Entre le 9 et le 20 mai 1974, une partie importante de la classe ouvrière danoise a riposté aux attaques continuelles des partis bourgeois contre les travailleurs en déclenchant une vague de grèves et de manifestations sans précédent dans l’histoire récente de ce pays. Le détonateur de cette vague de grèves fut l’introduction de nouveaux impôts indirects frappant les biens de consommation, ainsi qu’un plan de réductions massives dans les budgets de l’éducation et de la sécurité sociale.
Ces grèves et manifestations de rue, auxquelles des centaines de milliers de travailleurs ont participé, reflètent l’approfondissement de la crise sociale et l’affaiblissement de l’efficacité du régime parlementaire, en tant qu’instrument bourgeois pour attaquer les intérêts de la classe ouvrière. Cette explosion constitue de même une preuve que le Danemark participe à une tendance générale dans les pays impérialistes vers une crise de structure, qui oblige la bourgeoisie à attaquer la classe ouvrière de manière de plus en plus dure, au moyen d’assauts inflationnistes contre les salaires réels, la « politique des revenus », le chômage, la législation anti-grève, etc.
Ces grèves ont signalé la fin du « mode de vie social-démocrate » spécifique du Danemark, et le début d’une manifestation dans ce pays de la tendance européenne des travailleurs à riposter aux attaques dont ils font l’objet au moyen d’actions directes, de grèves locales, d’occupations d’usines, de grèves générales politiques, etc.
La situation parlementaire
Le parti social-démocrate est le parti gouvernemental traditionnel au Danemark. Au début des années 70, du fait de l’activité encore limitée de la classe ouvrière, la social-démocratie s’est efforcée de continuer à administrer le système capitaliste, malgré le fait que les marges de manœuvre économiques commencèrent à se réduire. Le parti social-démocrate était un facteur politique important pour pousser le Danemark vers le Marché Commun en 1972. Lorsqu’il obtint gain de cause, il poursuivit sur sa lancée en déclenchant des attaques contre le niveau de vie des travailleurs.
Le plan stratégique de ce parti pour améliorer la situation économique du capitalisme danois a été et reste le projet dit « de démocratie économique ». Le contenu principal de ce plan consiste à résoudre les problèmes financiers du patronat (besoins de capitaux, besoins d’une main-d’œuvre bon marché surtout pour l’industrie exportatrice) à l’aide de subsides directs de l’État, en échange de quoi la direction syndicale obtiendrait un certain droit de regard sur la distribution de ces fonds. Les ressources disponibles pour ces subsides seraient créées par une épargne forcée imposée à la classe ouvrière, compensée par des mesures de « copropriété » et de « cogestion ».
Ce plan social-démocrate de « démocratie économique » ne reçut pas une réponse très chaude de la part des travailleurs, qui réclamèrent des concessions moins abstraites, en espèces sonnantes et trébuchantes. Les patrons ne se montrèrent pas très chauds non plus.
Ce mécontentement croissant des électeurs en général, y compris des électeurs ouvriers, s’exprima de manière aiguë lors des élections parlementaires du 4 décembre 1973. Ces élections produisirent un glissement vers la droite sur le plan parlementaire. Une des raisons majeures de ce glissement fut le fait que des secteurs de la classe ouvrière, mécontents de l’administration social-démocrate du capitalisme, de l’appareil d’État gonflé de sociaux-démocrates, ainsi que de la hausse des prix et des impôts, votèrent pour le Parti du Progrès de Glistrup, un parti de type populiste qui lança la promesse démagogique d’en finir « avec la bureaucratie et les impôts ».
Onze partis furent représentés dans un Parlement composé de 179 députés. La crise gouvernementale aboutit à la constitution d’un cabinet dirigé par le parti dit « de gauche », un parti libéral-bourgeois d’origine paysanne qui ne détient que 22 mandats de député. Mais, simultanément, la situation économique s’aggrava. Les salaires réels sont sapés par les hausses de prix violentes de l’ordre de 15 à 20 % par an, le taux d’inflation « normal » étant aggravé par les effets de la « crise du pétrole ».
