Nous publions ci-dessous une interview d’un camarade chilien de la IVème Internationale, arrêté deux semaines après le coup d’État militaire et qui a réussi à sortir du Chili après 11 mois d’emprisonnement. Dans cette interview, il aborde essentiellement deux questions : tout d’abord les rapports entre les mobilisations ouvrières et les partis de l’Unité Populaire et, ensuite, le type de préparation face à un éventuel coup d’État que chacun prévoyait après le tancazo du 29 juin 1973.
Question. — Peux-tu nous parler concrètement des rapports entre les partis de l’Unité Populaire et les mobilisations ouvrières au cours des trois années du gouvernement d’Allende ?
Réponse. — Au cours de la première période de l’UP on permit certaines initiatives de la part des travailleurs, tant industriels qu’agricoles, qui commencèrent, à des rythmes différents, des expériences d’administration et de contrôle ouvrier. L’équipe dirigeante de l’Unité Populaire n’avait toutefois pas une vision claire de ce qu’était l’État et des rapports de force. Le contrôle des appareils de partis et des syndicats ne pouvait pas se manifester plus nettement. Durant cette première année on essaya, dans tous les secteurs, de faire des expériences nouvelles. Étant donné la paralysie du pays il fallut prendre des mesures d’urgence. Ce fut une période d’initiatives au cours de laquelle on laissa faire les travailleurs. La poussée des travailleurs était si forte que la bureaucratie syndicale et politique ne put pas ou ne voulut pas la contrôler, on ne voyait pas comment le faire.
Mais, dès la seconde année, l’appareil d’État, pénétré par l’Unité Populaire, et la bureaucratie des partis commencèrent à faire sentir leur domination. Le PS, par exemple, s’était transformé en une véritable agence d’emploi. La soi-disant « Commission des Charges » du Comité Central du PS remettait des documents et les chefs de service étaient obligés d’employer les personnes recommandées. Ceci s’étendit à tous les secteurs de l’industrie, du bâtiment, etc. Plus tard, lors de la répartition des secteurs de l’économie, les partis politiques se distribuèrent les responsabilités. Au cours de la seconde année une couche bureaucratique s’imposa violemment contre les initiatives des masses. Dans le secteur textile, par exemple, les chefs qui avaient initialement pris en charge ce secteur furent déplacés. Ils furent remplacés par un Comité du Textile composé de représentants des partis de l’UP. Ils paralysèrent ainsi peu à peu le secteur textile. Dans le secteur de la construction le même processus se développa. On remplaça les responsables par des partisans inconditionnels du PS et cela amena également une paralysie du secteur du bâtiment.
Dans le secteur textile, les avantages remis aux travailleurs — en mètres de toile remis chaque semaine à chaque ouvrier — détournaient l’attention de ceux-ci, qui, ainsi, ne cherchaient pas à obtenir d’autres avantages. Le PC et le PS se limitèrent fondamentalement à présenter des revendications similaires à celles de la période antérieure (très élevées, pour obtenir, en fin de compte, ce qu’on voulait atteindre), à présenter des cahiers de revendications à leur propre gouvernement. Les dirigeants des partis de l’UP incitaient les ouvriers à élever leurs revendications de façon démesurée, mais, cependant, un secteur de l’industrie du bâtiment, les chantiers Nueva Habana et Puente Alto, réagit contre cela, comprenant la folie des dirigeants syndicaux et l’arrivisme relatif des ouvriers, et développa une opposition de gauche parmi les travailleurs de la construction pour éviter qu’ils se tournent de nouveau uniquement vers les problèmes purement économiques et abandonnent les problèmes politiques qui étaient les plus importants. La majorité des travailleurs fut détournée vers les revendications économiques et non vers le problème que tout le monde voyait, à savoir l’accentuation permanente des contradictions fondamentales. Cette couche de bureaucrates, envoyés dans tous les secteurs de l’économie, agissait en imposant ses instructions ; ainsi la participation des travailleurs dans le fameux Statut de Participation était pratiquement une forme de compromis des travailleurs avec l’administration, qui s’imposait par le haut et qui était, en général, une mauvaise administration. Mais les travailleurs commençaient à remplacer cette administration par leur contrôle, ils avaient appris et compris qu’ils pouvaient diriger eux-mêmes les industries et résoudre les problèmes.
Dans certains secteurs, il existait une volonté assez nette d’en finir avec les bureaucrates politiques et syndicaux. Dans le secteur agricole ce phénomène se développa plus lentement, les paysans et travailleurs agricoles souffraient de l’intervention des assesseurs et coordinateurs, mais pas au même rythme que le secteur du bâtiment, par exemple, où, dès la seconde année de l’UP, la paralysie des chantiers était quasi générale. Dans les derniers mois, le manque à gagner se montait à 70 %, et le nombre d’ouvriers qui n’avaient rien à faire, en dehors de recevoir leur salaire, était très élevé.
