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Slavery and capitalism. A new marxist history

par Anouk Essyad

L’ouvrage récemment paru de l’historien et membre du comité de rédaction de la revue Spectre David McNally revient sur les liens entre capitalisme, esclavage et racisme1. Il approfondit des débats et des analyses existantes et en tire des leçons, comme historien, mais aussi comme militant.

L’ouvrage renvoie explicitement à la recherche classique menée par l’historien Eric Williams2, qui analysait la manière dont l’esclavage transatlantique a participé à la fondation même du capitalisme. Ancré dans une démarche d’histoire économique, Williams montrait que l’industrialisation du Royaume-Uni a été rendue possible par la déportation et l’asservissement de millions d’Africain·es, établissant de manière implacable l’ancrage colonial et racial de cette première accumulation primitive du capital3.

Dans Les damnés de la terre, rédigé en pleine guerre de libération algérienne, Frantz Fanon renouvelait d’ailleurs cette analyse :

« Les déportations, les massacres, le travail forcé, l’esclavagisme ont été les principaux moyens utilisés par le capitalisme pour augmenter ses réserves d’or et de diamants, ses richesses et pour établir sa puissance. […] La richesse des pays impérialistes est aussi notre richesse. […] L’Europe est littéralement la création du tiers monde »4.

« L’esclavage était du quotidien pour les Anglais du 18e siècle »5, écrivait quant à lui Williams, qui insistait sur la manière dont les rapports sociaux coloniaux et esclavagistes imprègnent aussi la métropole. Plus concrètement, en suivant le capital, il montrait que les bénéfices de la production de canne à sucre ont été investis dans la fondation d’un nombre important de banques anglaises, dans les compagnies assurances naissantes, ou encore dans l’industrie lourde, jusqu’à financer « par la voie la plus directe » le développement de la machine à vapeur6, essentielle dans la première industrialisation.

David McNally fait sien l’argument selon lequel le capitalisme est tout entier façonné sur ce rapport colonial et esclavagiste. Les longs processus de transformation capitalistique des structures sociales – les privatisation des terres, la déstructuration des communautés locales, l’abolition des corporations de travail, et surtout l’entrée contrainte des classes populaires européennes dans le régime du salariat – tous ces processus ont comme matrice un rapport social colonial et esclavagiste.

McNally repart donc implicitement de ce point de départ : le capitalisme est produit ou construit par des rapports coloniaux, esclavagistes et raciaux. Mais tout l’apport de son livre est de prolonger cette analyse et d’en tirer des conséquences, comme historien et comme militant.

La plantation comme la matrice du capitalisme

Le prolongement est le suivant : une certaine tradition marxiste, tout en reconnaissant l’importance historique de cette première accumulation de capital, a relativisé l’impact de cette période esclavagiste sur la forme des rapports sociaux capitalistes. Autrement dit, cette tradition estime que cette longue séquence esclavagiste constituerait simplement un prélude à l’établissement du capitalisme. Dans une vision très linéaire et caricaturale d’une succession de modes de production qui ne pourraient coexister, ils et elles estiment donc que les rapports sociaux esclavagistes seraient précapitalistes et n’auraient, pour le dire rapidement, rien à voir avec notre modernité capitaliste. McNally récuse ces positions de plusieurs manières. 

En premier lieu, en analysant le fonctionnement des plantations – notamment les comptabilités tenues par les planteurs, mais aussi les manuels publiés à leur destination – il montre qu’aux 18 et 19e siècles, l’organisation du travail anticipe celle des fabriques à venir. Le labeur, est millimétré, chronométré, optimisé, calculé ; surtout, il observe « la standardisation des tâches, la réglementation du travail, l'imposition d'une discipline de temps »7. Ainsi, la plantation engendre une abstraction de la force de travail des personnes esclavagisées :

« Le même travail sera accompli dans le même laps de temps par tous les membres d'un même groupe de travail, indépendamment des différences de taille, de force, d'âge, de sexe, de dextérité, d'endurance, de santé […]. Le rythme et la durée du travail sont devenus des normes abstraites »8.

