Le pays du chocolat et du paradis fiscal applique depuis 1937 la doctrine dite de la « paix du travail », laquelle prévoit que le conflit entre le capital et le travail doit être réglé par la négociation et par l’adoption de conventions collectives de travail, limitant à l’extrême la possibilité d’organisation de grèves. Pourtant, la Suisse, surtout romande, a connu à l’automne un important mouvement de grèves des secteurs public et parapublic contre des budgets austéritaires.
La mobilisation a commencé à Fribourg, pour s’étendre à Genève et surtout à Lausanne, où l’ampleur du mouvement a été la plus forte. Peux-tu revenir sur l’amplitude des mobilisations ?
Le mouvement a commencé à Fribourg en octobre, avec une grève des travailleur·ses du secteur public et parapublic contre un programme austéritaire. Ce dernier a été adopté, mais le syndicat des services publics et le Parti socialiste fribourgeois ont lancé un référendum, qui implique que les citoyen·nes fribourgeois·es voteront sur ce budget en avril. Ce référendum a d’ailleurs obligé l’État de Fribourg à commencer l’année sans budget.
À Genève, c’est au niveau de la ville que la mobilisation s’est construite, contre un budget communal également austéritaire, qui incluait un blocage des salaires et le gel de la création de nouveaux postes.
Dans le canton de Vaud, où la mobilisation a été la plus massive, le mouvement s’est organisé très vite, contre là aussi un budget cantonal très austéritaire. Quelques jours après l’annonce du budget, Lausanne a vécu une manifestation énorme, avec près de 15 000 personnes dans les rues, soit près de 5 % de la population habitant dans la ville et ses agglomérations. C’est inédit !
Cette manifestation a été suivie de plusieurs jours de grève reconductible, entre octobre et le 17 décembre et de plusieurs manifestations très suivies. On a su ratisser très large : différents niveaux de radicalité, différents corps de métiers, différentes sensibilités politiques ont pu construire le mouvement ensemble. Le caractère unitaire de la mobilisation, qui s’est organisée en intersyndicale, a permis cette forme et cette force.
Dans les toutes premières manifestations déjà, on pointait du doigt l’hypocrisie du Conseil d’État (nom de l’exécutif du canton) dont certain·es membres se sont rendu·es en limousine à Davos pour le Forum économique mondial pendant qu’ils·elles exigeaient des sacrifices de la part des travailleur·ses déjà sous pression. Une mesure qui a fait couler beaucoup d’encre et qui malheureusement a un peu éludé le reste du paquet budgétaire : c’est ce qu’ils ont appelé la contribution de crise, une coupe de 0,7 % dans les salaires de la fonction publique.
Mais cette mesure scandaleuse a permis de mobiliser des corps de métier qui ne se mobilisent pas habituellement, comme l’accueil de jour. Les grèves ont aussi été particulièrement bien suivies dans les écoles. Il faut dire aussi qu’un certain nombre de groupes et d’associations professionnelles, parfois assez corporatistes, ont rejoint le mouvement, sans pour autant faire partie de l’intersyndicale. Le mouvement a laissé de la place à tout le monde et c’est ce qui a permis sa force.
Dans les trois cas, il s’agissait de combattre des budgets cantonaux ou communaux qui prévoyaient des coupes massives dans les dépenses. Il y a également un plan d’austérité au niveau fédéral. Quels ont été les arguments contre ce budget ?
Comme tu l’as dit, des coupes sont aussi prévues au niveau fédéral dans tous les domaines sauf l’armée. Au niveau vaudois, c’est pareil, ils y vont à la tronçonneuse. Dans mon quotidien d’assistant social, je vois déjà la population se précariser. Au service social de l’ouest lausannois, on n’a jamais eu autant de dossiers ouverts à l’aide sociale. Non seulement on a plus de dossiers, mais on a des situations qui sont de plus en plus complexes, avec des gens qui se retrouvent dans des situations de précarité monstrueuses. C’est ça le prix de ces politiques d’austérité, qui coupent dans des prestations sociales essentielles qui permettent aux gens, sinon de vivre dans la dignité, au moins de garder la tête hors de l’eau. Même ces mesures sont attaquées.
