Assad s’est enfui d’une Syrie dévastée. Mais le plus grave dans les destructions causées par Assad et son régime est la destruction du tissu social syrien, complexe et composite dans ses composantes ethniques et confessionnelles.
Le 8 décembre 2024, Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est emparé de Damas, et la Syrie est entrée dans une nouvelle phase. Au cours des premiers mois, les Syrien·nes ont vécu un mélange de joie et de prudence. La communauté internationale a suivi ces événements avec prudence et attente. HTC s’est empressé d’organiser ce qu’il a appelé la « Conférence de la victoire », au cours de laquelle Al-Jolani (Ahmed al-Charaa) a été proclamé président de la Syrie 1. Ce dernier a à son tour annoncé la dissolution du HTC et la formation de l’Armée nationale syrienne, ainsi que la formation d’un gouvernement provisoire composé uniquement de membres de HTC.
Les forces politiques et les organisations de la société civile ont appelé à la tenue d’une conférence nationale générale réunissant les forces politiques et tous les acteurs civils et politiques afin de tracer la voie vers la construction du nouvel État syrien. Mais al-Charaa a ignoré cette demande et a convoqué une « conférence pour le dialogue national » à laquelle toutes les forces politiques n’étaient pas invitées. Ses sessions se sont limitées à une seule réunion qui n’a pas dépassé huit heures, suivie de la publication de ce qui a été appelé la déclaration constitutionnelle, qui a fixé la période de transition à cinq ans et a donné au président de la République des pouvoirs dont même les rois des régimes monarchiques absolus ne jouissaient pas. Un gouvernement de transition a été formé sous la présidence de al-Charaa et la plupart de ses sièges ont été occupés par des membres du HTC.
Un secrétariat général des Affaires politiques a également été créé au sein du ministère des Affaires étrangères, chargé de superviser tous les ministères et toutes les institutions de l’État. Le représentant du secrétariat général des Affaires politiques (appelé « cheikh ») a, partout où il se trouve dans les institutions et administrations de l’État, le dernier mot sur tout ce qui concerne leurs affaires2.
Il est apparu clairement à tous les observateurs que al-Charaa construisait un État du HTC et de al-Charaa et non l’État syrien.
Aucune nouvelle autorité dans le monde n’a été accueillie et soutenue aussi rapidement et avec autant de reconnaissance que celle de al-Charaa. Les délégations arabes, régionales et internationales se sont rendues à Damas pour féliciter ou soutenir la nouvelle autorité. Parmi ses principaux parrains figurent le président américain Donald Trump, le prince Mohammed ben Salmane d’Arabie saoudite, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et l’émir du Qatar Tamim ben Hamad. Cette reconnaissance et ce soutien dont a bénéficié al-Charaa, alias Abou Mohammad al-Joulani, étaient plus que jamais nécessaires, étant donné qu’il est classé sur les listes américaines et du Conseil de sécurité des Nations unies comme terroriste. Cela lui a également conféré une légitimité internationale et populaire parmi les Syrien·nes.
Les dilemmes du pouvoir en place à Damas
Le pouvoir de al-Charaa est aujourd’hui confronté à de nombreux problèmes qui doivent être résolus. Certains sont internes, d’autres concernent les relations internationales. Je vais essayer d’énumérer les plus importants :
Justice transitionnelle
Le pouvoir fait face à des pressions internes de la part d’organisations de défense des droits humains et de citoyen·nes qui réclament de connaître le sort de leurs proches. Ils demandent la mise en place d’un processus de justice transitionnelle par la création d’un organisme indépendant, composé d’experts, d’organisations et de tribunaux, avec la coopération et le soutien des Nations unies pour mener à bien cette tâche complexe et difficile. Le régime a formé une Commission de justice transitionnelle composée de personnalités qui ne disposent pas des compétences nécessaires pour cette tâche, et a limité son travail aux violations commises par le régime d’Assad. Il a refusé de la considérer comme responsable de la révélation de toutes les violations, qu’elles aient été commises par le régime Assad ou par d’autres organisations militaires (Daech, al-Qaïda, le Front al-Nosra, le HTC ou d’autres factions armées), et a également exclu les organisations syriennes de défense des droits humains qui travaillent sur ce sujet depuis de nombreuses années.