L’on sait à quel point cette abstraction du travail devient fondamentale dans l’analyse marxiste des rapports d’exploitation et d’aliénation capitalistiques. Les plantations, loin d’appartenir à un temps féodal précapitaliste révolu, constitueraient au contraire la matrice des rapports d’exploitation modernes. La « discipline de temps » dont parle McNally renvoie à une autre dimension cruciale dans l’histoire du capitalisme, à savoir l’imposition d’un temps nouveau et abstrait au détriment d’autres temporalités (cycliques, naturelles, etc.). Un autre historien marxiste classique, Edward P. Thompson avait en effet souligné le rôle de l’horloge de la disciplinarisation des classes populaires européennes et dans l’affirmation du pouvoir de classe de la bourgeoisie, notamment en ce qu’elle impliquait une perte d’autonomie dans la réalisation du travail9. Or, le minutage du temps est une dimension essentielle de l’organisation des plantations. Selon McNally, Georges Washington (le premier président des États-Unis) mobiliserait l’horloge autant que le fouet « comme technologie indispensable de la discipline en plantation »10. C’est aussi au sein des plantations que des innovations, non seulement disciplinaires ou « managériales » sont élaborées, mais aussi techniques, notamment l’automatisation de certaines tâches par l’utilisation de l’énergie hydraulique11 ou le croisement des graines pour optimiser le temps nécessaire à la récolte du coton12.

Toujours concernant l’exploitation de la force de travail des personnes esclavagisées, McNally récuse la position qui les considère comme un capital constant. Cette vision fait l’impasse sur la capacité de production de valeur (et donc de survaleur) de ce que lui appelle le « chattel proletariat »13 ; elle conduit donc à nier toute capacité de résistance de leur part. « Après tout, le capital constant ne fait pas grève, les personnes esclavagisées oui »14, expose McNally, qui examine aussi en détail les luttes des femmes esclavagisées pour le contrôle de leur procréation15. Comme les travailleur·ses salarié·es, les personnes esclavagisées font partie du capital variable, producteur de valeur. Comme les salarié·es, elles sont capables de résistances.

La deuxième manière dont McNally montre que l’esclavage plantationnaire a bien à faire à des logiques capitalistes touche cette fois-ci à la classe des planteurs. Cette même tradition marxiste tendait les considérer comme appartenant à une petite noblesse terrienne, appartenant ainsi à un moment féodal des rapports productifs. McNally, à nouveau, récuse cette analyse et montre au contraire qu’au cours des 18e et 19esiècles, cette classe adopte toujours plus de comportements et de valeurs propres à la bourgeoisie ; autrement dit, la manière dont leur pouvoir de classe s’exerce – la mobilité du capital, des rapports de domination impersonnels – est celle de la bourgeoisie moderne et proprement capitaliste. McNally appelle ainsi à se défaire d’une vision statique et réifiée des transformations historiques, permettant de voir comment « une forme apparemment féodale de travail non libre pouvait ainsi incarner un contenu spécifiquement capitaliste : la production de plus-value »16. Sans rentrer dans plus de détails, il me semble que cette approche permet de mieux comprendre la survivance de différentes formes de travail contraint aux côtés du travail dit « libre » et leur articulation tout au long de l’histoire du capitalisme17. McNally montre ainsi qu’il était fréquent que des personnes esclavagisées participent à des formes de travail salarié, en sortant par exemple de la plantation pour aller s’engager dehors, reversant une partie de leur paie à leur « propriétaire »18. Dans une démarche similaire, Amr Khairy a récemment remis en cause le récit qui considère l’avènement du travail salarié comme le point de départ de la formation de la classe ouvrière égyptienne, mettant en lumière la centralité des usines de production de sucre modernes créées dans les années 1870. Or, ces dernières, qui ont été capables de produire jusqu’à 7,5 % de la production mondiale de sucre, exploitaient en réalité du travail contraint jusque dans les années 1892-189519. Khairy nous invite ainsi à relativiser le caractère de centralité du travail salarié dans l’avènement du capitalisme et dans la construction des classes ouvrières, revisitant ainsi un enjeu très thompsonien20.

Enfin, comme espace de production de marchandises destinées à un marché devenu mondialisé, la plantation est soumise à des pressions liées au fonctionnement même du capitalisme. D’une manière générale, à partir de la deuxième moitié du 18e siècle, écrit McNally, « la production de matières premières dans les plantations était de plus en plus soumise à la loi de la valeur, à la nécessité d'atteindre des durées et des rendements moyens de production – le temps de travail socialement nécessaire – pour que le capital des planteurs puisse survivre et se développer »21. En découle un système économique fondé sur l’endettement des planteurs, contraints d’agrandir et d’optimiser leur production22.