Le gouvernement commença par manœuvrer. En février 1974, il introduisit l’épargne forcée pour les travailleurs et les subsides directs pour les patrons, les sociaux-démocrates collaborant à ce projet. Il prépare actuellement de nouvelles réductions dans le réajustement des salaires (un système déjà insuffisant d’adaptations périodiques « automatiques » aux hausses des prix). Le chômage augmente dans l’industrie de la construction. L’élément suivant dans l’attaque de la bourgeoisie fut d’imposer des droits de douane et des impôts indirects accrus sur certains biens de consommation, et de réduire les dépenses gouvernementales. Les partis parlementaires étaient en train de conduire des négociations permanentes pour constituer la majorité nécessaire à l’application de ces projets.
Mais avant même qu’il ne soit certain que le gouvernement puisse gagner la majorité nécessaire, des secteurs de la classe ouvrière déclenchèrent des grèves spontanées et commencèrent à descendre dans la rue, rejetant le jeu parlementaire. Il faut souligner que les grèves partirent des entreprises généralement dominées par la social-démocratie.
Les chantiers navals de Lindøe d’Odense, où les syndicats sont contrôlés par la social-démocratie, furent la scène des premières actions, le 9 mai. La grève de masse fut déclenchée le 13 mai — encore avant que le Parlement n’eût tranché.
Ce ne furent pas seulement les secteurs traditionnellement les plus combatifs qui se mirent en grève, tels les chantiers navals et brasseries de Copenhague. Le mouvement s’étendit à des secteurs qui ne participent généralement point à l’action directe : des milliers d’employés, les fonctionnaires, etc.
Les grèves s’étendirent aussi géographiquement ; elles atteignirent presque le niveau de grèves générales dans certaines villes de province. À Copenhague, où les grèves englobèrent des centaines de milliers de personnes, le mouvement atteignit son point culminant avec des manifestations de masse devant le Parlement, regroupant de 60 000 à 80 000 personnes le 13 mai, ainsi que le 16 mai.
Combativité ouvrière et illusions parlementaires
Cette mobilisation massive échappa au contrôle du parti social-démocrate et à celui de la confédération syndicale L.O. La pression fut telle que les sociaux-démocrates furent obligés de refuser de participer à l’accord gouvernemental, ce qui conduisit à la constitution d’une majorité de droite au Parlement.
Les mobilisations ouvrières reflétèrent le début de désintégration de la confiance dans le système du parlementarisme bourgeois. La prise de conscience de la nécessité de luttes indépendantes des travailleurs pour obtenir des résultats fut accélérée. La classe ouvrière manifesta sa méfiance fondamentale à l’égard du gouvernement. La grève politique souleva la question de savoir au service de quelle classe le gouvernement doit fonctionner, au service de la bourgeoisie ou au service du prolétariat. Les grèves reflétèrent également la détermination des travailleurs à ne pas payer les frais de la crise du capitalisme. Mais la mobilisation ne répondit pas à la question de savoir de quelle façon cette détermination allait être appliquée en pratique.
Les grèves et manifestations rejetèrent les pratiques habituelles de collaboration de classe, à travers lesquelles la social-démocratie collabore avec les partis bourgeois et les organisations patronales en vue d’essayer d’administrer l’État bourgeois. Mais, en même temps, des décennies de passivité et de domination réformiste sur la classe ouvrière se sont fait sentir de diverses manières. La grève était faiblement organisée au niveau des entreprises individuelles. Il n’y eut point de discussions politiques organisées. Des slogans qui donnèrent à la lutte une orientation parlementaire (comme par exemple le mot d’ordre « Glistrup à la porte (du parlement) ») dominèrent. De temps en temps l’appel « Knud au pouvoir » fut entendu (Knud Jespersen est le président du PC danois). Cela ouvrit la possibilité pour le PC de conduire la lutte vers des canaux parlementaires, ou de l’arrêter complètement. Il va sans dire que la direction du PC utilisa à fond ces possibilités.