Les déplacé·es et les réfugié·es
Il s’agit du retour des réfugié·es à l’intérieur de la Syrie dans leurs villes et leurs maisons, dont le nombre est estimé à six millions et demi de personnes, et dont seulement 1,6 million sont revenu·es à ce jour. Leurs villes et leurs maisons sont pour la plupart complètement détruites. Jusqu’à présent, les autorités n’ont pris aucune mesure, et ont même empêché certain·es habitant·es de ces villes de revenir et de les reconstruire elleux-mêmes, sous prétexte de les réorganiser. À cela s’ajoute le problème des réfugié·es dans les pays voisins (Liban, Jordanie).
Conditions de vie
Les Nations unies ont estimé qu’environ 90 % de la population syrienne vivait sous le seuil de pauvreté avant la chute du régime d’Assad. La situation s’est encore détériorée avec la multiplication par six du prix du gaz domestique, par huit du prix du pain et par 600 du prix de l’électricité après la dernière révision tarifaire. De plus, le licenciement de dizaines de milliers d’employé·es et de militaires a laissé une armée de chômeur·ses. Dans ce contexte, des manifestations populaires éclatent dans différentes régions et villes, mais leurs revendications ne sont pas encore unifiées ni globales.
La situation sécuritaire
La plupart des villes syriennes connaissent une situation sécuritaire extrêmement précaire en raison des meurtres, des enlèvements, des déplacements forcés et des décès dans les centres de sécurité des autorités. En plus des massacres sectaires qui ont eu lieu sur la côte le 6 mars et les massacres de Soueïda commis le 14 juillet, qui ont fait plusieurs milliers de victimes innocentes, les assassinats extrajudiciaires et les enlèvements de femmes par des gangs, à la solde du pouvoir et avec son accord, se poursuivent quotidiennement dans les villes de Lattaquié, Tartous, Homs et Hama. Jour après jour, les voix qui rejettent et dénoncent le pouvoir de al-Charaa se multiplient. Mais elles ne se sont pas cristallisées autour de revendications communes et restent dispersées et non centralisés.
Au niveau extérieur
Tout le monde sait désormais que al-Charaa a été formé par les Britanniques et les Américains plusieurs années avant son entrée à Damas. Le moment opportun s’est présenté après la destruction de Gaza et l’affaiblissement du Hezbollah et de l’Iran. La Turquie a été chargée, avec l’accord de la Russie et des médias saoudiens, qataris et israéliens, de mettre en œuvre ce plan qui a vu Assad s’enfuir et le HTC entrer à Damas 3. De nombreux pays de la région ou du monde ont contribué directement ou indirectement au transfert du pouvoir d’Assad à al-Charaa. Ils ont parfois des intérêts communs et parfois des intérêts contradictoires. Al-Charaa doit satisfaire tout le monde, ce qui est difficile, surtout s’il s’agit de satisfaire les voisins géographiquement les plus proches de la Syrie (la Turquie et Israël). C’est pourquoi l’administration du président américain Trump joue le rôle de médiateur pour apaiser les tensions entre eux en garantissant les intérêts de chacun, sans qu’on puisse entrevoir une stabilisation de la situation.
La Syrie n’est pas un pays riche en ressources, mais sa situation géopolitique en fait un terrain de conflits régionaux et internationaux. Deux facteurs sont particulièrement influents dans cette situation :
• Premièrement, l’existence du projet sioniste/israélien en Palestine, à sa frontière sud, et par conséquent les efforts déployés pour maintenir ce projet sûr, stable et susceptible d’être étendu par les puissances impérialistes occidentales.
• Deuxièmement, sa situation géographique en tant que couloir de transit pour les énergies et le commerce des pays du Golfe et d’Asie vers les pays occidentaux.
Il apparaît désormais clairement, au vu de l’ensemble des politiques américaines, qui sont le principal facteur déterminant le sort du pouvoir légitime en Syrie à l’heure actuelle, que l’objectif principal d’Israël est de faire de la Syrie un État faible et dépourvu de souveraineté.
Syndicats et associations
4
Depuis sa prise de pouvoir en 1963, le parti Baas a tenté de contrôler les activités et les instances des associations populaires (ouvrier·es, paysan·nes, jeunes, étudiant·es, femmes, etc.) (5). Mais la présence de forces ou de personnalités non baasistes au sein de ces organismes restait possible tant que les élections se déroulaient de manière relativement libre et démocratique. Quant aux syndicats professionnels (médecins, avocat·es, ingénieur·es, etc.), ils ont continué à fonctionner de manière plus libre, même sous le régime de Assad, jusqu’en 1979 5.
