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Belgique : grève exemplaire dans la verrerie

par Denis Horman

La grève des travailleurs du verre plat, qui a entraîné à partir du 8 mai et dans un même combat plus de 4000 travailleurs des secteurs verre-à-vitre, glacerie et miroiterie de la région de Charleroi et du Centre (Houdeng), et qui fut rejointe à partir du lundi 13 mai par les verriers (et à ce moment, l’ensemble du secteur verre-à-vitre) de Mol et de Zeebrugge en Flandre, s’est terminée le 27 mai, à Charleroi et à Zeebrugge, à la suite d’un référendum donnant (pour la région de Charleroi et du Centre) 63,7 % de votants pour la reprise du travail.

Cette grève est, à coup sûr, une des plus importantes des dix dernières années en Belgique, même si la presse, la radio, la télévision et les organisations ouvrières traditionnelles ne lui ont pas donné l’écho qu’elle méritait. C’est la première fois que le secteur verrier connaît une grève d’une telle ampleur, grève régionale simultanément dans trois sous-secteurs verriers, grève nationale dans le verre-à-vitre, entraînant plus de 6000 travailleurs dans la lutte.

De ce conflit se dégagent deux autres constatations essentielles qui ne manqueront pas d’avoir des conséquences importantes pour les prochains combats :

  • en imposant la réintégration immédiate et sans conditions d’un militant syndical de Multipane (petite entreprise de la région de Charleroi dépendant du trust Glaverbel), les verriers de Charleroi ont prouvé qu’il était possible de barrer la route aux sociétés multinationales, en l’occurrence Glaverbel-Mécaniver (filiale du groupe français B.S.N.), dans leurs attaques continuelles contre les libertés syndicales ;
  • pour la première fois depuis 1932 (grève des mineurs), les verriers de Charleroi ont créé dans chaque entreprise des comités de grève et les ont fédérés dans un comité régional de grève. Ces méthodes de lutte, avec lesquelles la classe ouvrière européenne renoue depuis quelques années, furent à la base des deux victoires des travailleurs du verre : la réintégration du militant syndical et les concessions du patronat sur le cahier de revendications.

1. Un terrain préparé

La grève de mai 74 avec, dans la région de Charleroi, la constitution de comités de grève dans pratiquement toutes les verreries en grève, l’occupation de la moitié d’entre elles, l’élection d’un comité régional de grève, ne sont pas le fruit du hasard, ou des résultats de la spontanéité de la masse des travailleurs, même si cette spontanéité fut surprenante en initiative et combativité.

Cette action exemplaire, qui suscite de plus en plus d’intérêt chez les travailleurs d’avant-garde, est principalement le fruit d’un travail lent et persévérant, entrepris depuis une dizaine d’années, par une poignée de syndicalistes d’avant-garde de Glaverbel, et en particulier à Glaverbel-Gilly (près de Charleroi). Ces militants se regroupèrent, dès le point de départ, autour d’un bulletin « La Nouvelle Défense », vendu régulièrement dans plusieurs verreries, et développant la ligne du syndicalisme de combat par la mise en avant de mots d’ordre clairs et efficaces, face à chaque problème se posant aux travailleurs du secteur verrier.

La grève de mai 74 est l’aboutissement de ce travail en profondeur mené par les camarades de la « Nouvelle Défense », travail qui a porté sur les axes suivants.

Le contrôle ouvrier

Parce qu’il oppose aux impératifs de la rentabilité et du profit les intérêts des travailleurs, le contrôle ouvrier ne s’obtient pas dans les textes mais s’arrache dans l’action directe et organisée. Il s’exerce dans les luttes concrètes en partant des préoccupations immédiates des travailleurs. Son application ne sera effective que dans la mesure où les travailleurs seront directement concernés et organisés, et cela dans l’entreprise en premier lieu.

