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Une fraude anticoloniale : le Kremlin en Afrique

par Sasha Fokina
Vladimir Poutine rencontre Ibrahim Traoré, chef de la junte du Burkina-Faso, pendant la conférence au sommet Russie-Afrique de juillet 2023. Photo AFP Getty images
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Parmi les nombreux concepts issus de la guerre froide, le campisme reste d’une actualité frappante dans le monde de plus en plus polarisé d’aujourd’hui. Il présente la politique mondiale comme un affrontement entre deux camps : l’Occident impérialiste, considéré comme la principale source d’exploitation et d’instabilité mondiales, s’opposerait à ses prétendus adversaires anti-impérialistes. Le campisme présente donc une tendance à soutenir toute force s’opposant à l’impérialisme occidental et à ses alliés, quelle que soit sa nature réactionnaire, prédatrice, ou même impérialiste.

Dans le cas de la Russie, la résurgence de cette mentalité est devenue particulièrement visible après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Alors que Moscou lançait son offensive contre un pays indépendant et se livrait à des crimes coloniaux systématiques, tant sur les lignes de front 1 que dans les territoires occupés 2, certain·es ont choisi d’ignorer ces atrocités, prétendant que l’expansion de l’OTAN n’aurait laissé aucune alternative au Kremlin.

Alors que le Kremlin réprime3 de plus en plus les droits des peuples autochtones en Russie et intensifie la persécution des voix de l’opposition – notamment de gauche 4 –, la logique campiste dissocie la géopolitique des rapports sociaux internes 5. Dans la Russie contemporaine, cette division est encore plus prononcée. Tout en prétendant parler au nom du Sud global, Moscou étend ses ambitions impérialistes bien au-delà de ses frontières, touchant non seulement les États indépendants voisins tels que l’Ukraine et la Géorgie, mais aussi des régions plus lointaines.

Voulant se donner une image anti-impérialiste, la Russie cible de plus en plus les pays africains, qui continuent d’être soumis à une domination néocoloniale marquée par la concurrence entre les puissances mondiales et régionales. L’alliance avec un Moscou supposément anti-occidental est souvent présentée comme un moyen de résister aux ambitions expansionnistes des anciennes puissances coloniales ; elle permettrait selon ce discours de garantir la stabilité et la croissance économique du continent. Pourtant, la réalité de l’implication russe en Afrique révèle autre chose : la rhétorique anticoloniale ne suffit pas à elle seule à justifier ce campisme, et encore moins à apporter une véritable libération aux peuples africains.

Histoires de la guerre froide

Pendant la Guerre froide, l’Union soviétique, motivée par sa rivalité avec le bloc capitaliste occidental, a joué un rôle notable dans les mouvements de décolonisation de nombreux pays africains. Elle a fourni des ressources essentielles aux luttes de libération : armes, soutien économique et encadrement politique. Dans le même temps, des dizaines de milliers d’étudiant·es de toute l’Afrique ont suivi des études en URSS et dans d’autres pays du bloc de l’Est, renforçant encore l’attrait et l’influence du projet soviétique 6.

Après l’effondrement de l’URSS, la présence de Moscou en Afrique a fortement décliné, le nouvel État russe étant confronté à des crises internes. Mais entre le milieu des années 2000 et les années 2010, le Kremlin a progressivement commencé à renouer des liens avec ses anciens partenaires sur le continent. Son retour en Afrique est devenu un sujet d’attention médiatique international en 2019, lorsque la Russie a accueilli son premier Forum Russie-Afrique à Sotchi. À cette occasion, le président Vladimir Poutine a déclaré l’ouverture d’une « nouvelle page » dans les relations russo-africaines 7. Les médias occidentaux ont largement couvert l’évènement, publiant des titres tels que « Poutine vient de faire son tour d’honneur au Moyen-Orient. Il se tourne désormais vers l’Afrique » et « Le sommet Russie-Afrique, une démonstration de l’ambition de Moscou dans la région »8. Face à un isolement croissant dans les pays occidentaux et voulant s’afficher comme une véritable superpuissance, le Kremlin a commencé à promouvoir activement son influence dans les pays du Sud global, en particulier en Afrique.

Le recours à la force traditionnelle

Depuis 2019, la portée de la coopération de la Russie avec les pays africains s’est considérablement élargie. La Russie a aussi étendu son réseau auprès des nouveaux régimes confrontés à un isolement régional et international, ainsi qu’auprès de régimes non-alignés qui cherchent à diversifier leurs partenariats.

