« Comment les travailleurs peuvent-ils surmonter leurs doutes quant à l’efficacité de l’action collective ? Le mouvement syndical peut-il convaincre et mobiliser les millions de travailleuses et travailleurs non organisé·e·s de se battre pour des revendications reconnues comme légitimes telles que l’augmentation des salaires et la création d’emplois stables ? La question reste posée au mouvement syndical. »
Vingt-trois tempêtes ont frappé le pays en 2025, dont le typhon Kalmaegi a été le plus dévastateur en termes de pertes humaines. Des millions de personnes ont été touchées par les graves inondations dans de nombreuses régions en raison de la fréquence des typhons et des fortes pluies. Un constat très éloigné des déclarations triomphantes du président Bongbong Marcos dans son discours sur l’état de la nation cette année, où il vantait les plus de 5 000 chantiers de lutte contre les inondations mis en œuvre par son administration.
Le décalage entre les attentes et la réalité a déclenché une tempête de colère contre la corruption qui entoure les programmes d’équipement de lutte contre les inondations, qui sont des fantômes ou de qualité insuffisante.
C’est ce qui est à l’origine de deux rassemblements massifs successifs, le 21 septembre et le 30 novembre. Si les manifestations de novembre ont été moins importantes dans la métropole de Manille que celles de septembre, elles ont toutefois touché davantage de villes.
La colère suscitée par la corruption a touché toutes les classes sociales, mais l’énergie nécessaire à ces actions de masse est venue en grande partie des étudiant·es. À cet égard, les Philippines ont connu des mouvements similaires à ceux de l’Indonésie et du Népal, avec la reprise de symboles tels que One Piece et des éléments déclencheurs tels que les « nepo babies »1. L’Église catholique a également joué un rôle clé dans la coordination du mouvement, tout en contribuant largement à mobiliser des manifestant·es. En cela, les Philippines se sont distinguées des autres mouvements anti-corruption ailleurs dans le monde.
L’année s’est terminée sans aucune condamnation pour le scandale de plusieurs milliards de dollars lié à la lutte contre les inondations. Si plusieurs millions et quelques voitures de luxe ont été restitués au Trésor public, cela ne représente qu’une goutte d’eau par rapport aux 546 milliards de pesos (9 milliards de dollars) dépensés pour près de 10 000 projets de lutte contre les inondations engagés entre juillet 2022 et mai 2025 qui se sont avérés inefficaces .
L’éclatement des critiques et du scandale autour de la corruption a déclenché une crise politique au sein du gouvernement qui a conduit à la démission du cousin du président, Martin Romualdez, président de la Chambre des représentants. Le chef des forces armées a révélé des manœuvres visant à inciter les généraux à retirer leur soutien au gouvernement alors que les manifestations anti-corruption faisaient rage. Les dissensions politiques entre le président et le vice-président se sont intensifiées alors même que les deux hommes étaient impliqués dans leurs propres scandales de corruption. Pour de nombreux Philippin·nes, la polarisation se fait selon des lignes dynastiques, et non en fonction de la classe sociale ou de l’idéologie politique.
Malgré la participation importante du monde du travail aux manifestations contre la corruption, les travailleurs et les travailleuses se sont mobilisé·es de manière individuelle et non en tant que force organisée. Les syndicats sont à l’origine de la manifestation contre la corruption qui a eu lieu début novembre.
Ce sont principalement les travailleurs et travailleuses du secteur formel qui contribuent au financement des recettes fiscales, ils et elles devraient donc être les plus touché·es par les détournements et le gaspillage des fonds publics. De plus, les travailleur·ses, tant du secteur formel qu’informel, sont les premier·es à subir les conséquences du changement climatique, qu’il s’agisse de la perte de salaire due aux typhons ou de la chaleur extrême sur leur lieu de travail. Et pourtant, la colère généralisée face à la corruption ne s’est pas encore traduite par des manifestations publiques.