Cette dynamique du contrôle ouvrier, les militants de la « Nouvelle Défense » et les travailleurs de Glaverbel-Gilly l’ont bien saisie. Ils l’ont mise en pratique dans la défense de l’emploi en particulier, en montrant que cette bataille passe inévitablement par le contrôle ouvrier : vérification de la comptabilité et des bilans non seulement sur la base de chiffres mais sur les lieux mêmes de travail (par exemple, l’établissement par « la Nouvelle Défense » d’un plan concret de travail pour contrôler la production, les stocks …), le contrôle sur les cadences (par exemple ralentissement des cadences à Glaverbel-Gilly pour s’opposer à la tentative patronale de « rationalisation » du personnel), contrôle sur les heures supplémentaires, sur l’embauche et les départs … En apprenant dans la pratique à remettre en question le pouvoir des patrons, les verriers ont testé leur capacité de prendre eux-mêmes en charge leurs propres intérêts.

La liberté d’action syndicale contre l’intégration dans le système

Avec la mainmise de BSN sur Glaverbel, les menaces sur l’emploi se sont accentuées. Dès mars 1971, les verriers de la région de Charleroi, de la Basse-Sambre (Moustier), etc., ont organisé la riposte en créant un Comité de Coordination des Verriers pour la Défense de l’Emploi.

En octobre 72, les verriers de Charleroi refusaient la proposition venant du sommet syndical de la création d’un organe de concertation dans l’industrie du verre.

Les travailleurs de Glaverbel-Gilly se sont, de même, systématiquement opposés à toute limitation du droit de grève et des libertés syndicales : déclenchement des grèves sans remise de préavis, assemblées générales dans l’entreprise chaque fois qu’il y a nécessité, lutte contre les licenciements …

La grève de février 73 à Glaverbel-Gilly : une répétition générale

Cette grève d’une semaine avec occupation, élection d’un comité de grève, maintien de la production mais avec ralentissement des cadences et fabrication de verre dans des dimensions hors standard et invendable par le patron, prouvait une chose déterminante pour les prochaines grèves dans le secteur verrier : il était possible de faire grève en verrerie en éliminant le chantage patronal classique sur l’outil (fermeture durant des mois, chômage …), à condition d’occuper l’usine et de s’organiser avec le maximum d’efficacité, surtout à travers la création d’un comité de grève.

L’extension de la « Nouvelle Défense »

Dès l’année 1970, et surtout après les deux luttes spectaculaires (la mise sur pied de la nouvelle délégation et la grève de février 73), les militants de la « Nouvelle Défense » de Glaverbel-Gilly comprirent le danger de l’isolement et surtout, de ce fait, la possibilité pour le patronat verrier de briser les reins aux militants les plus combatifs et connus comme tels. L’appareil syndical, de plus en plus sur ses gardes et sur la défensive, ne manquerait pas de profiter également de la fragilité relative de ce « fer de lance » local pour le freiner, voire le briser.

Aussi, la nouvelle délégation syndicale de Gilly et le noyau de la « Nouvelle Défense » s’attelèrent immédiatement au travail d’élargissement des bases de ce regroupement de syndicalistes de combat, tant sur l’extension de la diffusion du journal que dans la constitution de nouveaux groupes « N.D. ».

C’est ce travail en profondeur qui explique, en grande partie, le caractère exemplaire de la grève de mai 74.

La préparation immédiate de la grève

La préparation immédiate de la grève devait être un jalon supplémentaire dans la suite du combat verrier. L’ensemble des délégués verriers de la région de Charleroi se réunirent à plusieurs reprises pour préparer la bataille et adopter le principe des comités de grève et leur fédération dans un comité régional.

