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Trois mois de manifestations de masse : à qui appartient l’Albanie ?

par Gerhard Klas
Le 21 juin 2026. © Albinfo / CC BY 4.0

Depuis fin mai, jour après jour, des Albanais·es manifestent à Tirana contre un complexe touristique de luxe que la fille de Trump, Ivanka, et son gendre, Jared Kushner, prévoient de construire avec un investisseur albanais. Au début, ils n’étaient que quelques centaines de manifestant·es, mais c’est désormais devenu un mouvement de masse.

Parfois, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue – dans un pays qui ne compte que 2,5 millions d’habitant·es. Ce qui a commencé comme une mobilisation contre la dégradation de l’environnement est devenu une remise en cause du système. Le drapeau national albanais et les symboles de l’UÇK flottent au vent aux côtés des drapeaux américains et des flamants roses. Ce dont il est question ici, c’est de la nature, de la corruption, du capitalisme.

Tout a commencé à cause d’un morceau de littoral. Sur l’île de Sazan, Atlantic Incubation Partners LLC, liée à la société d’investissement de Kushner, Affinity Partners, souhaite investir 1,4 milliard d’euros. 4,7 milliards d’euros sont également prévus pour des projets touristiques dans la lagune de Narta, près de Zvërnec. Ces deux zones sont protégées ; on y trouve notamment l’une des plus importantes escales européennes pour les flamants roses et autres oiseaux migrateurs. Elles doivent céder la place à des hôtels, des appartements, des villas et un port de plaisance. Pour le gouvernement de Tirana, il s’agit d’un projet prestigieux : investissements internationaux, tourisme de luxe, emplois, croissance. Pour les opposant·es, c’est un exemple révélateur de la manière dont le gouvernement traite l’Albanie.

Au départ, les manifestant·es réclamaient le retrait des assouplissements de la loi sur les zones protégées, adoptés en 2024 peu après la publication des plans de Kushner. Ils demandaient également l’abrogation de la loi sur les investissements stratégiques, qui permet une accélération du traitement et de l’approbation des projets considérés comme prioritaires. Atlantic Incubation Partners LLC a déjà obtenu le statut d’investisseur stratégique. Mais les projets de Kushner ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Partout dans le pays, des projets permettent, de manière extrêmement opaque, que des terrains abritant des sites historiques et culturels ainsi que des zones protégées sur le plan écologique passent entre les mains d’investisseurs privés, notamment étrangers.

L'île de Zvërnec, dans la lagune de Narta, avec, à l'horizon, l'île de Sazan. © Arbenllapashtica / CC BY 4.0,

« L’Albanie n’est pas à vendre »

Tel est le slogan que scandent soir après soir les foules rassemblées sur la place Skanderbeg, dans le centre-ville, et sur les rues qui mènent au quartier du gouvernement. Elles ne veulent plus être les simples spectatrices d’une évolution dont d’autres décident. Lors des manifestations, ce sont surtout des drapeaux albanais qui flottent, parfois accompagnés de quelques drapeaux de l’UÇK. L’«Ushtria Çlirimtare e Kosovës » (Armée de libération du Kosovo, UÇK) kosovare-albanaise occupe encore aujourd’hui une place importante dans ce qu’on pourrait appeler le « bagage émotionnel » de la conscience nationale albanaise. On voit également parfois des drapeaux américains.

À première vue, cela semble paradoxal : une manifestation contre un projet de luxe américain – et à côté, le drapeau américain… Mais c’est précisément dans cette contradiction que réside tout le sens du mouvement. Elsa Paja a 33 ans ; elle est artiste plasticienne, graphiste et militante. Elle a participé aux manifestations dès le début. Avec d’autres artistes, elle a notamment mis en place un espace où les enfants peuvent dessiner et exprimer ce qu’ils ressentent.

« Lorsqu’on regarde les messages véhiculés par ces dessins, on voit à quel point ce conflit touche même les enfants », explique Paja. Ils dessinent des plages, des flamants roses, des pelleteuses, des clôtures.

La politisation des manifestations a été rapide : une réserve naturelle clôturée, des forces de sécurité qui ont réprimé violemment les manifestant.es à Zvërnec. Les images de cette violence sont devenues virales.

« Nous n’avions plus le droit de fouler notre terre, c’était désormais clair », explique Elsa Paja. Et soudain, la question était de savoir qui avait le droit de décider de l’avenir de ce pays.