Cette situation, qui accordait aux syndicats et aux associations professionnelles une certaine marge de manœuvre pour choisir leurs conseils et leurs représentant·es, a pris fin en juillet 1979, après que le conflit sanglant entre les Frères musulmans et le régime s’est intensifié à la suite du massacre de l’école d’artillerie, commis par les Frères musulmans 6. Le président de la République, Hafez el-Assad, a pris la décision de dissoudre tous les conseils syndicaux et de les remplacer par des conseils fidèles au régime. Cette approche s’est poursuivie, avec quelques mesures « démocratiques » dans le processus de sélection des conseils, jusqu’à la chute du régime et la prise de contrôle par le HTC. Ce dernier a dissous tous les conseils syndicaux et nommé de nouveaux conseils composés de ses partisans 7.
Partis et forces politiques
Deux caractéristiques ont marqué la scène politique syrienne depuis l’échec de l’expérience de l’union syro-égyptienne et la prise du pouvoir par le parti Baas en 1963 :
• Premièrement, avant 2000, il n’existait aucun parti ni même aucun courant libéral organisé.
• La seconde est que tous les partis qui existaient en 1963, à part le mouvement des Frères musulmans, étaient soit nationalistes de gauche, soit communistes. Au total, leur nombre ne dépassait guère le nombre des doigts d’une main.
Aucun nouveau parti n’a vu le jour après cette date, mais ils se sont multipliés par scissions sans différence fondamentale entre eux, qu’ils soient nationalistes ou communistes de gauche, à l’exception de leur positionement vis-à-vis de la dictature de Assad – la seule exception étant la création du Parti d’action communiste en 1976. Tous ces partis d’opposition ont été réprimés, à des degrés divers, pendant plus d’un demi-siècle, en particulier pendant la période Assad 8.
Après la chute de l’Union soviétique, ils ont poursuivi leurs scissions ou leur désintégration et leur transformation libérale, ce qui a contribué à leur perte d’influence dans la vie politique. En 2005, ces partis d’opposition ont tenté de s’unir dans le cadre de ce qui était alors connu sous le nom de Déclaration de Damas9. Ils se sont à nouveau divisés après l’adhésion des Frères musulmans à ce rassemblement et le départ des courants nationalistes de gauche et communistes.
Après le début de la révolution en 2011, une tentative d’unification des forces et des partis d’opposition a été menée, mais elle a échoué. Les courants politiques libéraux ont refusé de s’associer aux courants nationalistes de gauche et communistes et ont formé le Conseil national syrien, contrôlé par les Frères musulmans. Les forces nationalistes et de gauche ont quant à elles formé ce qui a été appelé le Comité national de coordination pour le changement démocratique.
Après 2012, les forces armées salafistes et djihadistes ont pris le contrôle de la scène militaire et politique, avec le soutien et le financement des pays du Golfe et l’intervention de nombreux pays étrangers dans la guerre en Syrie, ce qui leur a permis de subordonner les forces d’opposition à leur agenda. Les forces politiques n’ont plus aucune efficacité concrète sur le terrain. Dans ce contexte et avec l’augmentation de l’émigration et de la fuite devant une répression qui a atteint un niveau de brutalité inouï de la part des appareils sécuritaires du régime, la plupart des militant·es politiques et des membres des partis se sont retrouvé·es hors de la scène syrienne. De cette situation ont émergé de nombreux nouveaux partis et groupements d’opposition qui ont adopté le libéralisme comme approche et idéologie, au point qu’il est devenu difficile d’en connaître le nombre ou les noms.
Telle était la situation politique en Syrie la veille du jour où Damas est tombée aux mains du HTC.
Aujourd’hui, la position du président de la phase de transition, Ahmed al-Charaa, et sa relation au peuple, aux forces politiques et aux élites peuvent être décrites ainsi : un large courant populaire soutient al-Charaa et son autorité. Celui-ci est concentré dans les campagnes et les petites villes, formant le soutien populaire et militaire d’al-Charaa. Il bénéficie également du soutien et de l’appui des exilé·es à l’étranger, notamment sur les réseaux sociaux. Il est en de même de tous les anciens partis, forces et élites politiques qui, du début de la révolution jusqu’à aujourd’hui, l’ont accompagné à toutes les étapes du conflit et de la guerre. Qu’elles soient proches des Frères musulmans, des factions militaires salafistes ou même djihadistes à l’époque, elles soutiennent toutes le président avec le slogan « Il n’y a pas d’alternative à al-Charaa ».