Pour la première fois dans l’industrie du verre, une réunion nationale commune des délégués FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique, syndicat social-démocrate) et CSC (Confédération des Syndicats Chrétiens) se tenait à Bruxelles pour discuter de l’organisation de la grève nationale (l’occupation, les comités de grève, la protection de l’outil, la coordination de la lutte …). Au cours de cette réunion, André Henry, délégué principal de Glaverbel-Gilly et membre du Comité Central de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs (section belge de la IVe Internationale) présenta l’expérience et les acquis de la grève de février 73 à Gilly (avec occupation et élection d’un comité de grève). C’est principalement sur la base de cet acquis que la grève régionale et nationale, par la suite, a pu rapidement s’organiser et se renforcer.

2. Les lignes de force de la grève

La grève nationale de mai 74, qui a uni, dans un même combat, les verriers des régions de Charleroi, du Centre, de Flandre, a connu un développement inégal lié à une prise de conscience et une combativité encore inégales.

C’est dans la région de Charleroi, sous l’initiative de deux usines-pilotes, que la grève a connu un développement remarquable.

Face aux concentrations, aux fusions capitalistes, face aux sociétés multinationales imposant aux gouvernements et aux directions syndicales leur volonté implacable, face à Glaverbel-Mécaniver, société multinationale s’attaquant aux libertés syndicales et aux droits acquis, l’avant-garde syndicale dans le secteur verrier de Charleroi a renoué avec des formes de luttes appropriées. La constitution de comités de grève dans les onze verreries en grève de Charleroi (comités élus démocratiquement dans plusieurs usines sur base de 3 ou 4 travailleurs par secteur) et l’élection du comité régional de grève (sur base de 4 représentants élus dans chaque comité local), furent le « cœur » et le « ciment » de la grève, de son efficacité et de son unité. La coordination quotidienne entre les comités de grève locaux et le comité régional, les assemblées générales quotidiennes dans les entreprises, ont permis au maximum de travailleurs de participer activement à la lutte, de se sentir responsables, de renouer avec les meilleures traditions du mouvement ouvrier depuis sa naissance.

Ce fait indéniable peut être illustré par deux activités essentielles de la grève :

L’organisation, le renforcement et l’extension de la lutte

C’est la réunion quotidienne du comité régional de grève, combinée avec les réunions des comités locaux et les assemblées générales, qui a permis la diffusion d’une feuille d’information au nom du comité régional, l’envoi de délégations de grévistes dans les autres régions, l’organisation de la manifestation régionale, le renforcement des piquets de grève aux endroits « défaillants », la mise sur pied d’une commission pour la solidarité financière avec les grévistes de Multipane. Les décisions les plus importantes marquant un tournant dans la grève (le rejet de la première proposition patronale concernant la réintégration du militant syndical de Multipane — réintégration limitée à une quinzaine de jours avant sa mutation dans un autre siège —, la poursuite de la grève après le référendum du 15 mai, etc.), furent prises en assemblée générale de tous les comités de grève d’usine.

La preuve est faite : c’est l’organisation démocratique de la lutte qui fut à la base de son renforcement et de son durcissement.

L’occupation de sept verreries sous la direction et le contrôle permanent des comités de grève

L’organisation de l’occupation a instauré une réelle dualité de pouvoir au sein de l’entreprise : le pouvoir ouvrier face au pouvoir patronal. Comme le souligne le numéro spécial de la « Nouvelle Défense » sur la grève : « l’usine, ce sont nos bras et notre intelligence qui la font fonctionner … eh bien, pendant la grève, c’est nous qui serons les maîtres et qui prendrons les décisions qui s’imposent, en fonction de nos intérêts ».

L’occupation, avec le contrôle permanent sur la gestion et l’organisation du travail, sur la production, la protection de l’outil, fut la réponse la plus efficace au chantage patronal.

À la fin de la deuxième semaine de grève, la direction de Glaverbel-Mécaniver utilisait son arme favorite : le chantage à l’emploi, à la fermeture des fours, voire au sabotage de l’outil par le non-approvisionnement en matières premières et en énergie (cf. la lettre de la direction envoyée à tous les conseils d’entreprise).