Des événements spécifiques, et diverses déclarations, démontrèrent la force des illusions parlementaires. Outre l’activité parlementaire du parti social-démocrate lui-même, Thomas Nielsen, président de L.O. et social-démocrate, affirma que les grèves ne furent que le reflet de « l’hystérie communiste ». Le Parti Socialiste Populaire (S.F. — Socialistisk Folkeparti), un parti social-démocrate de gauche, réclama, il est vrai, une grève générale politique. Mais S.F. ne dispose point d’un appareil syndical pour organiser une grève générale. Pour cette raison (qui correspond par ailleurs à toute une orientation idéologique), S.F. concentra de même ses efforts sur le terrain parlementaire. En pratique, même les militants syndicalistes de ce parti n’appuyèrent pas tous l’appel en faveur de la grève générale (ceci s’applique par exemple au président du syndicat des ouvriers des brasseries de Copenhague, Holger Foss).
Pour ces raisons, le facteur décisif dans la direction de la grève fut le PC et un groupement appelé « Formandsinitiativet » (Initiative des Présidents), qui regroupe quelque vingt présidents de sections syndicales professionnelles de Copenhague, au sein desquels l’influence du PC est prédominante. Les grèves éclatèrent de manière spontanée. Mais, parce qu’aucune direction de rechange n’apparut, le PC et le Formandsinitiativet furent les seuls facteurs de centralisation.
Ce rôle « dirigeant » commença dès la manifestation de masse de Copenhague du 13 mai. Les discours furent prononcés par Knud Jespersen et par un président de section syndicale membre du PC, de même que par certains membres de S.F. Ils condamnèrent le gouvernement, appelèrent le parti social-démocrate à ne conclure aucun accord avec le gouvernement et réclamèrent de nouvelles élections. Aucune proposition ne fut avancée quant à l’organisation et à la poursuite de la lutte.
Le 16 mai, après que l’accord fut conclu au Parlement, une nouvelle manifestation de masse se rassembla devant le siège du Parlement. L’opinion en faveur de la grève générale se renforça parmi les travailleurs. Mais les « dirigeants » ne présentèrent de nouveau aucune stratégie générale de lutte. Aucun des orateurs — la plupart desquels étaient membres du PC — ne fit une quelconque proposition quant au développement de la lutte. La grève générale ne fut même pas mentionnée.
Jan Andersen, dirigeant du PC et président du meeting, décida que trop de résolutions lui étaient parvenues venant des entreprises pour pouvoir les lire au meeting. L’après-midi, le Formandsinitiativet convoqua une réunion des délégués d’atelier (shop stewards) des entreprises de Copenhague. Si une résolution en faveur de la grève générale avait été votée par cette assemblée, celle-ci serait devenue une réalité. Le mouvement de protestation aurait reçu un stimulant puissant. De nouveaux travailleurs s’y seraient joints, non seulement à Copenhague mais en province également.
Mais le PC ne désirait point de grève générale. La réunion se déroula donc d’après un scénario bien connu. Jørgen Jensen, président d’une section de Copenhague du syndicat des métallurgistes et membre dirigeant du PC, ouvrit la discussion en attaquant le projet de loi fiscale injuste du gouvernement. Il expliqua que les travailleurs devraient réclamer des compensations aux patrons. Il fallait poursuivre la lutte dans chaque usine séparément pour obtenir une augmentation de salaire de 2 kroner l’heure (environ 2,2 FF, 18 FB, 1,5 FS). Il fut interrompu à plusieurs reprises par le cri « Grève générale ! Grève générale ! ». Il déclara alors que la situation n’était pas « mûre » pour un tel mot d’ordre et qu’il était nécessaire d’attendre de nouvelles élections.
Beaucoup de délégués d’usines prirent la parole, confirmant que leurs compagnons de travail attendaient des initiatives en faveur de la grève générale. Le président de la délégation d’usine de Burmeister & Wain, chantier naval et usine de moteurs, la plus grande entreprise métallurgique du pays, fut obligé de lire la résolution votée par les ouvriers de l’entreprise en faveur de la grève générale (lui-même fait partie du PC). Les ouvriers des brasseries, les dockers, les boueux et autres réclamèrent un appel en faveur de la grève générale.
