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Une guerre qui a dépassé les frontières de l’Iran

par Houshang Sépéhr
© Mehr News Agency, CC BY 4.0

La guerre dévastatrice menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d'Iran s’est transformée en une crise transrégionale, voire mondiale. Elle a non seulement frappé les infrastructures iraniennes et bouleversé la vie de plus de quatre-vingt-dix millions de personnes, mais elle a aussi mis en péril le marché mondial de l’énergie et la sécurité maritime, tout en exacerbant les tensions au sein de l’OTAN et bouleversé le statu quo politique mondial.

Le gouvernement américain se trouve dans une situation délicate. Engagé dans une guerre lui ayant coûté un milliard de dollars par jour il ne peut s'en retirer facilement, car il n’est pas en mesure de claironner qu'il a remporté une « victoire ». Pour Washington, tout retrait sans résultat tangible serait perçu comme une défaite politique. Et plus le conflit se prolonge, plus le coût d’une sortie de guerre devient élevé. De son côté, le régime iranien se bat pour sa « survie ».

Cette dynamique rend le conflit plus long, plus coûteux et plus dangereux.

Parmi toutes les conséquences de ce conflit, la crise provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz est sans doute le fait le plus marquant à l’échelle mondiale. Ce passage maritime constitue en effet l’une des artères principales du transit énergétique mondial. Toute perturbation majeure n’affecte pas seulement l’Iran, les pays du Golfe ou les États-Unis, mais provoque également un choc pour l’économie mondiale.

Lorsque le pétrole et le gaz de la région sont bloqués ou restreints dans le détroit d’Ormuz, les premiers effets se font immédiatement sentir sur les marchés mondiaux : le prix du pétrole grimpe, les coûts de transport augmentent, les assurances maritimes se renchérissent et l’inflation progresse partout. Les grandes industries en Europe et en Asie voient leurs dépenses énergétiques s’envoler. Au final, ce sont des millions de travailleurs/euses et de consommateurs/trices à travers le monde qui portent le fardeau de cette crise.

La fermeture du détroit d’Ormuz ne se contente pas de perturber le secteur énergétique : elle désorganise en profondeur le commerce mondial. En Afrique, les conséquences sont immédiates, frappant de plein fouet les marchés agricoles et alimentaires, déjà sous pression en raison des blocages dans l’approvisionnement en engrais et en céréales.

Pour les États-Unis, cette crise est devenue une véritable impasse politique et militaire. Tant que le pétrole du Golfe persique reste bloqué, Washington ne peut pas, même s’il le souhaitait, annoncer facilement la fin de la guerre. Le maintien de l’ouverture du détroit d’Ormuz est en effet devenu un élément central de ce que les Américains présenteraient comme un « succès » dans ce conflit.

Des rapports publiés les 17 et 18 mars montrent par ailleurs que la forte hausse des prix de l’énergie a renforcé la pression politique sur les États-Unis, y compris à l’intérieur même du pays.

Une autre dimension cruciale de cette guerre est l’aggravation des divisions au sein de l’OTAN. Washington a demandé à ses alliés européens de participer à la constitution d’une force navale commune pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Plusieurs pays européens ont cependant refusé cette requête.

Donald Trump a lui-même vivement critiqué cette attitude, qualifiant l’OTAN de « rue à sens unique » : selon lui, les États-Unis financent cette alliance pour assurer la protection des pays membre, sans recevoir en retour l’aide attendue lorsque le besoin se fait sentir.

Cette réaction traduit une fracture plus profonde. Depuis plus d’un an, Donald Trump a fragilisé les relations des États-Unis avec de nombreux alliés traditionnels à coups de droits de douane, de menaces et de déclarations méprisantes. À certains moments, il a même envisagé de prendre le contrôle du Groenland, territoire danois relevant de l’Union européenne.

Dans ce contexte, il est naturel que les gouvernements européens accueillent l’appel de Trump avec scepticisme. Ils savent qu’une implication plus directe dans ce conflit pourrait également entraîner l’Europe dans une crise à l’issue incertaine.

Ainsi, la guerre contre la République islamique n’a pas seulement embrasé le Moyen-Orient , elle a également fragilisé la cohésion des pays occidentaux. Cette question est cruciale pour l’avenir de l’OTAN : si les États-Unis ne parviennent pas à rallier leurs alliés à un moment aussi critique, leur prétention au leadership mondial en sortira affaiblie.

Les répercussions mondiales de cette guerre ne se limitent pas au pétrole, ni à l’OTAN. Cette crise risque également d’exacerber simultanément plusieurs dynamiques dangereuses.

- Premièrement, elle intensifie la rivalité entre les grandes puissances. Chaque crise majeure au Moyen-Orient crée à la fois des opportunités et des menaces pour la Russie et la Chine : elles tirent parti de l’affaiblissement de la position américaine tout en subissant les conséquences de l’instabilité du marché mondial de l’énergie.

- Deuxièmement, ce conflit peut favoriser de nouvelles dynamiques de militarisation à l’échelle mondiale. Lorsque le langage des missiles et des bombardiers prend le pas sur la diplomatie, il crée un précédent dangereux pour d’autres conflits.

- Troisièmement, le monde est confronté à une nouvelle vague d’instabilité économique. La hausse des prix de l’énergie ne se limite pas à l’essence et au diesel : elle entraîne une série de hausses dans les secteurs du transport, de la production, de l’alimentation et des services. Comme toujours, ce sont principalement les classes populaires qui en portent le fardeau.

Malgré tout, l’enjeu principal se situe au cœur même de l’Iran. Depuis des années, les peuples d'Iran ne supportent plus la République islamique : corruption, répression, injustice, discrimination, pauvreté et absence de perspectives sont autant de réalités incontestables.

Cependant, la guerre complique le comportement de la société. Sous la pression des missiles, des explosions, des déplacements forcés et de la peur, les populations ne s’engagent pas dans des affrontements de rue généralisés contre le régime. En temps de conflit, la priorité de nombreuses familles est de survivre : protéger leurs enfants, trouver des médicaments, du pain, de l’eau et un abri. Cette situation peut temporairement freiner les tensions sociales, mais elle ne les éteint pas.

Il est crucial de souligner une vérité : le sort final de la République islamique ne sera pas décidé par les bombardiers, ni par les missiles. Si le régime survit aux attaques extérieures, cela ne garantira en rien sa pérennité à long terme. Au contraire, une fois les flammes de la guerre éteinte, la société iranienne se retrouvera de nouveau confrontée à l’ensemble de ses contradictions accumulées. Les mécontentements, qui se sont exprimés pendant des années à travers grèves, manifestations, soulèvements et résistances quotidiennes, réapparaîtront tôt ou tard.

La véritable libération des peuples d'Iran face à la tyrannie, à la pauvreté, aux inégalités et à l’injustice repose entièrement entre ses mains. La guerre peut certes bouleverser l’équilibre des forces, affaiblir le régime ou le rendre plus brutal, mais elle n’apporte pas la liberté en cadeau.

La liberté, l’égalité et l’émancipation sociale ne peuvent être conquises que par l’action consciente et organisée des peuples eux-mêmes, dans une lutte qui reprendra une fois le fracas des missiles et des bombes retombées, au cœur même de la société.

Le 23 mars 2026