Sur le plan économique, la présence de Moscou en Afrique reste limitée : la Russie n’a tout simplement pas les moyens financiers de rivaliser avec les autres acteurs régionaux. Pourtant, les médias russes ont salué le record historique de la valeur totale des échanges commerciaux entre Moscou et les pays africains, qui s’élevait à près de 28 milliards de dollars en 2025 9. Or, ce montant dépasse les 300 milliards de dollars pour la Chine et l’UE, tandis que celui des États-Unis, des Émirats arabes unis et de l’Inde dépassait 100 milliards de dollars chacun 10. Cela dit, la Russie a réussi à occuper une niche économique en exportant des projets liés à l’énergie nucléaire. Alors que la demande en énergie augmente à mesure que la population croît, Moscou propose son expertise sur le sujet, ainsi qu’une formation pour le personnel futur et le combustible nucléaire nécessaire au fonctionnement de ces projets à long terme 11.

Une autre dimension de l’influence économique stratégique de la Russie dans la région concerne la sécurité alimentaire. En 2025, Agroexport, l’agence russe chargée des exportations agricoles, a affirmé que Moscou était devenue le premier fournisseur de céréales de l’Afrique, représentant un tiers du marché du blé du continent 12 Au total, la Russie exporte des céréales vers une quarantaine de pays africains, la demande de l’Algérie, de la Libye, du Kenya, du Maroc, de la Tunisie et de la Tanzanie ayant considérablement augmenté ces dernières années. Dans un contexte de perturbation des chaînes d’approvisionnement et de hausse des prix – en partie due à la guerre menée par la Russie en Ukraine, ainsi qu’aux chocs climatiques et aux effets persistants de la pandémie –, certains gouvernements africains ont accusé le Kremlin d’exploiter cette dépendance à des fins de pression politique 13.

Mais ce sont essentiellement les exportations d’armes qui constituent le pilier de la présence russe dans la région. En janvier, Rosoboronexport – l’agence russe chargée des ventes militaires – a affirmé que ses exportations vers les pays africains avaient atteint le niveau de l’époque de la guerre froide, lorsque l’Union soviétique assurait 40 % des approvisionnements du continent 14. On ne peut pas savoir avec certitude si cela reflète la réalité ou les rêves du Kremlin, compte tenu de la limite des capacités d’exportation militaire de la Russie, alors même qu’elle est en guerre en Ukraine. Toujours est-il que Moscou reste un acteur essentiel sur le marché des armes du continent. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, entre 2020 et 2024, la Russie a représenté 21 % des importations africaines d’armes lourdes, devançant ainsi la Chine (18 %) et les États-Unis (16 %) 15.

« Une présence militaire à visage humain »

Outre ses exportations d’armes conventionnelles, la Russie fournit depuis des années les services de la société militaire privée Wagner à ses partenaires africains. Le « groupe Wagner » a désormais été officiellement intégré au ministère russe de la Défense et rebaptisé « Africa Corps » (peut-être en référence à l’« Afrikakorps » allemand de la Seconde Guerre mondiale), à la suite du décès du fondateur de la Société militaire privée, Evgeny Prigozhin, en 202316.

Les services proposés par les « instructeurs militaires » russes – un terme vague désignant en réalité des mercenaires – dépassent les services de sécurité habituels. Ils comprennent aussi des conseils politiques, sur des sujets allant des campagnes de désinformation (et l’organisation de fausses manifestations), à la gestion de contrats lucratifs pour l’exploitation des ressources naturelles dans toute une série de secteurs (comme l’or, d’autres minéraux, ou le bois) 17.

La République centrafricaine (RCA) en est un exemple typique : son président, Faustin-Archange Touadéra, a été le premier dirigeant africain à accueillir officiellement Wagner dès 2018. Officiellement, le dirigeant centrafricain a invité des « instructeurs russes » pour soutenir l’armée nationale dans sa lutte contre les rebelles locaux. En réalité, ils sont devenus indispensables au maintien au pouvoir de Touadéra lui-même. Par exemple, ils ont soutenu le référendum constitutionnel de 2023, dont les résultats ont permis au président de rester au pouvoir sans limitation de mandat 18. Actuellement, les « conseillers politiques » en RCA font la promotion d’une loi sur les agents étrangers : il s’agit du mécanisme répressif de prédilection du Kremlin, qui l’utilise contre ses propres opposant·es depuis 15 ans, et qu’il exporte ainsi vers les régimes autoritaires amis en déclin 19. Les organisations soutenues par la Russie mènent également des campagnes agressives sur les réseaux sociaux en RCA, intimidant les détracteurs du régime 20. Des sources de l’AFP laissent même entendre que les forces russes suivraient les opposant·es au président à l’aide de drones 21.