De plus, quand ces mêmes bureaucrates qui avaient paralysé les industries appelèrent à défendre le gouvernement (lors des accusations constitutionnelles lancées contre les ministres, par exemple), les travailleurs se mobilisèrent chaque fois moins, parce qu’ils ne voyaient pas pourquoi défendre ces bureaucrates qu’ils avaient vu s’élever d’un niveau économique très bas et, en quelques mois, utiliser de bonnes voitures, acheter des maisons dans les « beaux quartiers » et s’adonner ostensiblement à la « dolce vita ». Tels étaient les représentants des partis de l’UP ; tous n’étaient pas semblables, certains travaillaient honnêtement, se liaient avec les ouvriers, mais ils étaient très peu et, dans la réalité, les travailleurs et les ouvriers voyaient croître une couche bureaucratique qui les paralysait.
Le phénomène de bureaucratisation et de dégénérescence se produisit dans le secteur de la production et de l’administration publique. Étant donné les réglementations légales (lois sur l’inamovibilité des fonctionnaires, approuvée durant le gouvernement Frei) l’UP ne pouvait pas placer plus de 2 % de fonctionnaires sans démonter tout l’appareil. Elle imposa seulement les fonctionnaires les plus proches du président, éléments qui s’intégrèrent à l’appareil bureaucratique antérieur, qui était déjà assez engorgé, et créèrent de nouvelles entraves.
Au cours de la seconde année de l’UP, la bureaucratie qui était déjà importante numériquement augmenta encore plus. Rien ne pouvait être fait sans consultation préalable des commissions politiques des différents partis ; un directeur d’une quelconque institution publique ne pouvait rien résoudre sans appeler auparavant Morandé (la rue où se trouvait le Palais présidentiel de la Moneda) ou San Martín ou Teatinos (où se trouvaient les sièges des comités centraux des partis communiste et socialiste respectivement). Au cours de la première période on permettait de violer les règlements de l’appareil précédent, mais, par la suite, les nouveaux bureaucrates réglementèrent tout et paralysèrent ainsi pratiquement tout le secteur social. Les rapports entre les ouvriers, les pobladores et le gouvernement devinrent plus difficiles, le Ministère du Travail fut occupé à plusieurs reprises par les travailleurs, pour faire aboutir leurs démarches, ce qui n’était jamais arrivé au cours de la première année. Il y eut un changement brusque dans les rapports entre l’État, les partis et les travailleurs. Il se produisit une phase de décomposition qui était trop visible pour les travailleurs, dans tous les secteurs, et qui entraîna la démobilisation. Le nombre de fois où les travailleurs furent appelés à descendre au centre de la ville en pèlerinage, comme on disait, en pèlerinage devant « San Chicho » (Allende), et une fois là crier « Vive le Chicho » et se voir obligés à retourner chez eux entraîna une certaine usure.
Q. — Après le tancazo manqué du 29 juin, tout le monde parlait de l’éventualité d’un coup d’État, mais que firent concrètement les partis de l’UP et des autres formations pour préparer les masses à riposter à une telle éventualité ?
R. — Après le tancazo de fin juin 1973, il était clair pour tout le monde que le coup d’État approchait, et le problème était de s’y préparer. Mais, au cours de cette période se produisit une séparation encore plus grande entre les partis et la base. On discutait au sommet, entre le gouvernement et la démocratie chrétienne, pour essayer de trouver une solution. On discutait également avec les généraux, dans cette période au moins. Ce que d’ailleurs le MIR fit également. Les travailleurs étaient conscients de la nécessité de faire quelque chose ; ils créèrent donc des comités de vigilance dans les usines, sur les chantiers, mais, à cause de la loi sur le contrôle des armes, ils ne pouvaient qu’essayer de s’organiser et ils réussirent, par exemple, à repousser quelques assauts du Commando Rolando Matus qui agissait en toute impunité. Les dirigeants syndicaux et des partis répétaient sans cesse aux travailleurs qu’il n’y avait pas de raison de se préoccuper, que « les généraux dorment, que les militaires sont démocrates, qu’il est certain qu’il y a des secteurs fascisants, mais qu’ils sont contrôlés, et que le parti organisera, le moment venu, la défense ».
Dans tous les cas cette période fut assez agitée du point de vue des travailleurs. Les cordons industriels stimulèrent une certaine mobilisation ; pas très large car ils étaient déjà chapeautés par une couche bureaucratique de la CUT (Central Única de los Trabajadores — Confédération Unique des Travailleurs) et des partis. Ils avaient été légalisés et intégrés comme des éléments accessoires à la CUT. Cependant les cordons ne représentaient qu’une tentative.
Q. — Quand le coup d’État a éclaté le 11 septembre, comment ont réagi les travailleurs et les différentes organisations politiques ? On a écrit beaucoup de choses, souvent contradictoires, sur la résistance au coup ; peux-tu nous donner des éléments concrets sur la réalité et la force de cette résistance ?
