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Faut-il sacrifier les libertés kurdes au nom de la centralisation de la Syrie ?

par Joseph Daher
Le président syrien Ahmed al-Charaa a signé un accord de cessez-le-feu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes le 18 janvier 2026. © GETTY

Malgré l’accord conclu mardi entre le gouvernement d’Ahmed al-Sharaa et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes sur un nouveau cessez-le-feu, les affrontements internes et les tensions se poursuivent dans le pays.

Les FDS ont appelé à une mobilisation générale des Kurdes pour défendre leurs territoires face aux offensives militaires du gouvernement, qui cherchent à consolider son pouvoir en Syrie.

Des semaines de combats ont vu les forces armées gouvernementales progresser dans les quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de plus de 100 000 civil·es. Cela a culminé avec la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, à la suite du retrait des FDS.

L’offensive militaire de Damas à Alep, ainsi que dans d’autres zones contrôlées par les FDS, est intervenue après l’expiration du délai du 31 décembre 2025 prévu par l’accord du 10 mars 2025. Parrainé par Washington entre le président syrien par intérim Ahmed al-Sharaa et Mazloum Abdi, chef des FDS, cet accord visait à intégrer les branches civile et militaire des FDS dans l’État. Cependant, l’impasse politique a persisté.

De plus, l’escalade militaire a eu lieu seulement deux jours après une réunion à Damas entre les autorités syriennes et les FDS, à laquelle assistaient des militaires américains. Il est clair que, pendant les négociations en cours, les autorités syriennes élaboraient un plan visant à lancer d’abord une opération militaire à Alep, puis à l’étendre à d’autres zones contrôlées par les FDS. Elles ont mobilisé diverses tribus arabes — en contact avec al-Sharaa depuis un certain temps — à Deir ez-Zor et à Raqqa afin de préparer une offensive générale contre les FDS.

Tout cela s’est fait avec le soutien de la Turquie, ainsi qu’avec le feu vert de Washington.

Incertitudes

Le cessez-le-feu initial du 18 janvier et l’accord en 14 points prévoyaient l’entrée des forces armées syriennes dans le nord-est du pays et l’intégration des FDS dans l’armée nationale. Cela n’a toutefois pas empêché l’escalade militaire du gouvernement.

Un nouvel accord a été conclu mardi 20 janvier. L’Agence arabe syrienne d’information (SANA) a annoncé que les forces armées gouvernementales syriennes n’entreraient pas dans les centres des villes d’al-Hasakah et de Qamichli, et qu’elles resteraient en périphérie. Damas a également déclaré que les forces militaires syriennes n’entreraient pas dans les villages kurdes et qu’aucune force armée autre que des forces de sécurité locales issues des habitant·es de la région n’y serait présente.

En outre, selon la SANA, Abdi devrait « proposer un candidat issu des FDS au poste de vice-ministre de la Défense, ainsi qu’un candidat au poste de gouverneur de Hassaké, des noms pour une représentation parlementaire et une liste de personnes à employer au sein des institutions de l’État syrien ». Cependant, de nombreuses incertitudes subsistent quant à la viabilité de ces accords et à leur mise en œuvre.

Dans le même temps, la situation dans le tristement célèbre camp d’al-Hol, à Hassaké — qui abrite des familles et des affiliés de l’État islamique (EI) — suscite une véritable inquiétude, avec des informations alarmantes faisant état de l’évasion de centaines de membres de l’EI.

Soutiens étrangers

Alors que les États-Unis (avec la France) œuvraient officiellement à la désescalade des tensions entre les deux acteurs et malgré leur partenariat de longue date avec les FDS dans la lutte contre l’État islamique, Washington n’a exercé aucune pression significative pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien.

En réalité, les États-Unis sont devenus un soutien important des nouvelles autorités au pouvoir, comme en témoignent les multiples rencontres entre Trump et al-Charaa, ainsi que la levée des sanctions Caesar en décembre 2025. De son côté, Ankara fait pression sur les FDS pour qu’elles se dissolvent et s’intègrent à l’armée syrienne. Il convient de noter que la Turquie considère ce groupe comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu’elle classe comme organisation terroriste. Les responsables turcs ont réitéré à plusieurs reprises, depuis le début de l’offensive militaire du gouvernement syrien, leur volonté de combattre les forces kurdes syriennes aux côtés de l’armée syrienne.

Depuis la chute du régime Assad, la Turquie est devenue l’un des acteurs régionaux les plus importants en Syrie, en particulier dans le nord du pays. En soutenant les autorités syriennes dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara a consolidé son influence sur le pays.

