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France : Le prix de la division

par Jean-Claude Bernard
27 mai 1973. Commémoration de la Commune à Paris. De gauche à droite : Mauroy, Fabre, Marchais, Duclos, Mitterrand, Estier

La bataille pour les revendications et l’unité de la classe ouvrière autour de ses organisations politiques et syndicales est du domaine de l’agitation immédiate. L’explication du nécessaire débouché politique est, dès maintenant, indispensable parce que les travailleurs n’ont pas réellement été défaits à la suite de l’échec électoral de leurs partis et qu’ils ont toujours la force de renverser le gouvernement.

Les élections législatives françaises de mars 1978 ont abouti au maintien d’une majorité favorable à la politique qu’appliquent les gouvernements de la Ve République depuis 20 ans. Il y a un an, ce résultat apparaissait très improbable, même aux yeux des observateurs bourgeois. En fait, depuis la signature du Programme commun en 1972 entre le Parti communiste, le Parti socialiste et le petit parti bourgeois du Mouvement des radicaux de gauche, les organisations ouvrières n’ont cessé de progresser électoralement. Après avoir perdu les élections législatives de 1973 et échoué de moins de 1 % lors de l’élection présidentielle de 1974, l’Union de la gauche avait remporté les élections cantonales de 1976 et les élections municipales de 1977.

Les résultats des élections

Le premier tour des élections législatives a confirmé cette progression. Pour la première fois depuis 1946, dans ce type d’élections, les organisations ouvrières ont approché la majorité absolue. Elles ont obtenu le pourcentage le plus élevé de toute l’histoire des républiques bourgeoises françaises. Les résultats globaux indiquent, à l’intérieur des organisations ouvrières, une radicalisation limitée mais réelle à gauche. L’extrême-gauche, qui se présentait divisée entre le PSU, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire, qui avait conclu un accord de répartition des circonscriptions avec l’OCT et les CCA, a atteint 3,3 % des voix. Ce chiffre est identique à celui de 1973 mais, à cette époque, le PSU était animé par une direction dont la majorité des membres a rejoint le Parti socialiste. Le Parti communiste a obtenu 20,6 % des voix, perdant moins de 1 % des voix par rapport à 1973, tout en menant, dans une situation de division, une campagne électorale contre l’austérité de droite et de gauche. Le Parti socialiste est le parti qui progresse le plus, de 3,7 % par rapport à 1973, mais il s’agit d’un progrès inférieur aux pronostics et à ses propres résultats obtenus depuis trois ans.

Le premier tour des élections législatives a confirmé que la base sociale du gouvernement était minoritaire dans le pays. Mais ces résultats constituèrent une grande surprise car chacun s’attendait à une progression encore plus forte des organisations ouvrières. Selon la plupart des prévisions, elle devait dépasser la barre des 52 % qui est le seuil à partir duquel le mode de scrutin en vigueur permettait d’aboutir à une majorité en sièges à l’Assemblée nationale. En effet, le découpage des circonscriptions n’a presque pas été modifié depuis 20 ans malgré les importantes transformations sociales qui diminuent la part des agriculteurs et accroissent la part des salariés urbains dans la population active. Un véritable racket des voix des Français résidant à l’étranger a été organisé par le gouvernement afin d’inverser les résultats dans les circonscriptions les plus menacées par le PC et le PS. Dans ces conditions, les résultats du 1er tour, malgré le désaveu infligé au régime de Giscard, laissaient prévoir une défaite électorale au second tour si la situation politique demeurait en l’état.

L’espoir trahi

L’immense majorité de la classe ouvrière croyait en une victoire électorale de ses organisations. Cet espoir a été trahi par les directions du Parti communiste et du Parti socialiste qui se sont entre-déchirées pendant les six mois précédant les élections au lieu de concentrer leurs forces contre la bourgeoisie. La division entre le PC et le PS a joué dès le premier tour. À partir du moment où le PC ou le PS n’offraient plus de solution politique, les éléments hésitants de la petite bourgeoisie et des couches les moins avancées de la classe ouvrière ont reporté leurs voix sur la coalition de la droite. C’est cela qui explique la progression, plus faible que prévue, du PS. Celui-ci semble avoir perdu, dans les semaines qui ont précédé le 1er tour des élections, 2 à 3 % de l’électorat.