Il existe un deuxième courant politique, qui affiche son opposition à al-Charaa et à son autorité. Il rassemble des partis libéraux anciens et nouveaux. Il s’efforce de former des alliances politiques pour s’opposer au projet de al-Charaa visant à instaurer un régime autoritaire. Les plus importants à ce jour en Syrie sont : l’alliance Tamassouk (Alliance pour la citoyenneté syrienne égalitaire), qui regroupe plus de trente partis et organisations civiles, et le Bloc national syrien, dont la création a été annoncée à l’étranger, en tant que bloc politique civil démocratique.
Le troisième courant est celui des « gris ». Il s’agit d’un courant populaire concentré dans les grandes villes – la capitale Damas et Alep – qui regroupe des personnes habitué·es à une vie sociale ouverte, ainsi que certains travailleur·ses et petit·es artisan·es qui ont été touchés par l’ouverture économique et les nouvelles transformations libérales extrêmes. Il comprend également des élites politiques et intellectuelles qui critiquent la nouvelle situation, mais ne déclarent pas leur opposition.
Les Forces démocratiques syriennes (FDS)
L’un des plus grands dilemmes d’al-Charaa
Si al-Charaa a réussi à contrôler plus de la moitié du territoire syrien de manière relativement pacifique au cours des derniers mois, trois régions restent un casse-tête pour lui.
La côte syrienne, composée essentiellement d’Alaouites, est contrôlée, en particulier après les massacres du mois de mars dernier, au moyen de meurtres, d’arrestations, d’enlèvements et d’actes de terreur.
Soueïda, dans le sud, a été en juillet le théâtre d’un massacre et est aujourd’hui soumise à un siège étouffant de la part du régime. Elle a déclaré sa sécession de l’État syrien.
La région située au nord et à l’est de la Syrie (la partie syrienne de la Haute Mésopotamie). Elle comprend la plupart des richesses syriennes (pétrole, gaz, céréales) et plus d’un quart du territoire syrien est aux mains des FDS, ce qui en fait le plus grand problème pour le pouvoir d’al-Charaa.
La création des FDS
Au début des années 1980, sous le régime de Hafez el-Assad, la Syrie servait de base logistique au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour l’entraînement, le financement et l’armement de ses combattant·es. La coopération entre le régime de Hafez el-Assad et Abdullah Öcalan a pris fin le 22 octobre 1998 avec la signature d’un accord avec la Turquie qui prévoyait, entre autres, l’expulsion d’Abdullah Öcalan de Syrie, l’interdiction des activités de son parti et l’arrestation de ses membres (Öcalan a été arrêté en 1999 à Nairobi par les autorités turques). Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est revenu en 2003 en fondant le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie, mais les autorités syriennes l’ont poursuivi et ont arrêté plusieurs de ses partisans.
Lorsque la révolution syrienne a éclaté en 2011, les organisations et les partis kurdes ont participé aux manifestations – dans les régions où vivent les Kurdes – qui ont touché la plupart des régions syriennes. Mais le Parti de l’union démocratique (PYD) est intervenu dans les manifestations, a exercé une répression à leur encontre et a hissé le drapeau du Kurdistan à la place du drapeau de la révolution. Des militant·es et des combattant·es du PKK ont commencé à affluer de Turquie et de Qandil (montagnes situées en Irak, au nord-est de la Syrie) pour soutenir la branche syrienne.
À partir de 2012, un groupe de factions militaires salafistes et djihadistes a pris le contrôle d’une vaste zone et de certaines villes de la région nord-est de la Syrie. Face à l’incapacité du régime à faire face à ces organisations, le PYD a pu s’installer durablement.
La bataille d’Aïn al-Arab (nom officiel syrien de la ville de Kobané) a été le point culminant de l’émergence des Forces démocratiques syriennes (FDS). Daech a assiégé la ville à majorité kurde, mais les combattants des YPG (Unités de protection du peuple kurde) l’ont repoussé et ont réussi à vaincre avec le soutien de la coalition internationale contre le « terrorisme ». En accord avec les États-Unis, les forces kurdes du PYD ont rejoint la coalition internationale contre le terrorisme, à condition de limiter leur action à cette mission, sans engager de combats contre le régime syrien. C’est ainsi qu’ont été fondées les FDS, qui ont ensuite intégré dans leurs rangs de nombre de combattant·es et organisations militaires arabes, assyrien·nes, syriaques et yézidi·es, après avoir été réservées aux seuls Kurdes. Les FDS ont réussi à chasser Daech du nord-est syrien, au prix du sacrifice de milliers de combattants dans cette confrontation.