Outre la pression pour le retour des réfugié·es syriens et la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par la reconstruction, l’objectif principal de la Turquie est d’empêcher les aspirations kurdes à l’autonomie — perçues comme une menace pour la sécurité nationale — et de démanteler l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).

Faiblesses

En quelques jours seulement, les autorités syriennes au pouvoir ont conquis les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS. Au-delà des aspects géostratégiques immédiats, cette avancée rapide met également en évidence les limites du projet politique de l’AANES auprès des populations non kurdes, en particulier arabes. Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre les discriminations, des pratiques « sécuritaires » ciblées, l’emprisonnement d’activistes, ainsi que l’absence de véritable représentation au sein des institutions de l’AANES.

Plutôt que de chercher à élaborer des stratégies visant à obtenir le consentement des classes populaires arabes dans les zones sous leur contrôle, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations locales. Or, ces chefs tribaux sont connus pour changer d’allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment et pour se concentrer sur la défense de leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, les chefs tribaux ont suivi le mouvement.

Par ailleurs, la confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien américain, ainsi que son manque d’intérêt pour la construction d’alliances politiques plus larges et plus profondes avec les forces démocratiques et progressistes du pays, ont affaibli la pérennité de son projet politique. La Turquie a également bombardé hier soir des zones de Qamichli, et il est largement admis qu’elle a fourni une assistance logistique importante lors des dernières opérations militaires.

Centralisation du pouvoir

En définitive, la récente offensive militaire menée par les forces armées du gouvernement doit être comprise comme s’inscrivant dans la continuité de la tentative des élites dirigeantes syriennes actuelles de centraliser le pouvoir et de rejeter toute voie plus inclusive pour l’avenir de la Syrie.

C’est le cas depuis la chute d’Assad. Dans les mois qui ont suivi, de graves violations des droits humains ont été commises sous la direction d’Ahmed al-Charaa, notamment les massacres de populations alaouites et druzes sur la côte et à Soueïda. Parallèlement à ces attaques, les autorités au pouvoir ont également cherché à restreindre les droits et libertés démocratiques.

En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens sont accusés de tenir un discours agressif à l’encontre des Kurdes et des FDS, avec de nombreuses allégations de racisme marqué et de violations des droits humains commises par les forces gouvernementales et des groupes armés qui leur sont affiliés.

Par exemple, le ministre syrien des Affaires religieuses (Awqaf), Mohammad Abou al-Khayr Choukri, a publié une directive religieuse appelant les mosquées de tout le pays à célébrer ce qu’il a qualifié de « conquêtes et victoires » des forces alignées sur Damas dans l’est de la Syrie, et à prier pour le succès des soldats de l’Armée arabe syrienne.

De plus, le fait qu’il ait spécifiquement encouragé la mention du verset 6 de la sourate Al-Anfal du Coran suggère une volonté de faire référence à la campagne militaire d’Anfal menée en 1988 par Saddam Hussein contre les Kurdes dans l’actuel Kurdistan irakien, campagne marquée par des attaques chimiques, des massacres de masse et des destructions à grande échelle. Malgré ce contexte particulièrement inquiétant, les dirigeants régionaux et internationaux ont continué à soutenir les autorités syriennes au pouvoir, légitimant et renforçant ainsi leur domination sur le pays.

Par conséquent, malgré l’octroi par al-Charaa de droits linguistiques, culturels et de citoyenneté à la population kurde de Syrie, ainsi que de postes officiels au sein de l’État, des craintes légitimes persistent.

La priorité absolue pour les forces progressistes et démocratiques en Syrie est aujourd’hui de mettre fin au bain de sang, de permettre le retour en toute sécurité des civil·es déplacé·es et de lutter contre les discours de haine et les pratiques sectaires dans le pays. L’avenir de la Syrie est en jeu. En effet, les nouvelles autorités dirigeantes ont montré que leurs projets ne constituent pas une rupture radicale avec les pratiques autoritaires de l’ancien régime.

Aucun plan de représentation politique démocratique et inclusive, ni de partage du pouvoir, n’est actuellement proposé par Damas. Tous les Syriens et Syriennes aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l’égalité devraient s’inquiéter de ces dynamiques et lutter contre elles de toutes leurs forces.

Publié le 21 janvier 2026 New Arab

 

المؤلف - Auteur·es

Joseph Daher

Joseph Daher est militant de la IV e Internationale, universitaire suisse d’origine syrienne et expert en économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse, 2019), Syrie, le martyre d’une révolution (Syllepse, 2022), La question palestinienne et le marxisme (La Brèche, 2024) et Gaza, un génocide en cours, Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse, 2025). Il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à l’Université de Lausanne en Suisse (où son contrat a été rompu en raison de son engagement militant) et à l’Université de Gand en Belgique.