licenciements ont frappé plusieurs branches d’industrie majeures. Toute une série de projets d’investissements, telle la nouvelle aciérie à Salem (Tamil Nadu), ont dû être arrêtés.
Le discrédit frappe le « nouveau Congrès »
Il n’en a pas fallu plus pour démasquer comme illusoires toutes les promesses de « renouveau » du parti du Congrès, faites par le groupe d’Indira Gandhi au moment où il se débarrassa de l’aile droite, le fameux « syndicat ». En vérité, l’administration du « nouveau Congrès » s’est avérée toute aussi vénale et toute aussi corrompue que l’administration du « syndicat », que tout le monde s’était mis à honnir, il y a quelques années à peine.
Dans plusieurs États, notamment le Gujarat, le Bihar et l’Uttar Pradesh, les accusations de corruption lancées contre les chefs locaux du Congrès furent si évidentes et si bien fondées que de vastes mobilisations populaires furent déclenchées contre les gouvernements d’État, mobilisations qui ébranlèrent profondément ceux-ci. Au Gujarat, le parlement régional fut même contraint de démissionner.
Pour lâcher du lest, le gouvernement central de Mme Indira Gandhi dut déclencher une vaste opération contre les contrebandiers, les gangsters et les organisateurs du marché noir. Les personnes arrêtées sous inculpation d’être les chefs de cette véritable « maffia » indienne étaient connues depuis longtemps… comme les bailleurs de fonds de tous les partis bourgeois, à commencer par le « nouveau Congrès » d’Indira Gandhi elle-même !
Mais il y a une différence essentielle entre la crise de direction que traverse aujourd’hui la bourgeoisie indienne et celle qu’elle connut au milieu des années 60. À cette époque, les partis ouvriers d’opposition, surtout le plus puissant d’entre eux, le Parti communiste (marxiste), avaient le vent en poupe. Ils étaient considérés par une fraction non négligeable des masses paysannes, sans parler de la majorité de la classe ouvrière, comme la solution de rechange politique par rapport au règne du parti du Congrès, usé par un quart de siècle d’exercice du pouvoir.
Aujourd’hui il n’en est rien. Le Parti communiste (marxiste) (PC(m)), affaibli par le départ de son aile gauche maoïste (les Naxalites), a été profondément discrédité par la participation aux gouvernements de coalition avec la bourgeoisie au Bengale occidental et au Kerala, par la manière dont il protégea les intérêts de la propriété privée lors de cette expérience, par l’emploi démoralisateur et massif de la violence au sein du mouvement de gauche, dont il prit la responsabilité principale et qui finit par se retourner contre lui.
Le Parti communiste d’Inde de Dange, plus droitier que le PC(m), « colla » au « nouveau Congrès », redistribua comme monnaie courante sa démagogie « socialiste », apparut comme l’allié le plus proche d’Indira et subit d’autant plus le discrédit qui frappe l’équipe au pouvoir.
Quant aux Naxalites, leur stratégie aberrante, combinant le déclenchement de la « guerre populaire » par l’assassinat individuel de propriétaires fonciers ou de koulaks dans les villages, avec le maintien dogmatique d’un cours vers la « révolution par étapes » et vers l’« alliance des quatre classes », fit décimer leurs rangs par une répression féroce, sans leur permettre de prendre souche dans les couches les plus pauvres des populations rurales et urbaines.
Dans ces conditions, le vide politique créé par la crise du parti au pouvoir et par le manque de crédibilité des grands partis de gauche et d’extrême gauche risque d’être rempli par la droite, ou du moins par des opérations politiques confuses, dont la droite pourrait tirer profit.
Les diverses mobilisations de masse contre la corruption et le marché noir que nous avons déjà mentionnées et qui furent déclenchées par des explosions d’étudiants, sont actuellement dirigées par Jai Prakash Narayan. Cet ancien dirigeant de la gauche du Congrès de Gandhi fut le fondateur et le principal porte-parole du Parti socialiste du Congrès, puis du Parti socialiste. Il est surtout connu en Inde comme un promoteur de mouvements non violents, soit de désobéissance civile, soit de distribution bénévole de terres au profit des parias et des déshérités.
Les mouvements de masse qu’il organise aujourd’hui sur le modèle de la désobéissance civile non violente ont un impact incontestable dans les masses. C’est à tel point vrai que, même là où il appuie des gouvernements d’État du Congrès, le PC pro-Moscou a été obligé de se joindre aux manifestations déclenchées par Jai Prakash. Mais la plate-forme de ces mouvements est des plus confuses. Ceci permet aux partis d’opposition de droite, dirigés par le Jan Sangh ultraconservateur, chauvin sinon carrément semi-fasciste, de les appuyer également. Comme il est beaucoup mieux organisé et mieux implanté que les partis de gauche qui participent à cette « coalition » nouvelle manière, c’est lui qui risque en définitive de profiter du prestige accru de Jai Prakash Narayan, que certaines forces bourgeoises voudraient « pousser » à devenir une solution de rechange « typiquement indienne » par rapport à Indira Gandhi.
Le désarroi du mouvement ouvrier
Rien n’exprime mieux le désarroi dans lequel se trouve le mouvement ouvrier indien que le fait qu’en pleine crise économique et politique, la bourgeoisie indienne ait pu se permettre le luxe de déclencher une offensive de grand style contre la classe ouvrière, sans courir de trop grands risques, du moins à brève échéance.
Inprecor a déjà relaté (dans le numéro 4) la grande grève des cheminots indiens de ce printemps qui reflétait à la fois la combativité certaine des travailleurs indiens et l’impuissance et la trahison de leurs directions traditionnelles, qui ont conduit ce magnifique combat à la défaite.