Mais Jensen termina précipitamment la réunion en « résumant » la discussion par une répétition de tout ce qu’il avait affirmé dans son discours d’ouverture. Les ouvriers devraient se battre pour une augmentation du salaire de 2 kroner l’heure ; c’est tout. Malgré des protestations vigoureuses qui fusèrent de la salle, ce fut le mot de la fin. Bien que des grèves continuèrent pendant plusieurs jours, la démobilisation était entamée. Le gouvernement put survivre à la crise.
À travers le parlement
La tactique suivie par le PC au cours du mouvement de grève est la conséquence logique de la « stratégie antimonopoliste » de ce parti. Cette stratégie ne vise pas la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, mais bien l’établissement d’une « démocratie avancée » qui devrait être réalisée à travers le parlement.
Le projet du PC vise la conquête d’une majorité parlementaire grâce à une alliance avec la social-démocratie (et peut-être avec S.F.), fondée sur un programme minimum commun appelant à élargir « la démocratie ». Afin de réaliser cette « majorité travailliste », le PC doit exercer une pression sur la social-démocratie pour qu’elle abandonne sa politique de gérer directement le système capitaliste. Cette pression doit porter ses fruits, en partie grâce à la conquête de positions clés au sein de la hiérarchie syndicale, une activité avec laquelle le PC a eu quelque succès. Un autre moyen d’exercer une pression sur la social-démocratie, c’est l’envoi d’innombrables délégations d’étudiants, d’ouvriers d’usines, de syndicalistes, etc., au groupe parlementaire social-démocrate.
Les élections et l’activité parlementaire constituent la seule perspective du PC : cela fut amplement confirmé par l’interview que Jørgen Jensen accorda le 27 mai au journal bourgeois Politiken. En réponse à la question de savoir s’il n’est pas inadmissible de déclencher des grèves et des manifestations contre un gouvernement appuyé par une majorité parlementaire, Jensen répondit : « Si par majorité vous désignez la majorité des électeurs, alors nous ne disposons pas d’une majorité aujourd’hui. Il n’y a pas de doute à ce propos. Nous le savons parfaitement. Voilà pourquoi nous autres, dirigeants syndicalistes, nous n’étions pas prêts à appuyer la demande d’une grève générale ». S’il y a une majorité bourgeoise au Parlement, la classe ouvrière ne devrait pas organiser une grève générale pour défendre ses intérêts ? Pour le PC danois, la seule voie possible pour améliorer le sort de la classe ouvrière, c’est à travers le parlement.
Démobilisation et non démoralisation
La première montée de la lutte a ainsi été freinée. La mobilisation fut arrêtée. Mais il n’y eut pas de réelle démoralisation. Ceci est important, car il faudra des manifestations plus efficaces dans l’avenir rapproché. Une certaine instabilité persiste au parlement. Le problème principal qui se pose dans l’immédiat est celui concernant la loi sur le logement. À ce propos, un accord préliminaire a été conclu, incluant la social-démocratie. Il y a aussi un problème fiscal aigu : réductions budgétaires, augmentation de 20 % de l’impôt sur la consommation.
Il n’est pas certain que le gouvernement puisse acquérir une majorité ferme sur ces questions. Il utilise la « menace » de nouvelles élections pour imposer ses solutions. Il est possible qu’il y ait de nouvelles élections en automne, avant la fin des négociations sur le renouvellement des conventions collectives entre L.O. et la fédération patronale.
Cela ne signifie pas que les élections aboutiront à une « majorité travailliste » composée de sociaux-démocrates, de S.F. et du PC. Comme il n’y a pas d’autre solution de rechange pour les ouvriers, le PC gagnera sans doute des sièges. Mais il est probable que le vote total des partis ouvriers restera inférieur à 50 %. Et la social-démocratie poursuit son orientation de collaboration avec les partis bourgeois du centre, ainsi qu’une véritable guerre contre le PC au sein des syndicats.
Indépendamment des développements parlementaires, la classe ouvrière fera face à des problèmes vitaux, qui provoqueront de nouveaux affrontements.
1. La question des salaires. Malgré le mécontentement général de la classe ouvrière avec le détournement des mobilisations de mai vers des luttes salariales « traditionnelles », il y aura davantage de luttes sur le front des salaires. Ceci est dû partiellement au fait que les travailleurs chercheront à compenser les effets des décisions gouvernementales qui réduisent le niveau de vie, partiellement au fait que des négociations centrales pour de nouveaux contrats collectifs seront intensifiées pendant l’automne.