Le 2e tour a amplifié ce mouvement. Certes, l’Union de la gauche a bâclé un accord politique dont le seul objectif était la sauvegarde des groupes parlementaires du PC et du PS. Cet accord oubliait toutes les divergences passées et aurait pu être signé avant la rupture de septembre 77. Mais ni le PC, ni le PS n’ont fait réellement campagne entre les deux tours. Rien n’a été fait par les directions de ces deux partis pour relancer la moindre dynamique unitaire. Des consignes ont été données par les directions des deux principales centrales syndicales, la CGT et la CFDT, pour qu’il n’y ait pas d’appels intersyndicaux unitaires à voter pour les organisations ouvrières. L’hebdomadaire de la CGT, diffusé à plus d’un million d’exemplaires, ne donnait sur sa première page aucune consigne de vote, contrairement aux habitudes les plus anciennes de cette centrale.

Les résultats du premier tour

Pour le premier tour, les chiffres globaux fournis par le ministère de l’Intérieur indiquent : 48,34 % des voix pour l’ensemble des candidats soutenant le gouvernement et ceux de l’extrême-droite.

2,18 % pour les écologistes.

2,11 % pour le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) ;

1,3 % pour des candidats classés divers opposition de gauche,

46,45 % pour les organisations ouvrières (PC, PS, extrême-gauche).

Ce décompte ne rend pas compte du fait que l’essentiel des voix obtenues par les radicaux de gauche l’a été dans des circonscriptions où le PS ne présentait pas de candidat et acceptait de voter « radicaux ». Sauf exception, la consigne du PS était suivie, ce qui tient à la nature des voix qui se sont portées sur le MRG et non pas qualitativement différente de celle qui ont été portées sur le PS. De même, à 1,1 % des voix d’opposition de gauche qui composait jusqu’à ce jour la totalité des groupes de la gauche en déroute, pour lesquels le PC a appelé à voter dans quelques circonscriptions et quelques candidatures indépendantes soutenues par le PC. En conséquence, il faut des manipulations statistiques au ministère de l’Intérieur pour ne pas estimer à plus de 49 % le pourcentage de voix ouvrières lors du premier tour des élections législatives.

Un tel chiffre n’avait jamais été atteint au cours de la Ve République. C’est le pourcentage le plus élevé observé dans l’histoire des républiques bourgeoises.

Le maximum avait, auparavant, été atteint en 1946, aux lendemains de la deuxième guerre mondiale.

Dans la région parisienne, aucun meeting central n’a été organisé ni unitairement, ni par l’une des grandes organisations ouvrières. La seule réunion parisienne a été celle de la LCR qui avait concentré ses efforts militants pour appeler à voter pour les seuls candidats du PC et du PS.

Cette absence de campagne unitaire et la conclusion d’un accord politique, qui est apparu comme une véritable mascarade de l’Union de la gauche, ont permis à la droite de reprendre l’initiative. Le gouvernement a martelé pendant une semaine pour créer une véritable hystérie anticommuniste et a tenté de rassembler, en position de force, la France de la peur. Cela a réussi aux partis bourgeois.

Non seulement la coalition sortante l’emporte de 100 sièges à l’Assemblée nationale composée de 490 députés, mais alors qu’elle était minoritaire au soir du 1er tour, elle a franchi le cap de la majorité absolue lors du deuxième tour. Cette inversion des tendances entre les deux tours est due au vote de 800 000 abstentionnistes du 1er tour qui se sont déplacés pour voter pour la droite. Elle est aussi la conséquence d’un mauvais report des voix en faveur du candidat de gauche le mieux placé. C’est le fruit amer de six mois de division.

Nous sommes depuis 1968 en Europe, et en particulier en France, dans une période d’équilibre instable entre les classes. Au cours de cette période prolongée, ni la classe ouvrière, ni la bourgeoisie n’ont remporté de succès décisifs. Au travers de poussées et de reculs, la classe ouvrière renforce sa combativité et sa politisation. La croissance des organisations ouvrières du PC et du PS se combine avec le développement du mouvement syndical qui connaît des débats de plus en plus avancés et avec l’enracinement croissant de l’extrême-gauche révolutionnaire, encore très minoritaire, dans la classe ouvrière. L’ampleur de la crise économique et l’émergence de la crise des rapports sociaux concourent à recomposer un mouvement ouvrier encore sous la domination politique du réformisme.