Combattantes et combattants du YPG au nord de Racca à bord d'un camion armé d'un canon ZU-23-2. 3 novembre 2015, VOA domaine public.
Que veulent aujourd’hui les FDS ?
Au cours des premières années de la présence du PYD dans le conflit militaire et de son contrôle exclusif des zones à majorité kurde, par l’intermédiaire des YPG et avant l’annonce de la création des Forces démocratiques syriennes (FDS) en 2015, le parti a baptisé les zones qu’il contrôlait Rojava (Kurdistan occidental). Cette initiative a été considérée comme un appel à la sécession et a suscité le rejet d’une grande partie de la population syrienne.
Mais après avoir pris le contrôle de toute la partie syrienne de la Haute Mésopotamie lors de sa poursuite des combattants de l’État islamique, et dans le contexte de la présence de plusieurs bases militaires américaines et l’entrée des FDS dans la coalition internationale contre le terrorisme, elles ont abandonné le nom de Rojava pour utiliser une appellation désormais présente dans les médias : les régions « du nord et de l’est de la Syrie ». Elles ont alors recherché un accord avec l’ancien régime d’Assad puis avec l’autorité d’al-Charaa, donnant à ses zones de contrôle une forme d’administration décentralisée (qu’elle aspire à transformer en une forme de fédération).
Au cours de la décennie qui a précédé la chute d’Assad, les FDS ont mené de nombreuses négociations avec le régime d’Assad afin de parvenir à un compromis acceptable concernant la mise en place d’une forme d’administration autonome des zones sous leur contrôle. Mais toutes ces tentatives ont échoué.
Après la chute du régime Assad et la mise en place du pouvoir transitionnel d’al-Charaa, les FDS ont signé avec ce dernier, le 10 mars, un accord visant à intégrer les forces des FDS à celles du gouvernement transitionnel, sous l’égide des États-Unis. Cependant, aucune mesure concrète n’a été prise dans ce sens. Je pense que, compte tenu du soutien et de la confiance des États-Unis envers les FDS, celles-ci n’abandonneront pas leur objectif de créer prochainement dans le nord et l’est de la Syrie une entité similaire à celle créée par les Kurdes dans le nord de l’Irak.
Un dernier mot sur les FDS : des négociations avec le régime d’Assad au cours de la dernière décennie à leurs négociations actuelles avec le gouvernement de transition, elles ne se soucient guère de la forme ou de la nature du régime en place à Damas. Leur objectif reste ce qu’elles peuvent obtenir en tant que mouvement national kurde. Quant à tirer parti de sa puissance pour construire un État syrien moderne fondé sur le respect de toutes ses composantes, un État civil, démocratique et laïc, qui se tient à égale distance de tous ses citoyens, un État de droit et d’institutions indépendantes, cela ne fait pas partie de l’agenda des FDS. Un tel projet n’est pas incompatible avec les objectifs des différentes forces régionales et internationales présentes en Syrie aujourd’hui, à l’exception de la Turquie.
La Turquie est le seul pays parmi ces forces à avoir contribué efficacement à l’arrivée de al-Charaa à Damas. La Turquie considère le projet des FDS comme une menace pour sa sécurité nationale. Entre les pressions turques sur le gouvernement al-Charaa pour empêcher la création d’une entité kurde à ses frontières et les pressions américaines sur celui-ci, le gouvernement al-Charaa se trouve dans l’incapacité de mener une action militaire contre les FDS. D’autant plus que les FDS sont capables de le vaincre même si les États-Unis n’interviennent pas directement à ses côtés. C’est là que réside le plus grand dilemme du gouvernement al-Charaa pour étendre son contrôle sur l’ensemble du territoire syrien qu’il a hérité d’Assad.

Non aux enlèvements, imposons la paix
Hors des sentiers battus, la génération Z syrienne
Étant donné qu’un tiers de la population syrienne a vécu dans des camps de déplacé·es en Syrie, au Liban et en Jordanie, cette génération n’a connu que la pauvreté, le déracinement, la privation, l’oppression, le manque d’éducation et le chômage. C’est pourquoi globalement elle s’intègre dans les forces de al-Charaa, que ce soit dans l’armée, les forces de sécurité ou certains postes civils de l’État. La province d’Idlib, où al-Charaa a établi son émirat pendant une décennie, est la plus solide, que ce soit par le biais de l’armée, des forces de sécurité ou d’autres institutions du pouvoir, y compris les syndicats.