Grâce à l’occupation sous la direction du comité de grève, la réponse des travailleurs ne s’est pas fait attendre. À Glaverbel-Gilly, le comité de grève a exercé immédiatement son contrôle sur les réserves. Ainsi a-t-il découvert des réserves de mazout cachées, constaté que les silos étaient bien chargés et qu’il n’y avait aucun problème pour une quinzaine de jours.

La direction patronale a utilisé d’autres stratagèmes, profitant par exemple de l’absence temporaire de plusieurs délégués et membres du comité de grève pour faire pression sur une équipe travaillant au secteur « verre chaud ». Pendant une demi-heure, ceux-ci allaient reproduire du verre aux dimensions standard (formats commercialisés).

Quand le comité de grève a constaté cette situation, il en a informé immédiatement les grévistes et décidé de casser purement et simplement cette partie de la production, fabriquée en dehors des règles élaborées par l’assemblée générale des grévistes (comme l’an dernier, à Glaverbel-Gilly, les grévistes du « verre chaud » dans les trois usines productrices de verre ont fabriqué des feuilles de verre hors standard pour empêcher le patronat de les vendre directement pendant ou après la grève et l’obliger ainsi à utiliser de la main-d’œuvre pour les retravailler).

À tous les esprits « petits-bourgeois » qui n’envisagent l’autogestion que dans les mains de technocrates, à tous les réformistes bon teint qui ne conçoivent « l’arrivée » au socialisme qu’à partir des strapontins parlementaires ou des fauteuils ministériels, les verriers de Charleroi viennent de donner une leçon et un exemple, limités sans doute, mais éclairants : c’est dans les luttes que se prépare le socialisme. C’est l’organisation démocratique des grèves, les comités de grève élus et révocables, les expériences limitées mais exemplaires de contrôle ouvrier sur la gestion et l’organisation du travail, qui tracent la voie de l’autogestion socialiste.

Ce sont les nouvelles méthodes de lutte des travailleurs du verre, et en particulier ceux de la région de Charleroi, qui sont à la base de deux victoires et, en même temps, de deux leçons pour l’ensemble de la classe ouvrière.

b) Une victoire pour les libertés d’action syndicale

La réintégration immédiate et sans condition du militant syndical de Multipane est une première grande victoire des verriers de Charleroi et du Centre.

À l’heure où le patronat, les sociétés multinationales, tentent de jeter une chape de plomb sur le mouvement syndical, à l’heure où les directions syndicales s’accommodent du corset de l’intégration dans le système, les travailleurs du verre montrent la voie dans le combat pour l’autonomie d’action du mouvement ouvrier.

Déjà en octobre 72, les verriers de Charleroi demandaient des comptes aux permanents nationaux du syndicat sur l’initiative prise au sommet de créer un organe de concertation dans l’industrie du verre. En février 73, les travailleurs de Glaverbel-Gilly imposaient, par une grève spontanée, la liberté d’action de la délégation syndicale dans le cadre des statuts syndicaux avec les usages locaux en vigueur.

Dans les assemblées régionales et nationales préparatoires à la nouvelle convention, les verriers de Charleroi avaient exigé la réduction des périodes de préavis, ainsi que la révision de la convention après six mois, en cas de forte hausse du coût de la vie.

L’affrontement avec le patronat verrier dans la grève de mai 74 a acculé celui-ci à dévoiler davantage son vrai visage. Dans une lettre à tous les conseils d’entreprises, la direction de Glaverbel a accusé les directions syndicales de ne pas avoir tenu leurs promesses dans la défense du dernier pré-accord avant la grève. Elle a même contesté le déroulement du référendum. Puis c’est toute la bourgeoisie qui a emboîté le pas. Dans « l’Écho de la Bourse », elle mit le doigt sur le fond de l’affaire : « on l’a dit à maintes reprises, les syndicats outrepassent leur mission ; si leur action s’indiquait au moment où il fallait défendre l’intérêt humain des travailleurs, ils vont trop loin en se laissant entraîner par les vues jusqu’au-boutistes de leur aile extrémiste », ajoutant qu’au train où cela va, il deviendra impossible d’investir, mais que l’économie n’a rien de commun avec ces réactions épidermiques que les dirigeants syndicaux entretiennent, débordés qu’ils sont par les forces non représentatives de la population.