Sa démoralisation temporaire, consécutive à l’échec électoral du PC et du PS, est à la mesure de l’espoir et des illusions qui portaient la classe ouvrière française à attendre une victoire électorale de ces partis. Quelles que soient les arrière-pensées des directions du PC et du PS, cet échec électoral est une grave défaite politique de ces deux partis.

La situation politique française était dominée depuis cinq ans par le débouché politique offert par le PC et le PS grâce à l’Union de la gauche qui postulait à la gestion de l’État bourgeois. Ni le PC ni le PS ne peuvent avancer momentanément la perspective d’un « bon Programme commun » : sur le plan politique, cette absence momentanée de débouché crée une nouvelle situation dans le cadre de la perpétuation du même équilibre instable entre les classes.

La crise de direction de la bourgeoisie

Toute la presse clame que Giscard est le seul vainqueur de ces élections. C’est vite oublier le désaveu qu’ont infligé quinze millions d’électeurs et d’électrices à la politique du gouvernement et ne pas considérer que la base sociale du régime s’est encore rétrécie. Le gouvernement de Giscard, dans une situation précaire, ne peut qu’appliquer une politique d’austérité en raison des exigences de la crise économique qui continue de frapper les pays capitalistes européens.

L’élargissement de sa base sociale est donc une nécessité impérieuse pour la bourgeoisie qui continue d’être divisée entre deux fractions principales. Le parti gaulliste, qui s’est présenté aux élections sous le sigle du RPR (Rassemblement pour la République), a remarquablement maintenu ses positions : après avoir perdu le poste de Président de la République en 1974, puis celui de Premier ministre en 1976, le RPR demeure la principale formation bourgeoise. Il a non seulement recueilli 22,5 % des voix, mais encore, il est le seul parti bourgeois à disposer d’une implantation locale qui lui permette d’affronter le mouvement ouvrier. Au contraire, le cartel électoral qu’a constitué à la hâte le Président de la République (sous le sigle UDF : Union pour la démocratie française), n’a obtenu que 21 % des voix et n’est qu’un assemblage composite sans réelle implantation.

Les fondements de la crise de la bourgeoisie française reposent sur des oppositions politiques quant à l’attitude à avoir face au mouvement ouvrier. Pour le RPR et son leader, Jacques Chirac, l’élargissement de la base sociale du régime ne peut s’opérer qu’au prix d’une confrontation directe avec le mouvement ouvrier. Pour Giscard, qui dispose de l’atout constitutionnel fourni par l’occupation de la Présidence de la République, le nécessaire élargissement proviendra d’une désagrégation de l’Union de la gauche et, en particulier, du Parti socialiste. Mais ni le RPR, ni Giscard, ne sont en mesure d’imposer leurs vues. Le Président de la République dispose seulement d’une marge de manœuvre supplémentaire qui lui est octroyée par les ravages de la division entre le PC et le PS.

Les lendemains de la consultation électorale ont confirmé ce véritable sursis que Georges Marchais et François Mitterrand ont concédé à Giscard. Pour la première fois depuis l’avènement de la Ve République, il y a vingt ans, les dirigeants des organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière se rendent à l’Élysée afin de participer aux consultations organisées par le Président de la République. Celui-ci apparaît conjoncturellement le maître du jeu politique français, et en appelle à la réalisation de l’union nationale. Parce que le Président de la République ne possède pas un parti bourgeois qui puisse être l’instrument de sa politique et parce que la base sociale de son régime n’a jamais été aussi étroite, le « long printemps » annoncé « pour la France » par Giscard s’épuisera dès que les rapports des forces entre les classes se manifesteront au plan des luttes sociales et politiques.

Un front de collaboration de classes

Les facteurs constitutifs de la nouvelle situation politique ne sont donc pas à rechercher dans les positions acquises par la bourgeoisie ; ils se trouvent dans la politique que vont mener les organisations ouvrières. Celles-ci avaient répondu à la période ouverte par Mai 68 en constituant le front de collaboration de classes de l’Union de la gauche. Au nom de l’accession possible de cette alliance au gouvernement, le PC et le PS, relayés par les centrales syndicales CGT et CFDT, ont différé tout affrontement avec les gouvernements de Pompidou et de Giscard. Le dernier gouvernement a pu porter, grâce au plan d’austérité de Raymond Barre, les attaques les plus sévères que la classe ouvrière ait reçues depuis 20 ans. C’est explicitement au nom des changements électoraux attendus pour 1978 que la CGT et la CFDT n’ont pas transformé les grèves générales du 7 octobre 1976 et du 24 mai 1977 en épreuves de force politiques avec le gouvernement.