Le deuxième tiers, les familles qui ont pu quitter la Syrie pour se réfugier dans d’autres pays, notamment en Europe, au Canada, en Australie, voit ses liens avec la Syrie très affaiblis – ils se limitent à des contacts via les réseaux sociaux. Ayant quitté leur pays au cours de la première décennie de leur vie, ils se sont rapidement intégrés dans leur nouvelle patrie.
Le dernier tiers a grandi dans les zones contrôlées par Assad, dans des conditions difficiles et dans la peur permanente de la guerre. Après avoir terminé leurs études, leur principale préoccupation est de partir pour trouver un emploi qui leur assure un avenir, les portes de l’avenir leur étant fermées non seulement sous Assad, mais également aujourd’hui sous le régime de al-Charaa.
Le 4 décembre 2025
- 1
La conférence de la victoire organisée par al-Charaa au Palais du Peuple a réuni plus de 40 factions armées. Certaines d’entre elles sont regroupées sous la bannière du HTC, d’autres sont adossées à la Turquie sous le nom d’Armée nationale syrienne, et d’autres enfin ont rejoint la coalition après le lancement des opérations militaires « Dissuasion de l’agression ».
- 2
Le cheikh occupe, dans le cadre de ses fonctions, un poste similaire à celui du représentant du parti Baas pendant la période où Assad était au pouvoir.
- 3
Outre l’occupation du Golan par Israël, on trouve sur le territoire syrien : des forces turques dans le nord de la Syrie, des bases militaires russes à Lattaquié, Tartous et Qamishli. Également des bases américaines dans le nord et l’est de la Syrie (avec des rumeurs concernant une nouvelle base près de Damas). Une base militaire de la coalition internationale à al-Tanf (dans le triangle frontalier entre la Jordanie, l’Irak et la Syrie).
- 4
À la suite de la conférence de la victoire, al-Charaa a publié un décret dissolvant le HTC, le parti Baas et tous les partis qui ont collaboré avec lui, ainsi que tous les partis, unions, syndicats, organisations de la société civile et organismes révolutionnaires qui ont vu le jour après la révolution.
5) Dans la charte qui a fondé le Front national progressiste de Syrie en 1974, qui a gouverné la Syrie pendant près d’un demi-siècle, toute activité partisane au sein des organisations de jeunesse et d’étudiants était interdite, à l’exception de celle du parti Baas.
- 5
En 1974, je travaillais dans une usine de tracteurs (à Alep). J’ai été transféré à l’usine de moteurs électriques de Lattaquié en tant qu’ouvrier technique. En quelques mois, j’ai réussi à former une cellule ouvrière marxiste. Des élections ont eu lieu pour le comité syndical de l’usine. Lors des candidatures, nous avons présenté notre délégué, mais nous n’avons obtenu que 16 voix – l’usine ne comptait pas plus d’une centaine d’ouvriers. Nous avons donc perdu les élections. En 1976, un nouveau cycle d’élections du comité syndical a eu lieu, et nous avons présenté une liste pour concurrencer celle du pouvoir. Nous avons perdu les élections, mais d’une seule voix. Il est vrai que les travailleurs ont subi de fortes pressions, mais les élections se sont déroulées dans l’équité. Après les élections, j’ai été victime d’une violente agression de la part des sbires du directeur de l’usine, mais cette décision n’était pas une mesure de sécurité prise par le régime, mais une réaction personnelle du directeur.
- 6
En juillet 1979, un groupe appartenant à l’organisation alors connue sous le nom de « l’avant-garde » combattante des Frères musulmans a attaqué l’école d’artillerie pour élèves officiers. Une soixantaine d’élèves officiers (alaouites) ont été massacrés, grâce à la collaboration de l’officier de service à l’école avec les assaillants.
- 7
Voir la note 4.
- 8
Le Parti d’action communiste a été le parti de gauche le plus réprimé. Les campagnes de répression et d’arrestations se sont succédé depuis sa création en 1976 jusqu’à la cessation de ses activités en 1992, avec plus de 1 500 camarades arrêtés, certains pendant plus de 16 ans.
- 9
La Déclaration de Damas est considérée comme la plus grande et la plus large alliance de forces politiques, d’organisations, d’associations et de personnalités nationales d’opposition dans l’histoire de l’État syrien après l’indépendance. Elle était dominée par l’alliance libérale qui s’était formée à partir d’anciens partis communistes et de personnalités communistes qui avaient quitté leurs partis pour se tourner vers le libéralisme.