En tant qu’assistant social, ce qui m’a marqué, c’est la réduction des subsides à l’assurance maladie. En Suisse, cette assurance est à la fois obligatoire et privée, générant de juteux profits pour les compagnies d’assurances. Les primes augmentent chaque année et sont vraiment hors de prix et elles ne garantissent pas pour autant l’accès aux soins, puisqu’il faut encore payer une franchise. Depuis une dizaine d’années, le canton de Vaud compense en partie pour les revenus les plus modestes en versant des subsides à l’assurance maladie – ce qui consiste en réalité à transférer de l’argent public dans les caisses privées. Mais même ces subsides sont remis en cause par ce budget. Ce dernier coupe aussi dans les institutions d’accueil et de soin aux personnes âgées, ainsi que pour les personnes en situation de handicap. Mais comme je l’ai dit, la mesure qui a le plus mobilisé est celle qui impactait directement les travailleur·ses, donc la baisse de salaire et la non-reconduction de certains postes.
solidaritéS a combattu ces dernières années plusieurs baisses importantes de la fiscalité visant les entreprises (RIE3 cantonale, RIE3, RFFA). Que peux-tu dire de l’attitude du Parti socialiste ?
Ces dernières années, le Parti socialiste n’a pas combattu ces réformes en faveur des entreprises et des plus grandes fortunes ; il les a même défendues, au nom d’une politique de compromis. Ils ont essayé de nous vendre leur action à l’exécutif, où ils ont échangé cette baisse massive de l’imposition fiscale des grandes entreprises en échange d’un petit financement de l’AVS (assurance vieillesse et survivant·es). Et aujourd’hui, le PS déplore la politique menée par l’État, alors qu’il y a participé et continue à y participer avec ses conseillères d’État Nuria Gorrite et Rebecca Ruiz.
Il participe aux manifestations avec ses drapeaux et se gargarise d’être dans l’opposition, alors que près d’un tiers de ses député·es ont voté en faveur du budget ! En somme, le PS a de la peine à assumer ses positions et à défendre son bilan de « compromis » avec la droite. En fait, il a préparé le terrain de la droite en légitimant ce discours sur les caisses vides de l’État. Mais c’est un mythe, comme l’a montré notre camarade Sébastien Guex lors d’une conférence pendant le mouvement : non seulement cette austérité a été organisée par des baisses fiscales successives, mais, même dans cette situation et après ces baisses de rentrées fiscales, la situation financière de l’État de Vaud reste idyllique par rapport à d’autres collectivités publiques.
Le conseil d’État vaudois connait en parallèle une importante crise politique, liée à l’application illégale d’un « bouclier fiscal » par la conseillère d’État « centriste » Valérie Dittli, et par plusieurs affaires de corruption la visant. Comment ces affaires ont-elles été perçues au sein du mouvement ?
Déjà, le concept du bouclier fiscal est aberrant. Ça désigne un mécanisme qui permet de réduire au cas par cas l’impôt sur la fortune pour éviter ce que les autorités appellent une imposition excessive. L’enjeu est, nous explique-t-on, d’éviter, dans la concurrence fiscale que se mènent les cantons, que les contribuables les plus fortuné·es quittent le canton. Or, un expert indépendant a relevé qu’il a été appliqué illégalement entre son entrée en vigueur en 2009 et 2021. Concrètement, le canton a renoncé en toute illégalité à imposer certain·es contribuables parmi les plus aisé·es, pour une perte estimée à un milliard de francs. 2009, c’est bien avant le début du mandat de Valérie Dittli, et ça date donc de son prédécesseur libéral-radical Pascal Broulis.
Je pense que cette situation a alimenté une forme de méfiance vis-à-vis du gouvernement, ce qui est assez inhabituel pour la Suisse. Cette année, on a vu éclater au grand jour les dissidences internes au Conseil d’État, ce qui n’arrive jamais dans notre système où les exécutifs sont collégiaux (ce qui amène le Parti socialiste à défendre des mesures de droite). Je pense que ça a contribué au fait que le mouvement de grèves ait autant pris : il passe particulièrement mal de se permettre ce genre de libertés puis de demander de l’austérité aux travailleur·ses.

Photo Valdemar Verisimo
La Suisse, pays de la « paix du travail », ne vit pas souvent de grèves, et encore moins des grèves interprofessionnelles. Comment le mouvement s’est-il construit et quels en sont les acquis ?
En Suisse, pour qu’une grève soit licite, il faut qu’elle concerne les relations de travail proprement dites, et qu’elle agisse comme dernier recours. Ainsi, lors de la grève féministe de 2019, tout un enjeu de la mobilisation était de traduire les revendications féministes en des revendications concrètes propres à chaque lieu de travail, pour que la mobilisation soit possible, ce qui a sans doute contribué à son succès.