Maintenant, après les élections, pour la première fois depuis six ans, le PC et le PS sont privés dans l’immédiat d’un débouché politique. Les directions de ces deux partis sont contraintes de faire le bilan de leur orientation, aussi bien devant leurs militants que devant la majorité des travailleurs qui veut comprendre pourquoi ils en sont arrivés là.

La signature du Programme commun de gouvernement a permis à la social-démocratie française de se reconstruire, sous le nouveau visage du Parti socialiste. La direction de ce parti, animée par François Mitterrand, avait en effet compris que, dans une situation de montée du mouvement ouvrier, la seule possibilité permettant le développement du PS était celle d’un accord « à gauche » avec le PC. Après les succès remportés aux élections municipales, au printemps 77, le Parti socialiste s’est cru capable de marquer l’Union de la gauche par sa nouvelle position dominante. François Mitterrand affirmait de plus en plus clairement la nécessité de gérer la crise et de faire supporter des sacrifices aux travailleurs. Le maintien de l’alliance avec le PC devait permettre au PS de continuer d’élargir son influence ouvrière ; ses appels de plus en plus ouverts à la collaboration de classes rabattaient vers le PS les électeurs et les électrices déçus par Giscard. La voie royale vers les 30 % de voix pour le Parti socialiste s’ouvrait. Les politologues discutaient savamment pour décerner au Parti socialiste le titre de parti dominant à l’instar du Parti radical de l’entre-deux-guerres ou de l’UDR (Union pour la défense de la République) gaulliste, en 1960. C’était il y a moins d’un an, avant l’été 1977.

La polémique ouverte par le PC a mis à mal ces calculs. Au lieu de gagner sur sa droite et sur sa gauche, le PS a perdu sur les deux tableaux. Effrayés par les invectives du PC, de nombreux hésitants se sont retournés vers les partis giscardiens. D’autre part, nombreux ont été les travailleurs combatifs qui ont perdu leurs illusions sur la nouveauté d’un Parti socialiste supposé avoir rompu avec la social-démocratie traditionnelle. Par rapport à ces espoirs, le PS connaît une grave défaite électorale. Les pleurs de ceux qui s’apprêtaient à occuper les postes de l’appareil d’État en arrivent à masquer le fait que le PS est le seul grand parti à progresser électoralement depuis 1973. Pour la première fois depuis 30 ans, le PS devance le PC, à l’occasion d’élections législatives. La conquête, il y a moins d’un an, de centaines de nouvelles municipalités comme son poids accru dans le mouvement syndical, sont autant de points d’appui pour le PS. Afin de poursuivre sa croissance, le PS n’a actuellement d’autre choix que de maintenir une politique fondée sur l’Union de la gauche. Par contre, les modalités de celle-ci seront redéfinies, et cela constituera l’enjeu des prochaines batailles de tendances au sein du PS.

Cela fait près de vingt ans que le PCF se présente comme le champion de l’union des forces de gauche. Dès le départ des ministres de la SFIO du gouvernement du général de Gaulle, le PCF, par les voix successives de Maurice Thorez, Waldeck Rochet et Georges Marchais, a proposé une alliance aux socialistes afin de préparer la relève « démocratique » des gouvernements de la Ve République. La direction du PCF a largement justifié, pour ses militants, la trahison de la grève générale de Mai 68 par la dérobade du PS à l’heure des échéances décisives. Les capitulations du PCF ont jalonné cette longue marche vers l’union fondée sur la collaboration de classes : du ralliement à la candidature bourgeoise de François Mitterrand en 1965 en passant par l’abandon de la dictature du prolétariat et la renonciation à la lutte contre la force de frappe nucléaire. Mais à l’inverse d’autres périodes historiques, l’union ne profitait plus depuis 1970 au PCF, mais au PS. L’hégémonie du PCF sur la classe ouvrière était mise en question, aussi bien par le PS que par l’enracinement croissant de l’extrême-gauche révolutionnaire dans les entreprises.