En bref, non seulement les rapports esclavagistes ne constituent pas seulement un simple prélude au capitalisme, mais il semblerait même que ce soit au sein de ces rapports sociaux esclavagistes, coloniaux et racialisés que se sont formées les pratiques capitalistes dont nous héritons encore aujourd’huiMcNelly considère ainsi « la formation de rapports sociaux de race comme une infrastructure de l'accumulation capitaliste »23. Arrêtons-nous un instant sur son argument. McNally explique qu’au moment où la race comment à être codifiée aux Etats-Unis, contrairement à leurs acolytes restés en Europe, les capitalistes esclavagistes n’ont pas eu besoin de remodeler et de discipliner des anciennes formes de solidarité ou d’organisation collective du travail. La spoliation des terres des peuples indigènes, le génocide de ces derniers et la déportation de millions d’Africain·es ont ainsi créé des conditions idéales et vierges de toute structure sociale préexistante, pour l’exploitation la plus intensive possible de la force de travail des personnes réduites en esclavage24. La racialisation, que l’on peut considérer comme la création de la race25 et la formalisation de rapports sociaux basés sur cet indicateur, est donc essentiellement liée au capitalisme, et inversement. 

En découle que dans son fonctionnement même, le capitalisme est fondamentalement racialisé. On ne peut l’appréhender de manière « neutre » racialement, il est forcément, essentiellement, organisé selon une stratification coloniale et raciale. La conséquence politique et stratégique qui s’impose déjà est qu’on ne peut travailler à l’unification politique de toutes les classes populaires en ignorant cette fracture raciale et coloniale.

Distendre les analyses marxistes ?

En s’inspirant des travaux d’Eric Williams, mais aussi de C.L.R. James, Sylvia Winter et W.E.B. Dubois, McNally prolonge une posture propre aux auteur·ices que l’on peut classer dans le courant de marxisme noir26, à savoir celle d’élargir ou de décentrer certaines catégories marxistes. Fanon rappelait d’ailleurs que les « analyses marxistes [devaient] être toujours légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial »27. Mais on pourrait argumenter que ça n’est pas tant un décentrement que l’application réelle des principes d’analyse du matérialisme historique.

D’un point de vue purement interne à la discipline historique, cela conduit McNally à formuler une critique de la rigidité et de l’apolitisme des travaux qui, depuis une vingtaine d’années, s’inscrivant dans le courant des New Histories of Capitalism28. Bien qu’ils aient indéniablement contribué à relancer une certaine réflexion critique sur le capitalisme au sein du monde académique par une approche très empirique et par un renouvellement des terrains d’étude, ces travaux ont délibérément esquivé toute réflexion d’ensemble sur le fonctionnement même du capitalisme. Ce retour du « capitalisme » comme objet de travaux historiques semblerait s’être réalisé au prix d’une absence de toute théorisation et de toute portée critique. Au contraire, McNally appelle à articuler à un travail de recherche ancré historiquement et empiriquement à une élaboration théorique critique.

Sous un rapport plus politique maintenant, cela conduit à plusieurs déplacements analytiques fondamentaux. Premièrement, il faut apprendre à pouvoir lire des rapports de classe proprement capitalistiques dans des configurations où l’on n’est pas habitué·e à les voir. McNally fait sienne l’analyse du sociologue afro-américain W.E.B. Du Bois sur la guerre civile américaine. La fuite de près d’un huitième des personnes esclavagisées des plantations – pour rejoindre parfois les rangs de l’armée unioniste – est alors analysée comme une grève générale29. McNally mobilise en effet, nous l’avons vu, le concept de « chattel proletariat » pour désigner la classe des personnes africaines réduites en esclavage.

Par ailleurs, il revient sur la manière dont Marx a vu avec enthousiasme les révoltes anti-esclavagistes et analyse les convergences entre militant·es ouvriers·ères aux USA avec les révoltes abolitionnistes noires, « une convergence […], dont les enseignements pour la gauche mondiale n'ont pas encore été suffisamment pris en compte »30. L’appel de McNally à nous replonger dans cette histoire permet aussi de critiquer la vision selon laquelle l’abolition de l’esclavage aurait été inévitable. « Ce n'est pas une logique capitaliste inéluctable qui a mis fin à l'esclavage, mais les révoltes soutenues des personnes esclavagisées », insiste l’historien, car « seules des grèves générales massives des personnes esclavagisées ont pu briser ce système »31.