C’est dit sans détour : il y a incompatibilité totale entre le maintien d’un système en crise et la liberté d’action syndicale.

Le poids de cet arrière-fond sur la grève, à la suite de nombreux licenciements de militants et délégués syndicaux à Cockerill, Caterpillar et ailleurs, fait encore mieux saisir l’importance et l’ampleur de cette première victoire qu’est la réintégration sans condition du militant de Multipane, victoire pour le secteur verrier et tout le mouvement ouvrier.

c) Une bataille victorieuse sur le cahier de revendications

La grève des travailleurs du verre qui a démarré d’abord régionalement en solidarité avec les grévistes de Multipane pour la réintégration du militant syndical a porté nationalement sur le problème du renouvellement de la convention collective en verrerie.

Il est évident que le succès de la première manche avec la réintégration du militant de Multipane redoubla la confiance des travailleurs dans leurs propres forces et renforça considérablement la lutte pour le cahier de revendications.

Les verriers exigeaient 8 francs d’augmentation pour tout le monde ; après les 3 francs proposés au début du conflit, le patronat finit par lâcher 5 francs 75 le 1er mai et 2 francs le 1er septembre. Les grévistes exigeaient 10 francs pour les bas salaires ; ils en obtiennent presque 12 (de 88 francs, ils passent à 100 francs à partir du 1er). Glaverbel accorde également 19 500 francs de prime de fin d’année (au lieu de 14 000 francs lors de la convention précédente). De plus, après 10 ans d’ancienneté et 62 ans d’âge (57 ans pour les femmes), les verriers pourront bénéficier à leur simple demande du système de cessation prématurée de travail, etc. Il y a bien sûr des points noirs, tels que l’obtention des 40 heures seulement au 1er janvier 1975. La clause de révision de la convention (convention qui est déjà ramenée de 14 à 12 mois) après six mois en cas de forte hausse du coût de la vie — une des manières de mener la lutte contre la vie chère —, n’a pas été obtenue noir sur blanc mais les travailleurs du verre ne l’abandonnent pas pour l’automne.

3. Les organisations ouvrières et la grève

Après treize ans de participation gouvernementale quasi ininterrompue, la social-démocratie belge entre aujourd’hui dans une « cure d’opposition » que certains souhaitent la plus courte possible. Depuis quelques années, le Parti socialiste belge était passé résolument d’un « réformisme contestataire » à un réformisme « gestionnaire ». Mais ses acrobaties, ses marges de manœuvre de plus en plus étroites dans le cadre de l’approfondissement de la crise du système capitaliste et de la remontée des luttes ouvrières, l’éloignaient de plus en plus de la classe ouvrière et même de la FGTB, syndicat socialiste qui prenait progressivement ses distances.

Le passage du PSB dans l’opposition, opposition toutefois parlementariste et réformiste, ouvre, indépendamment de la volonté des dirigeants, des possibilités et une dynamique nouvelle à l’intérieur des organisations traditionnelles (Mouvement Ouvrier Chrétien — MOC, PSB, FGTB, CSC).

Devant la poussée extraordinaire de la base et surtout la structuration et la coordination des travailleurs verriers d’avant-garde, la bureaucratie syndicale a dû faire preuve de beaucoup de souplesse. Certes, elle a essayé, lors des tournants décisifs, de renforcer son poids dans la grève ; mais, sous peine d’être complètement discréditée par une couche très large de travailleurs, elle a « collé » au mouvement et même « gauchi » son langage pour s’insérer à fond dans le comité régional de grève. Inutile d’aller à contre-courant d’une puissante vague de fond et de compromettre sa place à moyen terme.

