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Une alternative (oubliée) au sionisme : le Bund (parti socialiste juif dans la Pologne de l’entre-deux-guerres)

par Hans-Peter Renk
Une affiche du Bund, en yiddish : « Notre pays est là où nous sommes »

De la fin du 19e siècle au génocide durant la 2e guerre mondiale, les bourgades juives d’Europe orientale furent frappées de plein fouet par la modernisation industrielle, l’explosion de l’antisémitisme et l’émigration (4 millions de juifs fuient vers l’Europe de l’Ouest et l’Amérique). Cette situation suscita deux réponses :

• en 1897, à Bâle (Suisse), se tint le 1er congrès du mouvement sioniste, qui proposait la création d’un État juif. Lieux envisagés : l’Argentine, l’Ouganda, la Palestine (finalement choisie). La suite est connue : création de l’État d’Israël en 1948, expulsion de 800 000 Palestinien·nes.

• en octobre 1897, à Vilnius (Lituanie), fut créé l’algemeyner yidisher arbeter bund in Lite, Polyn un Rusland (Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, Pologne et Russie). Le Bund organisa les travailleurs juifs de la « zone de résidence », ainsi que l’autodéfense contre les pogroms et participa à la révolution russe de 19051.

« Le Bund, comme mouvement de masse, s’oppose à deux courants au sein du judaïsme : le traditionalisme religieux et le sionisme — le premier car ses militants sont laïcs et hostiles à la mainmise des textes sacrés sur le quotidien des hommes ; le second car ils estiment que la « question juive » doit se régler en Europe, sur place, et non dans quelque émigration pilotée par la bourgeoisie juive »2.

Après la Première Guerre mondiale, le Bund disparut de la scène politique en Union soviétique. Il se reconstitua en Pologne et rejoignit l’Internationale socialiste en 1930. Opposé au sionisme, il dénonça sa collusion avec les antisémites polonais pour favoriser l’émigration des Juifs hors de Pologne en direction de la Palestine, alors sous mandat britannique. Un ouvrage récent recense les positions de plusieurs dirigeants du Bund : Henryk Erlich, Wiktor Alter, Emanuel Szerer3.

Dans Socialisme et sionisme (1929), Emanuel Szerer critiqua l’impasse que représentait pour les Juifs le sionisme, après le soulèvement palestinien de 1929 contre la colonisation sioniste. Dans L’antisémitisme économique (1937), Wiktor Alter dénonça les positions de la droite polonaise sur l’émigration des juifs hors de Pologne. Dans deux textes – « Non, nous ne sommes pas un peuple élu ! » (1933) et « Le sionisme est-il un mouvement d’émancipation démocratique ? » (1938), Henryk Erlich critiqua énergiquement les sympathies de l’extrême-droite sioniste pour le fascisme et même le nazisme (!). Le second texte contient une vision prémonitoire du futur État juif en Palestine, qui n’a pas pris une ride…

Le génocide des juifs, perpétré durant la Première Guerre mondiale par les nazis, fit disparaître la base sociale du Bund, dont les militant·es avaient participé à l’insurrection du ghetto de Varsovie (1943), puis à celle de Varsovie (1944) au sein de la résistance polonaise. Deux de ses dirigeants, Henryk Erlich et Wiktor Alter, furent assassinés dans les geôles de l’URSS stalinienne (en 1942 et en 1943). Après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’arrivée au pouvoir en Pologne d’un parti stalinien, le Bund fut dissout dans ce pays. Une conférence mondiale, réaffirmant la ligne antisioniste, avait pourtant eu lieu en 1947, à Bruxelles. Les bundistes survivants émigrèrent en Europe, aux USA et même en Israël (où fut déposée aux élections de 1959 une liste qui obtint 1 500 suffrages, soit 0,1 %). Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, les idées du Bund sont défendues par le Jewish Socialist Group.

Texte paru in L’Essor, N° 4 (septembre 2025), p. 2

Henryk Erlich, « Le sionisme est-il un mouvement d’émancipation démocratique ? », extraits (1938)

Que peut être, dans le meilleur des cas, la Palestine juive ? Le micro-État d'une minuscule tribu hébraïque au sein du peuple juif. Lorsque les sionistes s'adressent aux non-Juifs, ils sont de fervents démocrates et représentent les relations sociales de la Palestine actuelle et future, comme un parangon de liberté et de progrès. Mais si un État juif était créé en Palestine, son climat mental serait la peur éternelle d'un ennemi extérieur (les Arabes), un combat perpétuel pour chaque centimètre carré de terrain, pour chaque miette de travail contre un ennemi intérieur (les Arabes) et une lutte sans répit pour éradiquer la langue et la culture des Juifs de Palestine non hébraïsés. Est-ce là un climat où cultiver la liberté, la démocratie et le progrès ? N'est-ce pas plutôt le climat où fleurissent d'ordinaire la réaction et le chauvinisme ? Aujourd'hui, même des publicistes sionistes de stricte obédience qui visitent la Terre sainte constatent l'extraordinaire emprise du cléricalisme.

  • 1

    Henri Minczeles, Histoire générale du Bund. Un mouvement révolutionnaire juif. Paris, Éditions L’Échappée, 2022 (Collection « Dans le feu de l’action »)

  • 2

    « Marek Edelman : résister », Revue Ballast.

  • 3

    Enguerrand Massis (Trad., introd. et notes), « Non, nous ne sommes pas un peuple élu ! ». Sionisme et antisémitisme dans les années trente. La Bussière (F-86310), Éditions Acratie, 2016.

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