Enfin, l’auteur montre à quel point nous avons sous-estimé l’impact de moment révolutionnaire abolitionniste dans la construction même de notre mouvement d’émancipation. L’abolition de l’esclavage était en effet un moment proprement révolutionnaire, qui a eu un impact durable : 

« En juin 1866, une campagne audacieuse menée par des blanchisseuses noires à Jackson, dans le Mississippi, s'était transformée en une grève de grande ampleur. [...] Tous ces mouvements étaient traversés par une organisation concertée des Noirs pour obtenir des terres, le droit de vote, des droits du travail et le droit à l'autodéfense armée contre la terreur raciste »32.

W.E.B. Dubois avait d’ailleurs qualifié cette période de « dictature du prolétariat noir », avant de modifier le titre de son chapitre33, soulignant qu’il s’agissait bien là d’un moment d’émancipation majeure. Comme le note McNally, c’est dans ce contexte que la lutte pour les huit heures de travail s’est formée34. Par ailleurs, ce moment proprement révolutionnaire a profondément marqué la manière dont Marx comprenait la libération prolétarienne.

Si l’on devait tirer des leçons militantes de cet ouvrage, il s’agirait, en plus de revisiter les leçons de cet extraordinaire moment révolutionnaire, d’appliquer ce « décentrement » à nos luttes. Il s’agirait par exemple de considérer toute violence raciale ou coloniale comme des attaques contre notre classe. Il s’agirait de faire du racisme et de l’impérialisme un enjeu de nos mobilisations syndicales35. Il s’agirait, enfin, de continuer à construire toutes les luttes qui travaillent à abolir, dans les faits, la violence de la « ligne de couleur »36.

  • 1McNally David, Slavery and capitalism. A new marxist history, Oakland, University of California Press, 2025.
  • 2Williams Eric Eustace, Capitalisme et esclavage, Paris, Karthala, 1998 [1964].
  • 3Cf le « Chapitre 33. La théorie moderne de la colonisation », in: Marx Karl, Le Capital. Livre 1., Paris, Éditions Gallimard, 2008.
  • 4Fanon Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Editions La Découverte, 2002 [1961], p. 99.
  • 5Williams, Capitalisme et esclavage, op. cit., p. 85.
  • 6Ibid., p. 186.
  • 7McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 39. Les citations sont traduites par mes soins.
  • 8Ibid.
  • 9Cf. Thompson Edward P., « Time, Work-Discipline, and Industrial Capitalism », Past & Present (38), 1967, pp. 56‑97, dont une version française a été publiée à La Fabrique.
  • 10McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 45.
  • 11Ibid., p. 54.
  • 12Ibid., p. 221.
  • 13Terme difficilement traduisible, chattel désignant l’idée de « biens meubles », renvoyant à la déshumanisation raciste qui rend possible l’économie plantationnaire.
  • 14McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 96.
  • 15Ibid., pp. 182‑193.
  • 16Ibid., p. 73.
  • 17Stanziani Alessandro, Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale (XVIIIe-XIXe siècles), Paris, Presses de Sciences Po, 2020; Heiniger Alix et Deshusses Frédéric (éds.), Travailleuses et travailleurs enfermé·e·s, Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, 2024.
  • 18McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., pp. 114‑126.
  • 19Khairy Amr, « From Corvée to Wage Labor: Hybrid Labor Regimes in Egypt’s Sugar Industry, 1870s », International Labor and Working-Class History, 2025.
  • 20Thompson Edward P., La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Editions Points, 2012.
  • 21McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 76.
  • 22Ibid., pp. 227‑228.
  • 23Ibid., p. 85.
  • 24Ibid., p. 78.
  • 25Rappelons que cet indicateur ne répond pas à une réalité biologique, mais bien à l’existence de rapports sociaux.
  • 26Essyad Anouk, « Lire la tradition radicale noire aujourd’hui. À propos de Cedric Robinson », Contretemps, 2023.
  • 27Fanon, Les damnés de la terre, op. cit., p. 43.
  • 28Slobodian Quinn, « New Histories of Capitalism: A Comment », Australian Historical Studies 50 (4), 2019, pp. 522‑526.
  • 29Du Bois W.E.B., Black Reconstruction in America, 2017 [1935].
  • 30McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 217.
  • 31Ibid., p. 233.
  • 32Ibid., p. 240.
  • 33Sur ce débat, cf. : Goodwin Jeff, « La Reconstruction Noire comme guerre de classe », Contretemps, 2024.
  • 34McNally, Slavery and capitalism. A new marxist history, op. cit., p. 240.
  • 35Référence aux grèves actuelles dans les services publics suisses.
  • 36Ligne de couleur : concept de W.E.B. Du Bois.