Le PSB a marqué sa solidarité avec la grève, par l’intermédiaire de sa cellule d’entreprise, cellule qui se relève de sa longue léthargie et s’inquiète probablement de l’impact du courant marxiste-révolutionnaire dans le secteur verrier.

Le parti communiste, qui a un poids important dans plusieurs délégations syndicales de la région de Charleroi en particulier, mais qui représente peu face à la social-démocratie, vise avec obstination le rapprochement avec cette dernière. Sa stratégie du « grand rassemblement des progressistes » le pousse à coller systématiquement au Parti Socialiste, quitte à faire concessions sur concessions, à freiner les mobilisations, à déplacer la lutte du terrain des usines et de la rue sur le terrain électoral et parlementaire.

Le parti communiste a, bien sûr, soutenu la grève des verriers. Il a salué « la remarquable victoire des ouvriers verriers, due à leur combativité, à leur cohésion, à leur esprit de discipline et à la clairvoyance et au sens des responsabilités de leurs représentants syndicaux », en ajoutant toutefois que « les tentatives de division et les attaques anti-syndicales des gauchistes » n’avaient pas eu de prise sur les travailleurs.

Mais le PC a à peine parlé des formes nouvelles de lutte (comités de grève dans les verreries, comité régional de grève). Ce n’est pas par hasard ou par oubli qu’il s’est bien gardé de mettre l’accent sur la prise en charge de la lutte par les travailleurs eux-mêmes à travers des méthodes qui renouent avec les meilleures traditions du mouvement ouvrier international et qui sont des points de référence obligés dans la lutte pour le socialisme.

Même « La Cité », quotidien du Mouvement Ouvrier Chrétien, titrait le 10 mai : « La grève des verreries du Pays Noir, les raisons et la tactique d’action marquent une étape vers la prise de pouvoir par les travailleurs ».

Le groupe maoïste UCMLB (Union des Communistes marxistes-léninistes de Belgique) n’est pas intervenu dans la grève des verriers de Charleroi ; il s’est contenté d’en tirer ses « propres leçons » dans son journal « Unité Rouge ». Néanmoins, sa pratique à Caterpillar, en grève également au mois de mai, et son intervention sur Glaverbel-Gilly pour expliquer comment AMADA, groupe maoïste-stalinien en Flandre, « dirigeait » la grève de Glaverbel-Mol (entreprise de Glaverbel ayant refusé le dernier référendum et continuant la grève), confirme son attitude sectaire et triomphaliste.

UCMLB dirige, les masses suivent, et toutes les autres organisations ouvrières sont obligatoirement « traîtres » et « réformistes ». En fait, de par sa pratique sectaire d’une minorité agissante, ce groupe, qui, par ailleurs, est très combatif, a la même attitude vis-à-vis des travailleurs qu’ont les réformistes et les bureaucrates.

La tâche des militants ouvriers révolutionnaires, ce n’est pas seulement de construire une organisation révolutionnaire. C’est également d’aider un large courant de travailleurs, qui sont sincèrement anticapitalistes, sans vouloir pour autant, aujourd’hui, adhérer à une organisation, à s’organiser.

C’est précisément cette tâche que les militants de la « Nouvelle Défense » de Glaverbel, et en particulier les militants ouvriers de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs, ont menée à bien depuis quelques années.