Les résultats de cette défaite ne se firent pas attendre. En juillet 1974, le gouvernement d’Indira Gandhi proclama un véritable blocage des salaires pour « lutter contre l’inflation » qui avance au rythme de 30 % par an. (La cause essentielle de cette inflation, c’est le déficit budgétaire croissant, qui passe de 2,6 milliards de roupies en 1968 à 3,1 milliards en 1969, 3 milliards en 1970, 4,3 milliards en 1971, 6,4 milliards en 1972 et 8,1 milliards en 1973.) Il instaura un régime d’épargne forcée, c’est-à-dire interdisant l’octroi des adaptations des salaires aux hausses des prix et bloquant ces sommes dans des comptes d’épargne. Les directions syndicales centrales, ainsi que les partis ouvriers opportunistes, ne réagirent devant cet attentat caractérisé contre le pouvoir d’achat des travailleurs qu’avec une extrême mollesse. Ils acceptèrent le principe de la politique des revenus, se contentant de réclamer son application « moins inique » par des mesures contraignantes de « contrôle des prix et des bénéfices ». Inutile d’ajouter que ces « revendications » tout à fait illusoires ne provoquèrent que des promesses vagues, sinon des réactions méprisantes du côté du gouvernement.
Un fait illustre le degré d’opportunisme dans lequel se vautre aujourd’hui le mouvement ouvrier indien « officiel ». Dans une situation sociale de plus en plus explosive, marquée par une misère des masses insoutenable, le dirigeant du seul parti dit d’« extrême gauche » au Parlement central, le Parti socialiste révolutionnaire (PSR), Tridib Chaudhuri, qui se prévalait il n’y a guère encore de « sympathies trotskystes », non seulement accepte d’être le « candidat unique de la gauche » au poste de président de la République, mais se transforme en candidat unique de l’opposition de gauche comme de droite (y compris de l’extrême droite) et déclare solennellement vouloir respecter et appliquer la constitution indienne avec tout ce que cela implique, c’est-à-dire y compris la protection de la propriété privée et la sauvegarde de l’appareil de répression.
S’il y a une petite opposition « trotskysante » au sein du PSR pour s’indigner de cet ultra-opportunisme, pour la masse des militants de ce parti, sans parler de la masse des cadres des grandes organisations ouvrières, ce n’est là qu’une variante de plus de la « voie indienne au socialisme ».
Des explosions de masse inévitables
Pourtant la situation reste riche de nombreuses potentialités révolutionnaires.
L’impatience et le désespoir des masses les plus appauvries augmentent sans cesse. Déjà, comme au Bengale occidental il y a dix ans, les incidents se multiplient au cours desquels des masses affamées prennent d’assaut des trains chargés de vivres, s’efforcent de saisir des stocks de vivres cachés par les agioteurs, obligent de gros commerçants ou des entreprises industrielles à distribuer leurs produits aux prix officiels ou même sans payement. Des émeutes rurales et urbaines vont se produire. Des foyers de rébellion s’allument contre le règne des gros propriétaires, gros paysans usuriers et gros marchands. Des paysans pauvres, métayers, fermiers ou ouvriers agricoles refusent, à plusieurs endroits, de lâcher la part des récoltes que les classes possédantes accaparent habituellement. Tout cela confirme que la crise indienne n’est ni fatale ni démographique, mais qu’elle a ses racines dans la structure sociale du pays.
De vastes mouvements de grève d’ouvriers agricoles peuvent s’articuler avec ces mouvements de révolte, mouvements de grèves que des secteurs importants de la classe ouvrière urbaine peuvent commencer à appuyer, comme ce fut le cas cette année à Bombay. Dans les usines également, un renouveau et une radicalisation se précisent. La division syndicale, dont le patronat et l’État bourgeois tirent profit, tend à être spontanément remise en question, sinon dépassée, par un mouvement d’élection de délégués, voire de comités unitaires à la base.
D’autre part, au sein de l’avant-garde politisée, l’échec des Naxalites a déclenché un grand débat théorique qui débouche, pour la première fois dans un secteur plus vaste, sur la remise en question du schéma classique stalino-maoïste de la « révolution par étapes ». L’idée de l’inévitable issue socialiste de la révolution indienne, voire toute la conception de la révolution permanente opposée à celle de la révolution par étapes, est aujourd’hui discutée par divers groupes et sous-groupes de l’extrême gauche qui apparaissent un peu partout, comme produit de la décomposition du Parti communiste de l’Inde (marxiste-léniniste), naxalite.
La multiplication de ces groupes d’avant-garde, qui ne se limitent en général point à la discussion théorique mais qui recherchent le lien local et régional avec le mouvement de masse ouvrier et paysan, démontre sans aucun doute que les conditions mûrissent pour un renforcement important des marxistes révolutionnaires en Inde. Elle démontre cependant aussi qu’une organisation existante dans le pays n’a pas encore été capable de fonctionner comme un pôle d’attraction, fût-ce de manière modeste, pour tous ces éléments critiques.
Un tel rôle réclame, de toute évidence, outre une participation théorique et politique constante au débat pour défendre les thèses programmatiques de la IVe Internationale, des initiatives dans l’action et une pratique qui rendent l’organisation attrayante pour ceux qui cherchent une solution de rechange par rapport au réformisme, au stalinisme, au maoïsme et au centrisme qui ont tous fait faillite en Inde.
C’est dans la voie d’accomplir ces deux catégories de tâches que les trotskystes indiens devront s’orienter s’ils veulent saisir la chance actuelle de construire une organisation révolutionnaire sérieuse dans leur pays.
Le 23 octobre 1974