Le flamant rose contre les oligarques

Melitian Nezai, un biologiste environnementaliste et militant de 29 ans, s’est lui aussi engagé très tôt dans le mouvement.

« Le symbole de notre révolution, c’est le flamant rose », dit-il. Le flamant rose ne représente ni un parti, ni une nation, ni un dirigeant. Il est le symbole même d’un espace de vie. Ainsi, il devient le point de ralliement d’un mouvement difficile à classer idéologiquement. « Gauche, droite, libéraux, conservateurs : beaucoup de gens y participent », explique Nezai.

Le mouvement a en effet rassemblé une coalition exceptionnellement large, composée notamment d’organisations de gauche, de membres de la communauté LGBTQ+, de militant·es écologistes, de représentant·es des quatre communautés religieuses, de collectifs féministes et, enfin et surtout, de forces conservatrices, nationalistes et de droite. Cela donne parfois lieu à des conflits : ainsi, il n’a pas été possible de brandir un drapeau arc-en-ciel, considérant que cela était sans rapport avec la cause défendue par le mouvement.

Mais les frontières s’estompent aussi. « Les garçons albanais portent désormais du rose, la couleur des flamants roses, et trouvent ça cool », explique Elsa Paja. Ce qui unit les manifestant·es : ils et elles en ont tout simplement assez du gouvernement du Premier ministre Edi Rama, qui se qualifie lui-même de socialiste et dénonce le mouvement comme partie intégrante d’une « guerre hybride » orchestrée de l’extérieur.

Pour Nezai et beaucoup de manifestant·es, le chef de l’opposition (et ancien Premier ministre) Sali Berisha fait lui aussi partie du problème. Il ne s’agit pas de remplacer le gouvernement par le parti d’opposition. Le problème, ce sont les élites corrompues qui contrôlent le système politique.

Le drapeau albanais est omniprésent. On peut aussi voir quelques-uns des emblèmes de l’UÇK.

Mais ils ne constituent pas une preuve d’une implication organisationnelle de l’UÇK. Au contraire : l’organisation des vétérans de l’UÇK a elle-même mis en garde contre l’instrumentalisation de ses symboles à des fins politiques actuelles. Les militant·e·s expliquent la présence des nombreux drapeaux américains par la proximité traditionnelle de nombreux Albanais·es avec les États-Unis. De même, Paja ne dirige pas ses critiques de manière générale contre les investissements étrangers.

« Nous voulons des investissements qui profitent à la population locale, et pas seulement aux oligarques et aux étrangers venus prendre possession de notre pays ».

© Arbenllapashtica / CC BY 4.0

Qui décide de l’utilisation des terres ? Qui décide de l’utilisation des ressources ? Qui en tire les bénéfices ?

Depuis le début des années 1990, ces questions agitent l’Albanie. Après la fin de la « République populaire socialiste d’Albanie » (1944-1990), le pays a été soumis à une thérapie de choc néolibérale. Alors que les institutions d’une démocratie bourgeoise en étaient encore à leurs balbutiements et étaient peu développées, la privatisation s’est déroulée à un rythme effréné et le pays s’est ouvert aux capitaux étrangers. Peu de gens en ont profité, et cela a entraîné d’importants bouleversements sociaux. La majorité des Albanais·es n’avait aucune expérience de l’économie de marché capitaliste et était donc vulnérable à la manipulation. La diffusion fulgurante de la télévision par satellite a fait prendre conscience à une grande partie de la population albanaise de tout ce qui avait vraiment ou supposément été raté en plus de quarante ans d’isolement sous le régime d’Enver Hoxha, alimentant ainsi le désir d’enrichissement rapide. Les systèmes pyramidaux mafieux construits sur des taux d’intérêt exorbitants, dans lesquels des responsables politiques des deux partis étaient impliqués et où une grande partie de la population avait placé ses économies, ont fini par s’effondrer en 1997. L’État a de fait cessé de fonctionner dans certaines régions du pays ; la colère populaire a conduit à l’« insurrection de la loterie », et des affrontements dignes d’une guerre civile ont fait plus d’un millier de morts.

Ce n’est pas le chaos de 1997, mais la thérapie de choc, qualifiée à la légère de « transformation », qui perdure plus ou moins jusqu’à aujourd’hui ; elle est devenue un état permanent. La génération qui manifeste aujourd’hui ne connaît pas le prétendu « socialisme » par expérience personnelle. Mais elle vit avec les conséquences de son effondrement et de la thérapie de choc néolibérale qui a suivi.

