La dictature grecque a dû céder, comme la dictature portugaise, parce que des divisions menaçaient de désintégrer l'armée, seul instrument efficace de pouvoir qui subsiste pour la bourgeoisie décrépie de ces deux pays-là. Elle a dû céder parce qu'elle devenait source d'embarras et de crise pour la classe dirigeante et pour son protecteur impérialiste. Dans les deux cas, l'intronisation d'un « homme providentiel » — là Spinola, ici Karamanlis — est avant tout préventive. On change le régime d'en haut pour éviter son renversement par en bas. Dans les deux cas, la réussite de la manœuvre est pour le moins douteuse.
Certes, les Caetano grecs n'ont pas encore été chassés. Ils partagent pour le moment l'exercice du pouvoir avec une équipe de politiciens bourgeois usés, qu'ils avaient insultés et humiliés la veille. Même le chef de la police militaire, Ioannidis le tortionnaire, est encore en fonction. Il n'est pas encore certain que les généraux aient cédé, dans la nuit du 23 au 24 juillet, plus que l'apparence du pouvoir.
Mais les masses grecques, bien plus aguerries et plus expérimentées à la vie politique et à la mobilisation populaire que celles du Portugal à la veille du 25 avril, ne resteront pas des spectatrices passives devant les intrigues sordides qui opposent civils et militaires, monarchistes et républicains, parmi le personnel bourgeois en place à Athènes. C'est par peur de ces masses que le roi et l'armée avaient comploté la suppression des libertés démocratiques en 1967. C'est par peur des mêmes masses qu'on avait substitué au régime Papadopoulos un régime encore plus obscurantiste en novembre 1973. En ouvrant la porte à l'irruption des masses sur la scène politique, la nuit du 23 au 24 juillet a porté un coup mortel au pouvoir de l'armée. Ce n'est plus qu'une question de temps pour que celle-ci passe la main, malgré les efforts de Karamanlis pour établir son « unité » avec le peuple, devant la « menace extérieure ».
Les revendications matérielles des travailleurs écrasés par l'inflation, les revendications démocratiques et anticapitalistes de la jeunesse radicalisée, les aspirations socialistes de l'avant-garde des masses populaires : tout cela surgira à la surface dans les jours et les semaines à venir. La Grèce connaîtra une évolution à la portugaise.
Mais du même fait, la réaction en chaîne commencée le 25 avril à l'extrémité occidentale de l'Europe méridionale est appelée à se poursuivre avec une force accrue dans tout le sud du continent. Le régime franquiste, la dernière dictature d'extrême-droite en Europe, reçoit un deuxième coup formidable. L'espoir impatient des masses ouvrières espagnoles s'en trouve accentué. Des surprises peuvent se produire là-bas dans un avenir rapproché.
En Italie, de son côté, mûrit et se développe une nouvelle montée impressionnante des luttes ouvrières. Stimulée par l'affaiblissement politique que la bourgeoisie a subi du fait de l'échec des adversaires du divorce au référendum et de la riposte foudroyante des masses au terrorisme fasciste à Brescia ; nourrie par l'indignation qui soulève le prolétariat devant un « plan d'austérité » qui frappe les travailleurs et laisse les riches indemnes, la nouvelle montée des luttes fait monter la température dans les grandes entreprises. L'automne sera chaud en Italie. Il sera chaud en Grèce. L'interaction entre toutes ces poussées de fièvre se fera sentir ailleurs aussi, soyons-en persuadés.
Certes, les risques et les menaces restent réels. Les directions réformistes traditionnelles du prolétariat sont désorientées, hésitantes, peureuses ; dans les pays concernés elles craignent l'action de masse qui « provoquerait » un retour en force des courants favorables au rétablissement des dictatures de droite. Elles sont prêtes à tous les compromis, à toutes les compromissions pour modérer, freiner, briser l'élan des masses. Leur préoccupation essentielle c'est de démontrer à la bourgeoisie qu'elles sont des partenaires loyaux et raisonnables d'entreprises qui cherchent à limiter les changements en Europe méridionale à ce qui est intégrable dans un régime capitaliste « démocratique ». En cherchant à briser l'élan des masses, elles préparent justement la remontée du danger d'extrême-droite, qui se nourrit de l'instabilité et de l'incurie auxquelles sont condamnés des régimes bureaucratiques bourgeois trop démunis pour accorder des réformes substantielles, trop faibles pour casser la combativité ouvrière.
L'avant-garde révolutionnaire ne possède encore ni la force ni l'implantation nécessaires pour être considérée à brève échéance par le prolétariat comme une solution de rechange crédible par rapport aux directions traditionnelles, conciliatrices et traîtres. La crise va se prolonger. Une course de vitesse va s'ouvrir entre la réorganisation de l'extrême-droite et le renforcement de l'extrême-gauche, sa capacité de convaincre et d'unir des couches de plus en plus larges du prolétariat et des masses travailleuses. Pour construire de nouveaux partis révolutionnaires de masse, pour construire de puissantes sections de la IVe Internationale, il faut et il faudra du temps. Nul ne peut encore dire si le délai ouvert par la crise révolutionnaire en Europe méridionale suffira pour arriver à cette fin.
Mais une chose est certaine : la tendance fondamentale, dans les mois à venir, va dans le sens de l'élargissement et non du reflux du mouvement de masse. La pendule favorise à présent le prolétariat et non la bourgeoisie. Aux révolutionnaires d'exploiter à fond cette possibilité afin d'expliquer patiemment aux masses les chances grandioses de la révolution socialiste, les risques qui les menacent si l'occasion n'est pas saisie, les faiblesses congénitales des projets réformistes de collaboration de classe, la nécessité de former des cadres et de construire le parti révolutionnaire, l'importance-clé de faire surgir des organes de dualité de pouvoir, la façon de combiner la défense des revendications immédiates, économiques et démocratiques avec la lutte pour le programme de transition et pour le pouvoir des travailleurs, pour les États-Unis socialistes d'Europe.
Le 25 juillet 1974