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Pourquoi la Syrie a besoin d’un meilleur gouvernement... et d’une opposition d’un type nouveau

par Joseph Daher
Des Syriens se rassemblent pour commémorer le premier anniversaire de la chute du régime Assad. © GETTY

Les dirigeants syriens qui succèdent à Assad déçoivent leur peuple, ce qui suscite des protestations contre la pauvreté et les inégalités. Joseph Daher revient sur une année sous Ahmed al-Sharaa.

De grands rassemblements en faveur des autorités au pouvoir en Syrie ont été organisés le mois dernier dans plusieurs villes contrôlées par le gouvernement d’Ahmed al-Charaa. Bien qu’ils aient été présentés comme des manifestations « contre la division » et pour l’unité du pays, des slogans sectaires ont été entendus parmi les manifestants.

Il en a été de même pour les manifestations massives destinées à fêter le premier anniversaire de la chute du régime Assad. Ces événements mettent en évidence les fragmentations politiques et socio-économiques flagrantes que connaît aujourd’hui le pays.

Depuis le renversement de l’ancien régime syrien, la transition politique a été l’occasion pour les autorités au pouvoir, conduites par Hay’at Tahrir Cham (HTC), de consolider leur emprise sur les institutions politiques et économiques. Au cours de ces derniers mois, de graves violations des droits humains ont été commises sous leur responsabilité, notamment les massacres de la côte et de Sweida. De plus, en appliquant des mesures néolibérales et d’austérité, les dirigeants ont contribué à maintenir un niveau élevé de pauvreté dans tout le pays.

Il n’est donc pas surprenant que, dans un tel contexte, les manifestations pour réclamer des droits démocratiques et socio-économiques se soient multipliées ces derniers mois.

Sécurité, démocratie et inclusion

Dernièrement une partie de la communauté alaouite a protesté contre les violations dont elle est victime depuis la chute d’Assad. Elle a réclamé la sécurité, en particulier contre les meurtres et les enlèvements incessants (notamment de femmes), le fédéralisme, et a dénoncé les licenciements arbitraires et disproportionnés dont elle a été victime de la part des administrations publiques, ainsi que le coût élevé de la vie.

De fait, Ghazal Ghazal, président du Conseil islamique alaouite en Syrie et dans la diaspora, a appelé au boycott des célébrations marquant la chute de l’ancien régime et a exhorté les Alaouites à rester chez eux pendant une « grève générale » du 8 au 12 décembre pour protester contre le « nouveau régime oppressif ».

De même, à Sweida, des manifestations se poursuivent pour dénoncer les graves violations des droits humains commises depuis l’été par les autorités au pouvoir et les groupes armés qui leur sont affiliés à l’encontre de civils. Outre les meurtres, la population a été victime d’enlèvements (en particulier de femmes) et de déplacements forcés, souvent pour des motifs liés à l’appartenance communautaire.

Parallèlement, les droits nationaux des Kurdes continuent d’être ignorés, voire parfois rejetés, par les autorités au pouvoir. En outre, les négociations avec l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES) dans le cadre de ce qui est censé être un processus d’intégration avec Damas, ont abouti à une impasse en raison de désaccords sur des questions militaires, civiles et économiques.

Plus généralement, les autorités au pouvoir ont pris des mesures pour renforcer leur contrôle sur la société, notamment en tentant de réduire les droits démocratiques.

Ces derniers mois, les autorités locales n’ont pas hésité à imposer des restrictions à l’organisation de réunions politiques. Si ces mesures étaient au départ principalement de nature officieuse, elles sont progressivement en train de se formaliser. Par exemple, en novembre, le ministère syrien du Tourisme a publié une circulaire demandant aux établissements touristiques de s’abstenir d’accueillir tout événement ou conférence à caractère politique sans l’accord préalable du Secrétariat général aux affaires politiques.

Cela signifie que le Secrétariat général aux affaires politiques, qui n’a été créé par le ministère des Affaires étrangères qu’après la chute d’Assad, dispose désormais de pouvoirs étendus, notamment celui de surveiller les activités politiques.

Dans certains cas, des événements ont été purement et simplement annulés, comme le séminaire « Pensée politique : nécessité ou non ? » organisé en novembre par l’ancien prisonnier politique Aslan Abdel Karim. Les autorités locales ont prétendu que cette annulation était due au fait que l’association organisatrice de la conférence n’était pas agréée, mais la loi autorise les associations qui ont demandé un agrément (ce qui était le cas en l’espèce) à poursuivre leurs activités jusqu’à ce qu’une décision définitive soit prise.

De même, à la mi-octobre, de nombreuses organisations et associations syriennes ont critiqué une directive de la ministre des Affaires sociales et du Travail sur sa façon de traiter les ONG. Elles l’ont accusée de recourir à des pratiques « fondées sur une loi répressive sur les associations qui a longtemps été utilisée par l’ancien régime pour freiner les activités des ONG, poursuivre leurs membres et les emprisonner ».

Cette affaire est venue s’ajouter aux questions plus générales concernant les restrictions à la liberté d’expression qui ont été constatées. Si la presse locale et internationale jouit certes d’une plus grande liberté d’action en Syrie depuis la chute d’Assad, des cas de harcèlement à l’encontre de chercheurs et de journalistes ont néanmoins été signalés.