Une phase de transition sans fin

« J’ai 29 ans, et cela fait déjà 36 ans que nous sommes plongés dans la transformation. Toute ma vie jusqu’à présent n’est qu’une phase de transition », résume Melitian Nezai.

Personnellement, il s’en sort plutôt bien : il travaille pour une ONG environnementale et gagne plus que le salaire moyen de 630 euros. En revanche, d’autres jeunes de son âge, comme les chauffeurs de taxi, travaillent six jours par semaine, douze heures par jour. Mais le salaire moyen suffit à peine à vivre, avec des prix alimentaires dignes de l’Europe occidentale et des petits appartements qui coûtent encore 400 euros de loyer, même dans les banlieues de Tirana.

C’est pourquoi de nombreux jeunes Albanais et Albanaises quittent le pays. Près de cinq millions vivent aujourd’hui à l’étranger – soit près de deux fois plus qu’en Albanie même. (Ce chiffre inclut toutefois également les Albanais·es des pays voisins, le Kosovo et la Macédoine du Nord, qui représentent à eux seuls près de deux millions de personnes.) Parallèlement, le tourisme albanais est en plein essor. Les plages, les montagnes et les villes historiques attirent de plus en plus de visiteur·ses. Avec le secteur de la construction, le tourisme est aujourd’hui le principal moteur économique.

Pour les manifestant·es, il ne s’agit pas d’une contradiction, mais d’une facette du même problème. « Nous avons l’impression d’être des touristes dans notre propre pays », déclare Elsa Paja. Elle décrit ainsi comment certains lieux, toujours plus aménagés pour les visiteurs et les investisseurs, leur sont désormais étrangers. Et une société dans laquelle les jeunes cherchent leur avenir ailleurs. « Les gens ne sont plus là, ils ne peuvent donc plus faire entendre leur voix », explique Nezai, qui établit ainsi un lien direct entre l’exode et la question du pouvoir politique. Lorsque les jeunes partent, il reste moins de personnes capables de s’opposer aux atteintes portées à leurs régions.

Elsa Paja estime que le capitalisme et le néolibéralisme font clairement partie du problème. « Alors que quelques-uns en profitent, tous les autres sont exclus », explique-t-elle pour décrire la société.

« Des personnes venues d’autres pays arrivent désormais en Albanie pour s’inspirer de ce mouvement », explique Melitian Nezai. Elles s’intéressent à la manière dont la résistance contre les grands projets peut être organisée.

Où en est le mouvement aujourd’hui ?

Drapeaux albanais et flamant rose : ce mouvement semble incarner un patriotisme critique envers le capitalisme, qui défend la souveraineté nationale et réclame l’émancipation sociale. Il s’agit avant tout d’un mouvement anti-corruption, dépourvu de direction claire et porté par la génération Z. Son symbole, le « Jolly Roger », ce drapeau orné d’une tête de mort et d’un chapeau de paille, est omniprésent lors des manifestations. Outre les deux partis établis, rejetés par le mouvement, il existe au moins trois petits partis qui soutiennent les manifestations.

Outre un parti de centre-droit et un parti réformateur il convient surtout de mentionner ici Lëvizja Bashkë (« Mouvement Ensemble ») : Il s’agit d’une force radicale jeune, d’orientation écologique et de gauche, qui s’efforce de nourrir et de faire fond sur les sentiments hostiles à ceux qui tiennent les leviers. Les militant·es de Lëvizja Bashkë ont été présent·es dès le début dans les manifestations, ont consigné les incidents – tels que les actions d’intimidation menées par les forces de sécurité – et les ont rendus publics, ce qui a permis au mouvement de gagner en visibilité au-delà des frontières locales. Elle constitue en quelque sorte la colonne vertébrale organisationnelle du mouvement ; elle aide à coordonner les manifestations, les discours, les banderoles et la communication – sans pour autant se présenter comme la seule direction. Le mouvement réclame de nouvelles élections – Lëvizja Bashkë y trouverait son compte.

Le 14 août 2026

À paraître dans Sozialistische Zeitung. Traduit de l’allemand par Pierre Vandevoorde

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المؤلف - Auteur·es

Gerhard Klas

Gerhard Klas est rédacteur en chef de l’hebdomadaire Sozialistische Zeitung (SoZ) à Cologne, dont la rédaction compte plusieurs membres de l’Organisation socialiste internationale (ISO).