2. Le chômage. Dans l’industrie du bâtiment, il y a un taux de chômage de 20 à 30 %. D’autres secteurs de la classe ouvrière seront probablement aussi frappés par des augmentations du chômage.
3. Arbejdsretten (le Tribunal des Relations Industrielles). Le patronat a menacé d’imposer des amendes à 40 000, ou même à 70 000 travailleurs, pour « grève illégale » entre le 9 et le 20 mai. S’il essaye de mettre en application cette menace, les travailleurs répondront certainement avec une autre vague de grèves massive. La grève générale sera de nouveau à l’ordre du jour.
Mais quel que soit le cours effectif des événements, il est nécessaire de résumer les leçons des grèves de mai, et d’examiner la ligne de rechange que les marxistes révolutionnaires avaient avancée au cours des grèves.
La ligne du R.S.F.
Le déroulement des grèves a manifesté deux faiblesses principales. D’abord, l’absence d’une orientation effective à la base dans les entreprises individuelles au cours de la grève. Des discussions majeures ne se sont produites parmi les travailleurs que dans quelques rares cas. Il n’y eut point d’élection de comités à la base pour coordonner l’action. Aucune solution de rechange ne fut présentée par rapport à la désorganisation et à la direction bureaucratique au sommet. Ensuite, les illusions parlementaires furent un facteur qui contribua à entraver l’apparition d’une ligne en faveur de la centralisation de la lutte. L’absence d’organismes de base a contribué à la victoire des manœuvres autour de la revendication de 2 kroner l’heure. Elle a entravé le développement du large mécontentement politique et d’une compréhension claire des perspectives de la lutte.
La R.S.F. (Revolutionære Socialisters Forbund — Ligue Socialiste Révolutionnaire), section danoise de la IVe Internationale, a avancé une ligne opposée à l’orientation réformiste-bureaucratique au cours de la lutte. La ligne de la RSF correspondait à la fois aux besoins objectifs de la classe ouvrière et à la conscience subjective des couches les plus avancées de la classe ouvrière. Elle correspondait de même aux besoins de poursuivre la lutte sur une base politique plus claire, après la période de démobilisation qui succéda aux grèves de mai.
La R.S.F. a expliqué qu’une « pression » limitée sur la social-démocratie ne pourrait aboutir, dans la meilleure des hypothèses, qu’à des résultats de courte durée en ce qui concerne son alliance parlementaire avec des partis de droite. Seule la force massive de la classe ouvrière, exprimée à travers une grève générale, serait capable de briser le plan gouvernemental et de renverser le gouvernement. Le thème principal de notre propagande et agitation après l’éclatement des grèves spontanées fut la nécessité d’organiser une grève générale politique.
Simultanément, nous avons expliqué qu’il devrait s’agir d’une grève générale démocratiquement organisée, grâce à la constitution de comités de base dans toutes les entreprises. Ces comités devraient surgir d’assemblées générales dans les entreprises, avec la participation active de tous dans la discussion et dans la prise des décisions. Ces comités d’action pour organiser la lutte, conformément aux décisions des assemblées générales de grévistes, devraient être élus au cours de ces assemblées. Des contacts devraient être établis entre les comités des différentes entreprises afin de coordonner la lutte. Voilà la condition organisationnelle pour assurer l’unité et la force de frappe nécessaires de la grève.
Une grève générale efficacement organisée de cette manière aurait été capable de balayer l’accord entre les partis bourgeois et le gouvernement. Elle aurait exprimé le refus de la classe ouvrière dans son ensemble de subir l’attaque de la bourgeoisie ou d’assumer une responsabilité quelconque pour les projets d’accroissement des profits capitalistes. Elle aurait permis de rassembler la force organisée de la classe ouvrière, ce qui aurait facilité l’affaiblissement des illusions parlementaires.
Une grève générale victorieuse aurait modifié de manière décisive les rapports de forces sociaux en faveur de la classe ouvrière. Elle aurait placé les travailleurs dans une position qualitativement meilleure pour les affrontements futurs — ce qui n’a pas résulté des grèves larges mais fragmentaires et non organisées.