Dans des rapports provenant d’autres pays ayant connu la présence d’instructeurs militaires russes, des civil·es les ont accusés d’assassinats, de tortures et de violences sexuelles 22. Les anciens canaux Telegram de Wagner regorgent de preuves d’exécutions systématiques et de profanation de cadavres, notamment au Mali 23. Voilà ce que la propagande russe appelle une « présence militaire à visage humain » (24).

De plus, des rapports récents indiquent que de jeunes hommes africains partis en Russie pour étudier ou occuper ce qu’ils pensaient être des emplois civils bien rémunérés sont en réalité envoyés sur le front en Ukraine (25). Moscou les considère comme une main-d’œuvre bon marché, indispensable à son effort de guerre. Souvent contraints de signer des contrats dans une langue qu’ils ne comprennent pas, des milliers d’hommes originaires d’au moins 36 pays africains ont été utilisés comme chair à canon au front. L’enquête d’Inpact a identifié plus de 1 400 Africains recrutés par la Russie, mais d’autres rapports suggèrent des chiffres plus élevés (26). Dans les mois qui ont suivi leur arrivée, plus de 300 d’entre eux auraient été tués. Ceux qui survivent ne reçoivent souvent aucune compensation financière, sont confrontés au racisme de leurs commandants et ont du mal à quitter le pays. En l’absence de surveillance internationale, le Kremlin a en effet mis en place un réseau transnational de traite d’êtres humains, un système d’exploitation tirant profit des vulnérabilités économiques de ceux-là mêmes qu’il prétend soutenir dans leur lutte anticoloniale.

L’« anticolonialisme de façade »

De telles opérations hybrides semblent convenir parfaitement aux autocraties en difficulté qui comptent parmi les partenaires historiques de Moscou, ainsi qu’aux jeunes régimes dont le choix de partenaires est limité. Par exemple, les juntes du Sahel – les régimes du Mali, du Burkina Faso et du Niger – s’appuient fortement sur les sentiments anticolonialistes de la population. Il va sans dire que ces sentiments trouvent leur origine dans une exploitation réelle qui dure depuis des siècles, la France ayant mené des opérations militaires dans la région jusqu’à récemment (27). Les jeunes régimes invoquent cette injustice historique et refusent de coopérer avec les anciennes métropoles. Mais ils finissent régulièrement par se tourner vers la Russie (28).

Le Kremlin saisit d’abord l’occasion de promouvoir une image qui lui convient. Selon les théories du complot diffusées par le Kremlin, les États-Unis géreraient des laboratoires biologiques à travers le continent et les entreprises occidentales produiraient des vaccins mortels (29). Le Kremlin séduit les pays du Sud en présentant les BRICS comme un projet de lutte contre l’hégémonie étatsunienne. Poutine condamne ouvertement l’histoire « honteuse » du colonialisme occidental et appelle sans relâche à la création d’un État palestinien (30).

Divers organes de propagande aident le Kremlin à diffuser ces récits : Sputnik Africa, RT, TASS, ainsi que l’agence de presse récemment créée African Initiative. Son contenu est traduit dans les principales langues parlées sur le continent. Son personnel comprend des membres de l’ancien réseau de sociétés militaires privées Wagner. African Initiative est dirigée par Artem Kureev. Des rapports suggèrent qu’il est un agent de la Cinquième Direction chargée des affaires étrangères de l’agence de renseignement intérieure russe (FSB) (31).

Dans les pays où l’influence russe est déjà bien établie, les campagnes de propagande visant à façonner l’opinion publique sur le terrain ont été confiées à des organisations locales et à des figures influentes. Lors du deuxième forum Russie-Afrique, le président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré, a salué le soutien de Moscou à la souveraineté africaine et a même comparé l’histoire moderne de la Russie à celle des pays africains en qualifiant les deux de « peuples oubliés du monde » (32). À un niveau plus modeste, une ONG ivoirienne affiliée à la Russie, appelée « Soutien total à Vladimir Poutine en Afrique », a même lancé un prix international en son nom (33), rendant hommage à ce que le fondateur de l’ONG a qualifié d’« acte libérateur de Poutine pour l’Afrique » (34). Par ailleurs, l’African Initiative organise des voyages de presse dans les territoires ukrainiens occupés, au cours desquels des blogueurs issus de régimes sahéliens discutent de la « reconstruction de nouvelles régions » et reçoivent une formation à la conduite de campagnes d’information (35).