Le rôle des mouvements de ces dernières années – en particulier la grève féministe, la grève pour le climat, les mobilisations contre les violences policières racistes ou contre le génocide à Gaza – est important dans la construction du caractère massif du mouvement. À mon avis, il y a eu un tournant en 2019 : c’est devenu cool d’aller en manif, le mot même de grève a été popularisé, et le fait de se mobiliser a été banalisé. Tout ça a aidé à la construction d’une conscience de classe. C’est aussi que, entre-temps, il y a eu l’inflation. Toujours plus de personnes sont touchées par la précarité, la hausse des loyers ou des primes d’assurance maladie.
Pour le mouvement qui nous intéresse, le Conseil d’État a refusé dès le début tout dialogue avec les syndicats. Il a tenté un passage en force. Face à l’ampleur de la mobilisation, il a fait machine arrière sur la contribution de solidarité (la baisse de 0,7 % des salaires), tout en reportant les coupes ailleurs. Il a tenté, sans succès, une manœuvre d’intimidation, en déclarant la grève illicite après cette annonce, ce qui ne rentre pas dans ses prérogatives puisqu’il est partie prenante du conflit ! Malgré la mobilisation, le budget a été adopté par le Grand Conseil à majorité de droite, et comme je l’ai dit, il a été voté par une partie importante de député·es socialistes et des Vert·es.
Malgré cela, l’intersyndicale subsiste, des AG continuent d’être organisées. Et cette mobilisation a marqué les personnes qui y ont participé, ça laisse des traces. On ne lâche rien, notamment car on sait que l’État prévoit déjà un nouveau budget austéritaire en 2027. Aussi, le conseil d’État a finalement décidé de rencontrer les syndicats après avoir adopté le budget. La rencontre, évidemment, n’a pas donné grand-chose. Comment pourrait-il y avoir quelque chose à négocier maintenant que le budget a été adopté ? On doit continuer à se mobiliser pour nos services publics.
Tu as participé à créer, avec d’autres camarades, un comité « Touche pas à mes services publics », qui a construit une caisse de grève. Pourquoi était-il important d’impliquer aussi les usager·es des services publics ?
En tant que travailleur social, ça fait presque partie de mon identité professionnelle, cette idée que les usager·es participent et ne sont pas que des objets de notre action. Plus largement, le but était d’élargir la contestation et de montrer que l’austérité touche tout le monde, pas seulement les travailleur·ses du public et parapublic. L’idée était aussi de contrer le discours qu’on a vu apparaître dans la presse bourgeoise, selon laquelle la mobilisation serait uniquement celle d’enseignant·es privilégié·es, et de montrer que le mouvement impliquait toute la population. La somme récoltée a été répartie entre les trois composantes de l’intersyndicale pour être reversée aux grévistes.
Je pense que ce comité a réussi à initier quelque chose, même si on l’a lancé relativement tard. On continue d’ailleurs à se réunir, et on continuera à essayer d’élargir les mobilisations à venir.
Avec d’autres camarades, tu te présentes sur la liste d’Ensemble à Gauche [coalition à laquelle participe solidaritéS] aux élections pour le conseil communal. Comment vois-tu l’articulation entre cette campagne et la mobilisation contre l’austérité ?
La ville de Lausanne est une petite poche de résistance de gauche dans un canton plutôt à droite. J’ai à cœur de mener une campagne positive, et je crois que c’est ce qu’on fait : créer une utopie, donner à voir ce qu’on peut gagner, sur des questions de loyers, sur les transports publics gratuits. Face au rouleau-compresseur de l’austérité, il faut aussi apporter de l’espoir et de la joie.
L’enjeu est de continuer à être des relais des mobilisations dans les parlements – ce qu’ont très bien fait nos camarades député·es au Grand Conseil pendant le vote du budget. La campagne nous permet aussi de visibiliser les contradictions du Parti socialiste, qui se contente de revendiquer des mesures cosmétiques tout en travaillant main dans la main avec la droite. C’est un moment vraiment intéressant : le souffle des mobilisations a aussi animé cette campagne. Il y a beaucoup d’adhésions, beaucoup de gens se mobilisent, viennent tracter avec nous, faire du porte-à-porte.
En parallèle de cette campagne au niveau communal, on a lancé une candidature de combat – notre camarade Agathe Raboud Sidorenko – au Conseil d’État. Il y a en effet une élection complémentaire à la suite d’une démission. Face à elle, il y a un ténor du Parti socialiste – qui revendique son expérience en matière de compromis – et une figure du parti d’extrême droite UDC, soutenu par toute la droite. Je pense que les deux moyens – la rue et les campagnes politiques électorales – sont complémentaires. La colère gronde, et elle grondera encore longtemps.
Le 10 févier 2026
Kelmy Martinez, assistant social, est militant à solidaritéS et à la Fédération syndicale SUD. Propos recueillis par Anouk Essyad.