Comme le soulignait André Henry dans un interview « Bilan de la grève » : « La LRT a développé une immense propagande en faveur des comités de grève élus et de l’occupation. Elle apparaît pour les travailleurs comme l’organisation qui se bat pour ces formes de lutte et pour la démocratie ouvrière. Toute action de la LRT, contrairement à d’autres organisations, tend à renforcer l’organisation syndicale en luttant pour une démocratie syndicale active contre la bureaucratie … » Les organisations comme AMADA ou Unité Rouge (et même les organisations réformistes, note de la rédaction) n’ont pas compris l’impact politique que peut avoir un comité de grève élu : tout d’abord la dualité de pouvoir au sein des entreprises ; la pratique du contrôle ouvrier qui permet d’imposer au patronat un nouveau rapport de forces par la prise en charge de la protection de l’outil, la réduction des cadences, la mise sur pied de mesures hors standard … (extrait de « la Gauche » du 14 juin).

Le premier objectif de la LRT fut de contribuer au maximum à la réussite de la grève. Notre préoccupation politique consista à faire saisir à la couche d’avant-garde la liaison entre les formes de lutte, la maturation du mouvement et la ligne avancée par la LRT à travers ses militants engagés dans le conflit ; et nous y avons contribué par différents moyens : meeting à la veille de la grève, manifestation du premier mai aux côtés des travailleurs de Multipane, la feuille « Glaverbel Rouge », les feuilles d’entreprises dans les autres régions, le large écho de la grève dans la presse nationale avec, entre autres, les interviews des délégués principaux de Glaverbel-Gilly et Roux ainsi que de Multipane …

4. Un tremplin pour les prochains combats

La combativité exemplaire des verriers de Charleroi en particulier, surtout dans quelques usines « pilotes », l’unité d’action vécue pour la première fois entre les trois secteurs verriers de la région (verre-à-vitre, glacerie, miroiterie), articulée, au niveau national, dans le secteur verre-à-vitre, l’unité syndicale à la base, ont préparé, en trois semaines de lutte, le terrain, plus que toutes les motions et discussions au sommet, pour exiger, l’an prochain, une seule et unique convention en verrerie.

L’occupation des entreprises et l’organisation pour la protection de l’outil avec, entre autres, le ralentissement des cadences, ont « armé » les travailleurs, plus que tous les tracts, pour imposer le contrôle ouvrier sur l’emploi, l’embauche, les départs, les mutations, les cadences …

À l’heure où le patronat et la bourgeoisie s’attaquent de plus en plus ouvertement au niveau de vie et à l’emploi, les verriers de Charleroi ont montré la voie pour une riposte efficace.

Les travailleurs d’Ampex (filiale d’une société multinationale américaine), en confisquant un stock de produits — musicassettes et bandes magnétiques — pour imposer leurs revendications ; ceux des « Grès de Bouffioulx » (dans la région de Charleroi) en grève avec occupation, élection d’un comité de grève, redémarrage de la production et vente de leurs produits pour s’opposer à la fermeture de l’entreprise, etc., reprennent à leur compte l’expérience des travailleurs de Glaverbel.

Glaverbel, Ampex, Bouffioulx …, c’est la seule voie à suivre pour l’automne qui s’annonce chaud !

L’organisation démocratique de la grève a propulsé sur le terrain de la lutte de classes une importante couche de militants extrêmement combatifs, a permis de tisser entre eux des liens nouveaux et étroits qui ne manqueront pas de renforcer la « Nouvelle Défense » et de permettre le démarrage ou la poursuite d’un travail en profondeur pour la mise sur pied de délégations combatives dans chaque usine.

L’intervention de la gendarmerie aux portes de plusieurs entreprises pour saper le moral et imposer la « liberté du travail », les barrages de policiers, mitraillettes au poing, pour empêcher le contact entre grévistes de différentes usines …, ont posé le problème de l’autodéfense des luttes face à un patronat et un État qui renforcent considérablement leur appareil de répression.

L’avant-garde ouvrière de Glaverbel, et en particulier les militants de la LRT, travaillant inlassablement depuis des années pour un syndicalisme de combat et démocratique et la construction d’une nouvelle organisation révolutionnaire des travailleurs, sauront faire fructifier tous les acquis de cette grève et en populariser le plus largement possible toutes les leçons.

Juillet 1974

Lettre hebdomadaire