Contre le campisme

Comme indiqué ci-dessus, la présence de la Russie en Afrique n’a pas grand-chose à voir avec la libération des populations locales et vise plutôt à soutenir des régimes partenaires. Les crimes de guerre, l’extractivisme et le renforcement des régimes autocratiques mettent en évidence les motivations réelles du retour du Kremlin sur le continent – des motivations qui ne sont pas très différentes de celles des autres puissances néocoloniales.

De nombreuses questions subsistent : ce prétendu anticolonialisme, soutenu par des efforts de propagande et des campagnes de désinformation, parvient-il à convaincre qui que ce soit ? Les manifestations montrant des foules brandissant des drapeaux russes et Wagner (36) sont-elles mises en scène ou existe-t-il un véritable soutien à la Russie en Afrique ? La majorité des peuples perçoivent-ils l’influence que la Russie exerce sur leurs propres gouvernements, leurs élections et leurs économies ? Les données sociologiques générales fournissent des informations limitées : la dernière édition de l’étude Afrobarometer montre d’importantes variations d’un pays à l’autre (37). Au Mali, l’un des nouveaux partenaires essentiels de Moscou, la perception positive de l’influence économique et politique de la Russie par le public est passée de 56 % en 2019–2021 à 88 % en 2023–2025. Parallèlement, en Guinée – qui n’est pas étrangère aux activités commerciales de la Russie (38) –, l’opinion positive sur l’influence russe a chuté de 63 % à 49 % au cours des années respectives. Dans le même temps, la perception positive moyenne de la Russie en Afrique (36 %) est inférieure à celle de la Chine (62 %), des États-Unis (52 %), de l’UE (50 %) ou de l’Inde (39 %) (39).

Les résultats de la lutte menée par le Kremlin pour gagner les cœurs et les esprits sur le terrain restent mitigés, même s’il est clair que certains groupes tirent profit de sa présence. Dans le même temps, Moscou semble prendre au sérieux la concurrence entre les grandes puissances dans la région. Cela se manifeste par le nombre croissant d’institutions de soft power du Kremlin, telles que les Maisons russes (40), le renforcement de sa présence en matière de sécurité et ses investissements dans des projets d’infrastructure à long terme.

D’un point de vue mondial, l’instrumentalisation cynique par le Kremlin des discours anticolonialistes – y compris ses prétendus efforts pour « libérer » les sociétés africaines – semble avoir rencontré un succès limité mais notable auprès de certains segments de la gauche. Au-delà des propagandistes affiliés au Kremlin (41), cette position trouve un écho auprès de commentateurs anti-intellectualistes et d’influenceurs en ligne (42), ainsi que de partis politiques (tels que le DKP allemand), qui dénoncent l’impérialisme occidental tout en ignorant la nature antidémocratique et réactionnaire de ses rivaux géopolitiques. Dans ce cadre, les activités de la Russie en Afrique sont souvent invoquées comme preuves à l’appui de ces points de vue.

Cette logique est non seulement profondément occidentalo-centrée – dans une perspective campiste, seul l’Occident est considéré comme ennemi capable de commettre des atrocités – mais aussi tout à fait dangereuse. Elle compromet les luttes progressistes contre des régimes qui se présentent comme des adversaires de l’Occident, que ce soit en Russie, en Iran ou au Venezuela. Pendant ce temps, bien qu’appartenant en apparence à des camps opposés, les élites conservatrices tant en Russie qu’aux États-Unis continuent de poursuivre des intérêts communs, en œuvrant à construire leur propre Internationale fasciste (43) et en se serrant la main en Alaska (44). Dans le système mondial actuel façonné par le capital et imposé par les États, seuls des mouvements véritablement internationalistes et anticolonialistes, fondés sur la solidarité avec les peuples des deux « camps », offrent une voie viable vers la libération de la classe exploitée. 

Le 22 avril 2026

 

Sasha Fokina est une journaliste et analyste spécialisée dans les luttes anticoloniales, les guerres et les autocraties dans les pays du Sud, ainsi que dans les questions féministes et migratoires.

Publié initialement sur le site de la Rosa-Luxemburg-Stiftung. Traduit par Anouk Essyad. 

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Sasha Fokina

Sasha Fokina est une journaliste et analyste spécialisée dans les luttes anticoloniales, les guerres et les autocraties dans les pays du Sud, ainsi que dans les questions féministes et migratoires.