Si les questions sociales traditionnelles telles que l’augmentation des salaires et l’obtention de contrats de travail restent des préoccupations pressantes, elles n’ont pas encore donné lieu à des luttes collectives, contrairement à la lutte contre la corruption. La population philippine est confrontée à une crise du pouvoir d’achat, comme en témoigne l’indignation généralisée suscitée par l’estimation de budget provocatrice d’un montant de 500 pesos (8,50 dollars) que le ministère du Commerce et de l’Industrie a proposé pour le repas de Noël. Une telle réaction traduit le sentiment général selon lequel les salaires et les revenus des Philippins ordinaires n’ont pas suivi le rythme de l’inflation.
Cette crise du coût de la vie a alimenté la campagne des syndicats en faveur du vote d’une loi d’augmentation des salaires. À la dernière minute, les revendications des syndicats ont abouti à l’adoption par la Chambre des représentants d’un projet de loi sur une augmentation de 200 pesos (3,39 dollars), alors qu’un projet de loi sur une augmentation de 100 pesos (1,70 dollar) était en attente au Sénat depuis 2024. La Chambre et le Sénat n’ont pas réussi à rapprocher leurs positions, et les travailleurs se sont donc retrouvés une fois de plus les mains vides lorsque le Congrès a fermé ses portes pour laisser la place au nouveau parlement.
À la suite de cet échec, sept commissions régionales des salaires ont ordonné des augmentations du salaire minimum allant de 20 pesos (0,34 dollar) à 60 pesos (1,02 dollar) au cours du second semestre 2025. Pourtant, le salaire minimum mensuel le plus élevé dans la région métropolitaine de Manille, calculé sur la base d’une moyenne de 22 jours ouvrables, reste inférieur à la moitié du salaire minimum vital estimé par l’Asia Floor Wage Alliance, soit 36 200 pesos (614 dollars américains) sur la base d’un régime alimentaire quotidien de 3 000 calories par adulte. De plus, le salaire minimum toutes régions confondues est inférieur au seuil de pauvreté fixé par le gouvernement. Cela signifie que les personnes qui touchent le salaire minimum sont des travailleurs pauvres. Il n’est donc pas surprenant que la population philippine ait réagi de manière indignée lorsque les autorités ont affirmé que 500 pesos (8,50 dollars) suffisaient pour financer un simple repas de Noël.
L’inflation persistera jusqu’en 2026 et érodera le pouvoir d’achat des travailleurs formels et informels. Les prix élevés du pétrole persisteront en raison de la guerre menée par la Russie en Ukraine et d’une nouvelle guerre qui s’annonce au Venezuela, provoquée par les États-Unis. Parallèlement, le changement climatique continuera de perturber les chaînes d’approvisionnement agricoles et industrielles, ce qui fera augmenter les coûts de production. Ainsi, le pouvoir d’achat et la corruption resteront des préoccupations brûlantes pour les travailleurs en 2026. Les travailleurs devront passer à la vitesse supérieure s’ils veulent que des changements se produisent l’année prochaine.
Comment faire en sorte que les hauts fonctionnaires, les législateurs et les entreprises de construction répondent de la corruption qui a permis de détourner des milliards de pesos dans le cadre de travaux de protection contre les inondations ? Comment cela est-il possible sous l’actuel gouvernement, suspecté d’être complice du scandale ? Cela reste un véritable défi pour le mouvement anti-corruption.
Comment faire en sorte que la population laborieuse surmonte ses doutes quant à l’efficacité de l’action collective ? Les organisations syndicales parviendront-elles à mobiliser les millions de travailleurs et de travailleuses sans organisation pour lutter en faveur de revendications légitimes telles que l’augmentation des salaires et la création d’emplois réguliers ? La question reste posée pour le mouvement syndical.
Comme l’ont montré les manifestations contre la corruption, seules des actions de masse très visibles dans les rues, et non la polémique sur les réseaux sociaux, peuvent inciter le gouvernement à agir. Comme l’ont démontré les manifestations à travers le monde, seules des luttes de masse soutenues peuvent aboutir à un changement profond. Les sondages montrent que le peuple philippin espère des jours meilleurs pour 2026. Pour que ces espoirs se concrétisent, nous devons inscrire l’action collective parmi nos résolutions pour la nouvelle année.
Le 30 décembre 2025, publié et traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro.
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L'expression nepo baby, parfois traduite en français par fils de et fille de, désigne de manière péjorative une personne dont la carrière est liée à celle dans laquelle ses parents ont connu le succès.