Régler les comptes

La rupture qui est survenue en septembre 1977 entre le PCF et le PS traduisait la volonté du PCF d’enrayer cette dégradation progressive du rapport des forces en sa défaveur. À la Conférence nationale du PCF de janvier, Georges Marchais indiquait clairement son intention de n’aller au gouvernement qu’à la condition de maintenir son hégémonie sur la classe ouvrière. Pour ce faire, la direction du PCF a mené un chantage à la défaite électorale. Le chantage au désistement avait été finalement admis par les militants du PCF comme une tactique momentanée, ne devant pas remettre en question la victoire électorale de l’Union de la gauche.

Quelles que soient les invectives de Georges Marchais et de François Mitterrand, les sondages préélectoraux donnaient toujours la gauche largement gagnante et la Bourse continuait de jouer la défaite du gouvernement.

Les résultats du 1er tour avaient surpris les militants du PCF, l’accord bâclé du lundi 13 mars avait montré que les soi-disant divergences essentielles entre les programmes du PC et du PS pouvaient être surmontées lorsque nécessité faisait loi pour conserver des sièges ; l’ample défaite en sièges du 2e tour a causé un choc profond.

Autant le sectarisme de la campagne électorale du PCF avait rencontré un écho favorable parmi les couches de travailleurs combatifs, prêts à en découdre avec la social-démocratie, autant le résultat final des élections met le PCF en position défensive devant les travailleurs.

La trahison de la grève générale de Mai 68 a donné le signal de l’essor de l’extrême-gauche révolutionnaire, mais il n’empêche que dans leur masse, les militants du PCF ont fait bloc autour de leur direction.

Le processus de politisation qui est à l’œuvre dans la classe ouvrière depuis dix ans ne permettra pas, cette fois-ci, à la direction du PCF d’éluder aussi facilement son nécessaire bilan. Ce sont véritablement des comptes que les travailleurs et les militants des organisations ouvrières réclament à leurs directions. Des remous profonds vont atteindre les organisations ouvrières et le PCF en particulier. Ils ne seront pas limités aux seules couches de la jeunesse et des intellectuels, contrairement à l’exemple des crises consécutives de 1956-1958 et de 1968. Le bilan de la direction du PCF concerne tous les secteurs d’activité et notamment la classe ouvrière où la CGT a été contrainte de s’aligner bureaucratiquement sur les positions du PCF. C’est dans tous les secteurs d’activité du PCF que les remous se feront sentir.

En raison de la force accumulée par le mouvement ouvrier qui a d’autres exigences qu’une gestion de l’État bourgeois, le PCF n’a pas les moyens de continuer sur le terrain des luttes ouvrières sa dénonciation de l’austérité. À ceux qui douteraient de la validité de cette remarque, les visites précipitées de Georges Séguy et Georges Marchais à l’Élysée témoignent de la volonté du PCF de canaliser les luttes dans le jeu des institutions bourgeoises.

En fait, le PCF n’a pas, lui non plus, d’autre politique possible que la recherche de nouveaux fronts de collaboration de classes incluant le PS. S’il ne parvient pas, à brève échéance, à briser ce dernier, c’est bien avec lui qu’il sera contraint de conclure de nouvelles alliances.

La division qui s’est produite entre le PC et le PS n’est pas près de s’arrêter. Elle va rejaillir sur le mouvement syndical et les accords d’unité d’action entre la CGT et la CFDT, en vigueur depuis 1966, risquent fort d’être révisés. Les directions syndicales, parce qu’elles sont en prise beaucoup plus directe avec le mouvement des masses, auront beaucoup plus de difficultés à s’installer dans la division. La CFDT, dont la direction est majoritairement proche du PS, s’apprête toutefois à poser des jalons en direction d’une politique contractuelle plus responsable. De peur d’être isolé, le secrétaire général de la CGT s’est empressé de donner une interview au Figaro, le quotidien de la bourgeoisie la plus réactionnaire, pour s’affirmer lui aussi comme un champion de la politique contractuelle.

Toutes ces tentatives risquent fort de se briser sur la résistance de la classe ouvrière face à l’austérité. Telle est la réalité de la lutte des classes qui resurgira dès que la phase temporaire de démoralisation sera dépassée.