R. — D’après les informations données par ceux qui y ont participé, la résistance s’est produite principalement dans les cordons (Cerrillos et Vicuña Mackenna en particulier) et dans la zone agricole de la périphérie de Santiago. Les ouvriers organisèrent la résistance là où ils le pouvaient ; ainsi dans le Cordon Cerrillos, ils bloquèrent les rues, distribuèrent des armes et affrontèrent les militaires. Mais ils agirent seuls, sans aucune directive, sans coordination. Dans leur majorité, il s’agissait de travailleurs jeunes, de tous les partis et sans parti, et pas seulement des militants du MIR et des organisations révolutionnaires. Au centre de la ville la résistance se développa exclusivement au Ministère des Travaux Publics, les sièges des partis furent détruits tôt dans la matinée.
Les travailleurs n’abandonnèrent pas leurs lieux de travail, malgré l’ordre de « retraite stratégique » qui arriva le soir du 11, et beaucoup ne pouvaient pas y croire et attendirent deux ou trois jours que leurs dirigeants les appellent à l’action. Ensuite, les militaires entrèrent dans les usines et transférèrent ceux qui s’y trouvaient dans les camps de concentration ; et là où les travailleurs résistèrent ils furent massacrés. Parmi les détenus du Stade National, près de 90 % étaient des ouvriers jeunes de moins de trente ans.
La seule question que l’on entendait quand de nouveaux groupes de prisonniers arrivaient était : « De quelle usine venez-vous ? »
En ce qui concerne la participation du MIR à la résistance, on peut dire que ces militants participèrent dans le secteur textile et dans le Cordon Cerrillos, mais plus par initiative individuelle que selon une direction centralisée. Apparemment aucun système de liaison n’avait subsisté. D’après les informations des propres militants du MIR prisonniers, on peut dire qu’il n’y eut aucune planification, ni de défense ni de contre-offensive. Ce furent les militants de base qui agirent, la direction du MIR n’apparut nulle part et il n’y eut pas d’action concertée. Dans la zone agricole autour de Santiago, les militants du MIR participèrent également, mais de la même façon qu’en ville. À Santiago, les campements et les poblaciones que l’on disait contrôlés par le MIR ne réagirent pas non plus.
Le phénomène ne fut pas partiel, il se produisit dans tous les secteurs ; il ne toucha pas certains partis, il fut général. Il existait partout un certain fatalisme, ce fut pratiquement une reddition.
La ville de Santiago, ce qu’on appelle le Grand Santiago, a une population d’environ 3 millions d’habitants ; dans le seul secteur de la construction il y avait 40 000 ouvriers, cependant, un contingent de pas plus de 20 000 soldats fut capable de prendre le contrôle de la ville en quelques heures.
Les travailleurs se trouvaient dans leurs lieux de travail ou s’y rendaient quand ils apprirent la nouvelle du soulèvement militaire de Valparaíso. Ils étaient tous prêts à répondre à l’appel de leurs dirigeants syndicaux et politiques, mais cette attente resta vaine.
Les conditions pour résister au coup d’État existaient ; tout d’abord les travailleurs avaient la volonté de se défendre, comme ils le montrèrent, de fait, de leur propre initiative dans les rares endroits où ils avaient les moyens d’affronter les militaires.
Jusqu’à une heure avancée de la matinée du 11, on pouvait également disposer de moyens de communication, preuve en est que Allende lui-même s’adressa au moins deux fois au pays à la radio. Mais pas pour donner les directives que les ouvriers et les paysans attendaient, mais au contraire pour les appeler au calme et leur demander de ne lancer aucune action qui pourrait amener le massacre, massacre qui ne fut pas évité en fin de compte. Aucun dirigeant de l’UP et des autres mouvements n’utilisa les moyens de communication pour appeler les travailleurs à lutter. Les appareils armés des partis et des mouvements ne donnèrent pas non plus aux travailleurs les armes dont ils disposaient, si ce n’est dans de très rares endroits.
Il faut rechercher l’incapacité de cette direction à accomplir sa tâche dans la vieille tradition réformiste, tradition de dizaines d’années de défiance enracinée envers la classe ouvrière, de méfiance envers l’initiative des travailleurs de la part de ces dirigeants qui ont, pendant longtemps, administré le prolétariat dans leurs propres intérêts. Face à un coup d’État que tout le monde prévoyait à brève échéance, ils ont paralysé les initiatives de la classe ouvrière, ils l’ont appelée à « faire confiance à l’armée professionnelle » qui respecterait « la constitution et les lois », et refusèrent à plusieurs reprises de remettre aux travailleurs les armes qu’ils demandaient, et cherchèrent obstinément à réaliser des alliances de classe avec la démocratie chrétienne.
Mais les travailleurs et les paysans chiliens les ont vu agir, et pas seulement le 11 septembre, mais au cours des trois années de gouvernement de l’Unité Populaire. Et parmi les « prisonniers de guerre », la Déclaration de Rome, signée par les partis de l’Unité Populaire en exil, a été très mal accueillie : « Ils répètent toujours la même chose, mais ils ne disent pas un mot pour expliquer que ce n’est pas le socialismo qui est mort au Chili… »
Octobre 1974