Un troisième élément dans la propagande et l’agitation de la R.S.F. fut d’insister sur le fait qu’il ne fallait pas concevoir la lutte comme dirigée seulement contre un projet gouvernemental particulier, mais comme liée à des luttes pour des revendications concernant salaires, conditions de travail et licenciements dans toutes les entreprises. Nous avons expliqué qu’il fallait considérer cette lutte comme faisant partie d’un effort de plus longue durée pour renforcer la puissance organisée de la classe ouvrière, pour qu’elle puisse rejeter toute « politique des revenus » et toutes les attaques des patrons et du gouvernement.
Après la démobilisation initiale, les travailleurs et les marxistes révolutionnaires sont actuellement confrontés à une série de nouvelles tâches. Des luttes locales doivent être préparées. Des organismes effectifs de base doivent être créés au cours de ces luttes, y compris des comités élus dans les conflits limités à une seule revendication. La lutte pour défendre le pouvoir d’achat des salariés doit être rendue plus efficace de cette manière.
S’il est vrai que la revendication d’augmenter le salaire horaire de 2 kroner a été avancée pour détourner la lutte d’objectifs plus larges, nous ne devons évidemment pas abandonner la lutte sur le terrain des salaires. Il faut exiger des augmentations des salaires. Mais il faut combiner cela avec d’autres revendications.
Le système de travail à la pièce, utilisé pour diviser les travailleurs sur les lieux de travail et pour accélérer les cadences, doit être combattu. L’augmentation des salaires ne doit pas aboutir à une accélération des cadences. C’est pourquoi nous exigeons une augmentation générale des salaires pour tous les travailleurs, combinée avec la lutte pour organiser le contrôle ouvrier sur le système des salaires et sur l’organisation du travail, pour pouvoir effectivement rejeter toutes les formes de calcul des salaires qui sèment la division, toute accélération des cadences, toutes les conditions de travail dangereuses et insalubres.
À travers des comités démocratiquement élus dans les entreprises, nous devrons pouvoir entamer la lutte pour l’ouverture des livres de compte et pour le contrôle des prix de revient et de vente. Ainsi, nous attaquerons le « droit divin » des patrons de diriger la production. Nous préparerons la lutte pour une réelle échelle mobile des salaires, qui compensera toutes les pertes de pouvoir d’achat causées par l’inflation.
Pareille organisation de la lutte préparera la négociation pour le renouvellement des conventions collectives en automne 1974 et au début de 1975. Elle permettra de rejeter toute forme de « politique des revenus », et de combattre tout affaiblissement des accords en vigueur sur l’adaptation périodique des salaires au coût de la vie, à l’initiative de la Lønprisudvalget (Haute Commission des Prix, organisme qui est censé « préparer » les négociations salariales).
Confrontés avec la menace d’augmentation du chômage, nous devons renforcer la solidarité entre les travailleurs immédiatement menacés de licenciement, et ceux qui ne le sont pas. De cette manière, nous serons capables de créer les conditions favorables à une lutte contre la chute du taux de l’emploi, axée autour des revendications suivantes : pas de licenciements ! Pas d’heures supplémentaires ! Réduction du rythme de travail ! Semaine de travail réduite sans réduction du salaire hebdomadaire ! (Cette dernière revendication a été reprise par la section des ouvriers du bâtiment au sein du Syndicat Danois des Manœuvres et des Ouvriers spécialisés.)
Aux menaces de poursuites judiciaires devant le Tribunal des Relations Industrielles, nous devons opposer un mouvement de solidarité parmi tous les travailleurs. Pas un ouvrier ne doit être condamné par le Tribunal pour faits de grève ! Boycottons ce Tribunal ! Refusons de payer les amendes ! Si les patrons essayent de déduire les amendes des salaires, nous devrons nous mettre en grève immédiatement !
Voilà la voie pour préparer une riposte ouvrière active aux nouvelles attaques de la bourgeoisie contre la classe ouvrière, auxquelles il faut s’attendre. C’est à travers le développement de luttes de ce type que l’orientation purement parlementariste du mouvement ouvrier pourra être modifiée.
Juillet 1974