Chirac, leader du RPR, et Maire de Paris

Forger l’unité ouvrière

L’unité ouvrière pour faire aboutir les solutions ouvrières à la crise, tel a été le fil conducteur de l’intervention de la LCR tout au long de la campagne électorale. Cela demeure plus que jamais la tâche de l’heure. La résistance ouvrière face à l’austérité, qui continuera de s’appliquer comme dans les autres pays capitalistes européens, ne sera victorieuse que si les divisions sont surmontées. Il s’agit des divisions politiques et syndicales, mais aussi des divisions qui naîtront des bilans différents que vont tirer les travailleurs, selon leur niveau de conscience, de l’épreuve qu’ils viennent de subir. L’unité de combat contre l’austérité exige, au premier chef, l’unité d’action syndicale. La propagande en faveur d’une unification syndicale va se heurter à l’obstacle que représente l’image repoussoir que constitue pour de nombreux travailleurs l’alignement bureaucratique de la CGT sur les positions du PCF. Dans cette situation, la bataille pratique pour la démocratie syndicale, qui sera favorisée par les débats qui vont atteindre les principales centrales, se combine nécessairement avec la propagande pour une centrale syndicale unique des travailleurs.

Les directions syndicales commencent à modérer les revendications pour tenir compte, de façon réaliste, de la nouvelle situation créée par l’échec électoral du PS et du PC. C’est une raison supplémentaire pour lutter pied à pied afin que les revendications ne soient pas révisées en baisse, en expliquant que la classe ouvrière dispose de forces intactes pour faire aboutir ses revendications, à condition de trouver le chemin de l’unité et de la mobilisation.

Les mobilisations nationales de la classe ouvrière seront au bout d’une recomposition de l’offensive ouvrière qui passera momentanément par des luttes sectorielles ou locales.

La bataille pour les revendications et l’unité de la classe ouvrière autour de ses organisations politiques et syndicales est du domaine de l’agitation immédiate. L’explication du nécessaire débouché politique est, dès maintenant, indispensable parce que les travailleurs n’ont pas réellement été défaits à la suite de l’échec électoral de leurs partis et qu’ils ont toujours la force de renverser le gouvernement.

L’unité ouvrière exige toujours l’unité du PS et du PC mais aussi de faire le bilan des six années de pratique de l’Union de la gauche. Elle a été à la fois une coalition avec une organisation bourgeoise et une suite de discussions d’état-major, transformant les travailleurs en spectateurs impuissants. Les leçons à en tirer, ce sont la rupture avec toute organisation bourgeoise qui, à l’exemple d’un Robert Fabre, retourne sa veste un soir d’élection perdue et l’organisation à la base de l’unité, par-delà les divergences d’orientation entre travailleurs socialistes, communistes et révolutionnaires. La leçon à méditer, c’est l’incapacité des travailleurs à peser sur le cours des événements dès que l’espoir du changement est délégué aux directions du PC et du PS.

L’extrême-gauche révolutionnaire avait déjà témoigné de sa présence dans de nombreuses luttes ouvrières, elle a confirmé son influence par un résultat électoral significatif. Mais elle a été en deçà de ses tâches en affrontant divisée, et souvent désorientée, cette échéance politique décisive.

Pour éviter de nouveaux échecs, il faut arracher à l’influence du PC et du PS des secteurs importants de la classe ouvrière. L’unité ouvrière pour chasser le régime ne prendra corps que lorsqu’un parti ouvrier révolutionnaire s’en fera l’artisan effectif et stimulera l’auto-organisation des travailleurs.

Un profond débat stratégique traverse le mouvement ouvrier : au-delà des événements de ces six derniers mois qui ont permis au gouvernement de la Ve République d’être reconduit, c’est un débat sur les moyens d’imposer les solutions ouvrières à la crise qui est engagé. La LCR a mené bataille pour l’unité des travailleurs et de leurs organisations autour de leurs revendications en refusant de choisir entre les responsabilités du PS et celles du PC dans la division de ces deux partis. Dix ans après mai 68, l’ampleur du choc créé par l’échec du PC et du PS crée des conditions favorables à une nouvelle bataille pour la construction du parti révolutionnaire en s’appuyant sur l’expérience et les acquis de la IVe Internationale.

Mars 1978

Lettre hebdomadaire