Le mois dernier, l’activiste et chercheur politique syrien Laith al-Zoubi a été emprisonné et torturé par les autorités, sans qu’aucun mandat d’arrêt n’ait été délivré ni qu’il ait été déféré devant la justice.

Contestation et protestations

Les difficultés socio-économiques grandissantes du pays suscitent de plus en plus de critiques de la part de la population syrienne à l’égard de la politique du gouvernement. Hormis leur volonté d’accumuler des capitaux dans de grands projets immobiliers de luxe, les autorités au pouvoir n’ont présenté aucune politique ni aucun plan de reconstruction. Et la population n’est de toute évidence pas satisfaite.

Certains sont même allés jusqu’à manifester contre des projets immobiliers tels que celui de la société Al-Omran Real Estate Development Co. (propriété d’un homme d’affaires syrien) basée au Koweït.

Le projet d’aménagement urbain « Boulevard de la Victoire » à Homs a été la cible de manifestations au cours desquelles les manifestant.e.s portaient des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : « Pas de boulevard, pas de déplacements ». Une comparaison a même été faite avec « Rêve de maison », un plan de réaménagement urbain conçu sous Bachar al-Assad. Cette action organisée a conduit l’entreprise à annoncer qu’elle annulerait la partie de son projet qui traversait le quartier contesté.

Dans le domaine de l’éducation, les enseignants ont fait grève pendant plusieurs semaines et ont manifesté devant les édifices gouvernementaux à Alep et Idlib, autour du mot d’ordre « Le mouvement continue jusqu’à ce que nos revendications soient satisfaites ». Ils réclament des emplois permanents, la réintégration rapide des personnes licenciées et des augmentations salariales à la hauteur de la flambée du coût de la vie.

Des grèves ont également été organisées par les chauffeurs de minibus à Damas, ainsi que par les travailleurs de l’entreprise privée Madar Aluminum, qui réclament de meilleures conditions de travail et de vie.

Ce mois-ci, les employés du port de Tartous ont organisé un piquet devant le bâtiment du gouvernorat pour protester contre leur transfert – dont ils ont été informés via WhatsApp et sans aucune notification préalable – vers des lieux éloignés, aux postes-frontières de Djarablous et Al-Boukamal, dans les gouvernorats de l’est.

De plus, face à la hausse massive des tarifs de l’électricité, de nombreux citoyens à travers le pays ont exprimé leur colère et des manifestations ont été organisées dans des villes comme Salamiyeh et Homs. Les prix de l’électricité pourraient potentiellement augmenter de 3 000 % à 6 000 % dans chaque foyer, à supposer que l’approvisionnement en électricité soit assuré en continu.

En fin de compte, quel que soit le niveau de la hausse, beaucoup seront contraints de rationner leur consommation d’électricité, ce qui entraînera plus largement une nouvelle hausse du taux d’inflation.

Malgré l’augmentation du salaire minimum depuis la fin du mois de juillet (à 68 dollars par mois), la majorité de la population, qu’elle soit employée par l’État ou par le secteur privé, ne peut pas subvenir à ses besoins avec son salaire. Selon les estimations établies par Qasioun, à la fin du mois de septembre, le coût de la vie minimum pour une famille syrienne de cinq personnes vivant à Damas s’élevait à environ 645 dollars. De plus, une grande partie de la société dépend des transferts de fonds envoyés par des proches vivant à l’étranger.

Le ministre des Finances a réagi en annonçant une augmentation des salaires (de 200 %) des travailleurs des secteurs de la santé et de l’éducation. Cependant, cette éventuelle augmentation future reste encore insuffisante pour soulager une population en difficulté et contrer l’augmentation constante du coût de la vie.

Dans ce contexte, et alors que nous fêtons le premier anniversaire de la chute d’Assad, il est essentiel de s’opposer à toute pratique autoritaire des nouvelles autorités au pouvoir. Parallèlement, il est nécessaire de développer un projet économique axé sur la justice sociale, la redistribution des richesses et la mise en œuvre d’un projet de reconstruction qui profite à la majorité de la population.

Alors que les médias internationaux et les grands dirigeants débattent de l’avenir de la Syrie, ce dont le pays a besoin de toute urgence, c’est d’un projet politique alternatif qui combine les droits démocratiques, sociaux et économiques, et qui favorise la coopération et la collaboration entre les différents mouvements de contestation et, plus généralement, avec la totalité de la population syrienne dans toute sa diversité.

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde, publié par The New Arab, le 9 décembre 2025

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المؤلف - Auteur·es

Joseph Daher

Joseph Daher est militant de la IV e Internationale, universitaire suisse d’origine syrienne et expert en économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse, 2019), Syrie, le martyre d’une révolution (Syllepse, 2022), La question palestinienne et le marxisme (La Brèche, 2024) et Gaza, un génocide en cours, Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse, 2025). Il a enseigné dans plusieurs universités, notamment à l’Université de Lausanne en Suisse (où son contrat a été rompu en raison de son engagement militant) et à l’Université de Gand en Belgique.